Chapitre 1 031
Un anniversaire. Pour Yuder, c’était un mot qui lui était toujours resté profondément étranger.
Chez les roturiers de l’Empire d’Orr, une fois adultes, rares étaient ceux qui prenaient la peine de mentionner leur date de naissance ou de la fêter avec quelqu’un d’autre que leur famille. Même parmi les membres de la Cavalerie, dont la plupart étaient issus de familles roturières, presque personne ne tenait à célébrer son anniversaire.
Dans la région montagneuse des provinces centrales où Yuder avait grandi, cette tendance était encore plus marquée. Son grand-père, par exemple, ne lui avait jamais révélé la date exacte de son anniversaire avant de mourir.
À l’approche de l’anniversaire du jeune Yuder, son grand-père lui préparait parfois un repas un peu meilleur que d’habitude ou lui fabriquait un petit objet. Mais c’était tout. Après sa mort, Yuder vécut sans guère accorder d’importance à ce mot.
Cela n’avait pas changé, même dans sa vie précédente, à l’époque où on le considérait comme étant au sommet de la puissance. Les cadeaux envoyés au hasard par ceux qui cherchaient à s’attirer ses faveurs n’étaient qu’une nuisance, et il ne comprenait pas pourquoi on faisait tant d’histoires pour ce qui n’était, après tout, qu’un jour comme les autres. Même lorsque ceux qui le détestaient se moquaient de lui parce qu’il ne parvenait pas à dissimuler « l’odeur de pauvre » propre aux roturiers, Yuder n’en faisait que s’accrocher plus fermement à ses convictions.
« Pourquoi écouterais-je des gens dont le seul mérite est d’être nés ? Ce n’est pas parce qu’on m’a accordé un titre et que je suis devenu noble que je dois vivre comme eux. »
Être assimilé à ce genre de personnes ne faisait que renforcer son aversion pour les anniversaires. À ses yeux, le sien comme celui des autres n’était qu’une information sans valeur, indigne d’être retenue.
Il n’y avait eu qu’une seule exception. Une seule fois, l’empereur Kachien avait délibérément cherché à connaître la date d’anniversaire de quelqu’un et lui avait confié une « mission spéciale » pour cette occasion.
Un écho indistinct de la voix souriante de Kachien lui revint à l’esprit.
« — L’hiver sera bientôt terminé. Grâce à sa bénédiction, cette capitale n’est jamais frappée par des chaleurs ou des froids extrêmes, mais, au nord, paraît-il, le vent tranche toujours comme une lame et les bêtes meurent de froid. Cette période désolée et stérile, où il n’y a rien qui vaille la peine d’être vu, correspond justement à l’anniversaire du duc de Peletta. Le saviez-vous ? »
« Non. »
« Il ne vous l’a pas dit ? Peu importe. Ce qui compte, c’est que les rapports indiquent qu’à l’approche de cette date, ce traître si secret a tendance à s’isoler. Pour une raison inconnue, il renvoie la plupart des gens et ne garde qu’un minimum de personnel autour de lui à l’approche de son anniversaire. Hier encore, on nous a signalé que les chevaliers qui gardaient le château et le domaine avaient commencé à se retirer. Qui sait quelles sales affaires il trame, à se comporter de façon aussi suspecte ? »
« …… »
« Si nous ratons cette occasion, il faudra attendre un an de plus pour pouvoir nous rendre au château du duc de Peletta aussi discrètement que possible. Cela ne me convient pas. Comprenez-vous ce que je veux dire, Commandant de la Cavalerie ?… »
« …… »
« Très bien. Je vous confie une mission spéciale. Montrez-moi ce que vous valez : donnez-moi une raison de garder la Cavalerie. »
C’est ainsi que Yuder reçut sa première mission spéciale.
Comme l’empereur l’avait annoncé, Peletta était alors glaciale et désolée. Étrangement, presque personne ne montait la garde.
Le château du duc, juché au sommet de falaises battues par les vagues, ne faisait pas exception. Yuder s’était attendu à ce qu’au moins Nathan Zuckerman, Maître épéiste et aide du duc, soit resté sur place. Pourtant, lui non plus n’était nulle part et le lieu était simplement silencieux.
Il faisait si sombre, si froid et si triste qu’on n’aurait jamais deviné que l’on se trouvait à la veille de l’anniversaire du dernier noble de l’ancienne lignée royale encore en vie.
Yuder se souvenait de tout jusqu’au moment où, vêtu d’une cape noire en lambeaux, il s’était glissé dans un passage secret par les aqueducs sous la falaise, prêt à risquer sa vie.
Il secoua la tête pour chasser ces pensées.
Le froid qui l’avait enveloppé quelques instants plus tôt se dissipa en un instant. Sa vue s’éclaircit, ses oreilles se débouchèrent, et le présent reprit nettement ses droits.
Il ne se tenait pas dans les couloirs obscurs du château de Peletta.
Il se trouvait au cœur du Palais Impérial, où les belles étincelles des poêles en pierre de mana tiède dansaient dans toutes les directions.
… C’est vrai. Enfin, quoi qu’il en soit… grâce à cela, j’ai fini par apprendre la date d’anniversaire de Kishiar.
Sans l’ordre de l’empereur Kachien, Yuder n’aurait peut-être jamais su à quel moment de l’année, ni à quelle saison, il avait ôté la vie à cet homme. Dans sa vie précédente, durant l’année que Kishiar avait passée avec la Cavalerie, celui-ci n’avait jamais révélé la moindre information personnelle. Yuder ignorait même la date de son anniversaire, et s’il avait renvoyé les gens à cette occasion avant de partir pour Peletta.
Cette fois, pourtant, c’est différent…
Ce ne fut qu’en entendant les paroles de l’empereur Keilusa que Yuder se rendit compte, à sa grande surprise, que cette idée ne lui avait pas traversé l’esprit malgré tout le chaos récent.
Il se demanda si Kishiar lui-même ne s’en souvenait vraiment pas. Mais, en observant son dos tandis qu’il conversait avec l’empereur, impossible de deviner ce qu’il pensait.
……
Finalement, Yuder se retrouva à se diriger vers un repas avec l’empereur, l’impératrice, Kishiar… et même Nathan Zuckerman.
Les autres membres de la Cavalerie, qui n’avaient pas entendu la conversation entre l’empereur et Kishiar depuis l’estrade, ne semblèrent pas s’inquiéter lorsqu’on leur dit de rentrer seuls. Kanna et Gakane, bien sûr, faisaient exception. Alors que Yuder échangeait quelques mots avec les commandants en second pour leur demander de mener les autres, Kanna baissa la voix et lui demanda :
« Ça va, Yuder ? J’ai entendu dire que tu allais manger avec le Commandant, mais tu as l’air… différent de d’habitude. Sa Majesté t’a dit quelque chose ? »
En effet. Seulement, cela ne concernait pas Yuder lui-même.
Yuder baissa les yeux vers Kanna, qui avait vite remarqué un changement subtil passé inaperçu aux autres, puis détourna le regard. Tout près, Gakane le regardait avec les yeux d’un grand chien à la queue basse, visiblement inquiet à sa façon.
Sentir leur inquiétude sincère dissipa rapidement la confusion qui tourbillonnait dans son esprit face à cette situation absurde et extraordinaire. Il secoua la tête pour leur faire comprendre que tout allait bien.
« Ce n’est rien. Je vous raconterai en rentrant. »
Il jugea qu’il ne lui revenait pas de prendre l’initiative d’aborder cette information, pas avant que Kishiar ne le fasse lui-même. Heureusement, Kanna et Gakane acceptèrent ses paroles sans insister.
« Hum… D’accord. Tu me raconteras après, hein ? »
La Cavalerie s’en alla. Yuder marcha aux côtés de Nathan Zuckerman, à la suite des trois membres de la famille royale, tout en observant son visage en silence.
À son expression, impossible de savoir si Nathan Zuckerman ignorait l’anniversaire de Kishiar… ou s’il était au courant et avait simplement gardé le silence.
Avec lui, les deux possibilités semblaient tout aussi plausibles, ce qui rendait la réponse d’autant plus difficile à deviner.
« Par ici. Le repas a été préparé dans cette salle. Je vous en prie, entrez. »
L’intendant de l’empereur, toujours aussi robuste, les accueillit avec une politesse cérémonieuse. L’impératrice leur souffla qu’il s’agissait d’un repas spécial. Au lieu de la salle à manger où ils avaient déjà mangé, on les conduisit dans une pièce bien plus grandiose et joliment décorée.
La pièce, peinte d’un jaune doux, avait des murs couverts de portraits de jardins modestes et d’enfants. Son atmosphère était si paisible qu’il était difficile de croire qu’elle se trouvait dans le Palais Impérial.
Y avait-il un endroit comme celui-ci dans le Premier Palais ?… Si je me souviens bien, cette aile du palais servait à entreposer les meubles inutilisés.
Yuder n’y était jamais venu, même dans sa vie précédente. Mais, à en juger par l’atmosphère légèrement différente qui régnait entre les membres de la famille royale, cet endroit avait clairement une signification particulière pour eux.
« Votre Majesté. Cet endroit… »
« J’ai fait nettoyer la poussière, car je trouvais que c’était l’endroit idéal pour dîner avec mon jeune frère après tout ce temps. Quoi ? Il ne te plaît pas ? »
« Tu sais bien que ce n’est pas ce que je voulais dire. »
En parcourant la pièce du regard, Kishiar détendit les sourcils et sourit.
« Cela faisait longtemps. Tout est exactement comme dans mon souvenir. On croirait presque que j’ai voyagé dans le temps. Nathan, te souviens-tu être venu ici ? »
« Oui. »
Même Nathan Zuckerman semblait connaître les lieux.
Heureusement, on ne tarda pas à leur révéler le nom de la pièce. Une fois assis, Kishiar se pencha vers Yuder et lui murmura la réponse.
« Cet endroit s’appelle la “Salle du Petit Pissenlit”. Es-tu déjà venu ici “avant” ? »
« … Non. »
Kishiar ne parut pas le moins du monde surpris, comme s’il s’était attendu à cette réponse.
« L’ancienne impératrice aimait particulièrement cet endroit. L’empereur défunt le choisissait souvent lorsqu’il voulait créer une ambiance chaleureuse, rien que pour la famille. Mais la salle est restée fermée ces dernières années. »
Yuder observa plus attentivement le visage de Kishiar tandis qu’il prononçait ces mots.
Il avait l’air un peu amer, mais aussi satisfait.