Chapitre 1 029
L’Empereur Keilusa les accueillit non pas au Deuxième Palais, mais dans la grande salle du Premier Palais, aux côtés de l’Impératrice. Quelques ministres se tenaient discrètement près de lui, dégageant une impression à la fois douce et empreinte d’autorité.
« Je suis heureux de vous retrouver tous ici, sains et saufs. »
Les membres de la Cavalerie semblaient tendus, incapables de deviner pourquoi l’Empereur les avait convoqués en un tel lieu. Tous, sauf un : Yuder, qui savait déjà que cette salle était plus exceptionnelle que toutes les autres du palais.
Qui aurait cru qu’il convoquerait la Cavalerie ici…
Le plafond se dressait très haut, majestueux et distant, dominant l’humanité. Le sol était peint du rouge symbolique de la Famille impériale. De part et d’autre des immenses portes se dressaient deux colonnes particulières, gravées d’inscriptions anciennes.
Yuder ne connaissait pas grand-chose à la langue ancienne, mais il savait tout de même que ces mots signifiaient « gloire ».
Oui. Le lieu que l’Empereur Keilusa avait choisi pour accueillir la Cavalerie n’était autre que la Salle de la Gloire.
C’était un lieu prestigieux, que seuls ceux sur le point d’être nommés à la tête d’institutions importantes avaient le droit de visiter. C’était aussi la salle même où Yuder Aile — autrefois connu sous le nom de Yudrain Aile — avait été nommé Commandant de la Cavalerie dans sa vie précédente.
Je n’aurais jamais imaginé revenir ici dans ces circonstances.
Même sans nomination, être reconnu dans la Salle de la Gloire témoignait d’un prestige exceptionnel. Le simple fait d’y entrer pour recevoir une récompense de l’Empereur distinguait de tous les gens ordinaires. Quoi qu’on ait pu dire à l’extérieur des murs du palais, à partir de cet instant, les membres de la Cavalerie seraient traités au palais comme des nobles de haut rang.
Un vague souvenir de la cérémonie de nomination qu’il avait vue en rêve lui revint, puis s’effaça rapidement. Cela ne ressemblait plus à un cauchemar. Surtout pas avec ce qui allait suivre.
« Ce que vous avez accompli dans le Sud, cette fois, relevait du miracle. Vous avez risqué votre vie face à des dangers et à des catastrophes imprévus pour sauver d’innombrables personnes. Je dois vous accorder des récompenses à la hauteur de vos exploits. »
L’Empereur contempla les membres de la Cavalerie, qui gardaient la tête baissée, tendus. Son visage avait la sévérité d’un souverain, mais son regard était doux. Quand ses yeux croisèrent ceux de son jeune frère, puis ceux de Yuder, qui se tenait derrière lui, ils s’adoucirent encore un instant.
« Je déclare que tous ceux qui ont pris part à cette mission, y compris la Cavalerie, recevront de l’or et des bijoux d’une valeur appropriée, déterminée après mûre concertation. En outre, toute la Cavalerie se verra accorder un laissez-passer de troisième catégorie pour le Palais Impérial. Ce privilège sera désormais transmis à perpétuité à tous les futurs membres de la Cavalerie. »
Yuder fut sincèrement surpris.
Les récompenses matérielles, passe encore… mais un laissez-passer de troisième catégorie pour le palais ?
Pour la plupart des gens, tout ce qui se trouvait à l’intérieur du Premier Mur faisait partie du Palais Impérial. En réalité, cependant, le Premier Mur était immense. Il englobait le Palais Solaire, où résidait l’Empereur, les diverses autres résidences royales et de nombreux bâtiments destinés à des fonctions précises.
Comme certaines personnes devaient pouvoir accéder à ces bâtiments sans nécessairement rencontrer l’Empereur ou les membres de la famille royale, un système de laissez-passer avait été créé. Les zones accessibles variaient selon la catégorie du laissez-passer et, naturellement, les plus élevés donnaient accès à davantage d’endroits, plus facilement.
Même les nobles titrés devaient se soumettre à des procédures compliquées de déclaration et d’inspection s’ils ne possédaient pas de laissez-passer pour le palais, ce qui faisait de celui-ci presque un rang à part entière.
Vu son importance, on ne le distribuait pas à la légère. De plus, à la mort de l’Empereur qui l’avait accordé, tous les laissez-passer délivrés sous son règne devenaient caducs, ce qui les rendait encore plus difficiles à conserver que les titres de noblesse.
Et voilà que l’Empereur Keilusa en avait accordé un à toute la Cavalerie.
La troisième catégorie est la plus basse des laissez-passer du palais, mais malgré tout, nombre de nobles vivant dans la capitale n’en possèdent même pas. Surtout en ce moment…
Keilusa comptait davantage d’ennemis que d’alliés parmi la noblesse, ce qui laissait penser que peu de laissez-passer avaient été accordés sous son règne.
Dans sa vie précédente, Yudrain Aile avait naturellement possédé un laissez-passer de première catégorie. Il lui permettait même d’entrer dans les quartiers de l’Empereur en cas d’urgence et de porter librement des armes dans le palais : un privilège exceptionnel.
Bien sûr, il ne s’en était pas souvent servi, puisqu’il rencontrait le plus souvent l’Empereur Katchian par des passages secrets. Malgré tout, le simple fait de posséder ce laissez-passer avait donné à Yuder bien plus d’influence que ne le laissait supposer son titre de noblesse.
En pratique… c’est comme si l’on accordait un rang de noblesse à toute la Cavalerie. Et pas seulement aux membres actuels, mais aussi aux futurs. À perpétuité.
Si l’Empereur avait tenté d’attribuer officiellement des titres de noblesse à tous les membres de la Cavalerie, cela aurait provoqué un tollé bien pire que lorsque Yuder avait reçu son titre de baron d’un seul rang après la campagne de l’Ouest. L’opposition aurait été immense. Même s’il avait eu les moyens de la surmonter, la controverse aurait terni la valeur de leurs exploits et se serait éternisée.
Mais le laissez-passer du palais relevait entièrement de l’autorité de l’Empereur. Comme il expirait automatiquement à sa mort, les nobles avaient peu de raisons de protester. Et pourtant, il apportait rapidement et efficacement tous les avantages escomptés : un choix pragmatique idéal.
S’il leur accorde des laissez-passer maintenant, cela ne signifie pas qu’il n’attribuera pas plus tard des titres à ceux qui les méritent. Cela commencera probablement bientôt, discrètement.
Yuder se souvint que, dans sa vie précédente, l’Empereur Katchian avait distribué des titres de noblesse aux membres de la Cavalerie pour mieux les manipuler et les contrôler. Keilusa, lui, se montrait bien plus habile. À l’époque, même ceux qui s’étaient illustrés par de grands exploits avaient souvent fini menacés et harcelés. Keilusa était plus avisé.
Quand l’Empereur eut terminé ses déclarations, l’Impératrice s’avança. Elle remit en personne à Yuder, aux trois commandants en second ainsi qu’à certains membres choisis, comme Gakein, des médailles façonnées dans les plus belles Pierres magiques et ornées de bijoux, tout en leur adressant des paroles chaleureuses. Lorsqu’elle ajouta que des médailles seraient également envoyées à ceux qui avaient apporté leur aide et se trouvaient encore dans le Sud, les visages des membres de la Cavalerie s’éclairèrent visiblement.
Les médailles constituaient déjà une récompense considérable, mais l’Empereur et l’Impératrice n’en avaient pas fini. Ils rappelèrent Yuder pour lui accorder un honneur supplémentaire, tout particulier.
« Baron Yuder Aile. À compter d’aujourd’hui, par décret impérial, votre titre, jusqu’ici non héréditaire, devient héréditaire. En preuve de quoi, nous vous remettons cette chevalière gravée. »
C’était là aussi un cadeau habilement choisi : simple, mais manifestement destiné à lui donner du pouvoir. Dans l’Empire, ceux qui pouvaient transmettre ce qu’ils possédaient — surtout au sein de familles ou d’institutions anciennes — jouissaient de davantage de respect et d’autorité. Un titre héréditaire avait bien plus de prestige qu’un titre non héréditaire, souvent réduit à un rang honorifique.
C’était la récompense idéale, qui réduirait au silence même les figures du parti nobiliaire, sans doute présentes et observant la scène, les yeux brûlants, terrifiées à l’idée qu’on lui accorde un titre supérieur.
Et la chevalière… commandée en personne par l’Empereur et l’Impératrice, qui plus est.
Après avoir reçu son titre de baron, Yuder avait délibérément fait l’impasse sur la création d’un sceau personnel. N’ayant personne à qui le transmettre, il n’avait pas vu l’intérêt d’en faire fabriquer un officiel : il n’aurait servi qu’à signer des documents.
Même lorsque les fonctionnaires chargés de la gestion de son titre avaient manifesté leur stupéfaction, Yuder les avait ignorés et avait tout signé de sa main. Il avait complètement oublié cette histoire.
Et pourtant, le voilà qui recevait une chevalière de façon tout à fait inattendue.
Il murmura un remerciement officiel, puis ouvrit l’écrin contenant la chevalière que l’Impératrice lui avait remise.
Dans sa vie précédente, Yudrain Aile avait utilisé l’insigne hérité d’une maison noble aujourd’hui éteinte : un blason générique représentant deux fleurs sur un écu. Il s’en souvenait à peine, car il ne l’avait jamais utilisé que pour apposer sa marque sur des documents.
Mais l’emblème gravé sur cet écrin était complètement différent : délicat et d’une beauté saisissante.
Une branche d’arbre symbolisant la nature encadre le bord extérieur… Je n’ai jamais vu ça.
Entre les branches qui s’étendaient, des traits de lumière descendaient comme des rayons de soleil. En y regardant de plus près, chacun avait une forme unique : tous représentaient un élément différent. Les lignes acérées évoquaient des lames, tandis que celles qui se ramifiaient représentaient la lumière et le feu. Certaines rappelaient le vent, d’autres l’eau. Tout en haut, le nom « Aile » était écrit, non pas dans les caractères archaïques prisés par les vieilles maisons nobles, mais dans un style sobre et moderne, parfaitement accordé au motif d’ensemble.
L’artisan avait dû longuement réfléchir à la manière d’équilibrer tous ces éléments sur un blason en bois pareil. Combien de temps avait-il fallu pour le fabriquer ?
Yuder le contempla en silence, puis s’inclina profondément.
« Le chaos qui m’entourait m’avait empêché de faire fabriquer mon sceau. Mais savoir que Sa Majesté a pris tant de soin pour une chose aussi modeste et m’a témoigné une telle générosité m’honore profondément. »
« Vous plaît-elle ? »
demanda doucement l’Empereur.
La question le surprit : jamais encore l’Empereur n’avait demandé à quelqu’un s’il aimait une récompense qu’il lui remettait.
Mais Yuder répondit avec sincérité.