Chapitre 1 019
« Les informations étaient parfaitement maîtrisées. Personne, à part ceux qui se trouvent ici, ne sait que j’en suis à l’origine. Ils sont tous liés par des serments doubles, voire triples : aucune fuite accidentelle n’était possible. »
Utiliser des parchemins de serment sans éveiller les soupçons du Temple était extrêmement difficile. En superposer deux ou trois ne consistait pas simplement à répéter l’opération : la difficulté augmentait de façon exponentielle. Même avec la richesse et le pouvoir de la maison Diarca, il avait fallu déployer des efforts considérables pour y parvenir, tout cela dans le but d’adresser un « avertissement » soigneusement dosé.
Et pourtant, l’Empereur avait échappé à cet « avertissement » beaucoup trop facilement.
À vrai dire, cela n’aurait pu arriver que si des informations avaient fuité au préalable.
« Aucun de mes informateurs disséminés dans le palais ne m’a signalé quoi que ce soit d’inhabituel avant les faits. Et ils n’ont toujours rien signalé. »
S’il était impossible de pénétrer dans la résidence privée de l’Empereur, au Second Palais, le duc Diarca contrôlait toutes les autres parties du complexe impérial. Une multitude d’yeux et d’oreilles qui lui étaient fidèles surveillaient l’Empereur et l’Impératrice, rapportant le moindre changement dans leur entourage.
Et ils n’avaient rien signalé d’anormal, jusqu’à ce que l’Empereur réapparaisse soudain en débitant des absurdités sur sa guérison miraculeuse.
À partir de là, Diarca avait soupçonné que son réseau de renseignements interne avait été compromis. Il avait procédé à une purge complète, remplaçant tous ceux qui montraient le moindre signe de manque de fiabilité. C’était une décision risquée, car la crédibilité était primordiale dans le renseignement. Il avait toutefois mené l’opération avec minutie, convaincu que la même erreur ne se reproduirait pas.
Et pourtant, le voilà de nouveau confronté au même problème.
« Quelque chose cloche. »
Tous ses pièges et ses dispositifs de surveillance étaient toujours en place. Mais il ne parvenait à déceler aucun changement chez l’Empereur et l’Impératrice.
C’était bien là le problème.
« À quel moment tout a-t-il commencé à déraper ? À ce stade, les informateurs du palais ne sont peut-être pas les seuls en cause… »
« Votre Grâce… en attendant au moins que nous connaissions l’état de l’assaillant capturé… je vous en prie, faites preuve de clémence… »
« Ça suffit. »
« … »
D’un simple soupir, le duc Diarca fit taire l’homme pitoyable qui le suppliait et répétait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Puis il hocha la tête à l’intention du majordome qui se tenait près de lui.
« Je veux réfléchir seul. Débarrasse-moi de cet homme. Je ne sais pas qui c’est. »
« Bien, Votre Grâce. »
« Je vous en prie, Votre Grâce, attendez… Si vous nous avez recontactés, c’est bien parce que vous croyez encore à la confiance que nous avions bâtie ensemble ! La situation n’est pas désespérée… Votre Grâce ! Votre Grâ— »
Le majordome sortit un parchemin de serment et murmura une formule. L’homme s’effondra en se tenant la gorge. Les grands gardes qui attendaient dehors l’emmenèrent aussitôt.
Resté seul dans la pièce désormais silencieuse, le duc aspira la fumée qui s’élevait de sa pipe et ferma les yeux.
« Enfin un peu de tranquillité. »
Le sort de ceux qui échouaient ne préoccupait pas le duc Diarca. Même si quelque chose tournait mal, cela ne retomberait ni sur la maison Diarca ni sur lui. Il avait plus qu’assez de pions prêts à endosser la faute à sa place.
Il lui suffisait de faire semblant de ne rien savoir.
« L’Empereur a probablement essayé de garder l’assassin en vie dans l’espoir de lui arracher mon nom. Mais il aura beau recommencer, ça ne marchera pas. »
Tous les « avertissements » adressés par le duc Diarca par le passé n’avaient pas forcément porté leurs fruits. Les crocs du jeune Empereur étaient plus acérés que ceux de son père et, à quelques reprises, il avait vraiment donné du fil à retordre au duc. Mais au bout du compte, Diarca l’emportait toujours. Il s’en tirait toujours indemne.
Alors, même à présent, l’échec de cet « avertissement » ne l’inquiétait pas vraiment.
« Même si le monde entier assiste à la scène, si celui qui détient le pouvoir et inspire la peur prétend que rien ne s’est passé, alors rien ne s’est passé. »
Seule le tracassait son incapacité à comprendre ce brusque et imprévisible retournement de situation. Il ne craignait pas d’être démasqué.
Les quelques alliés de l’Empereur — ces hommes qui se comportaient en défenseurs vertueux de la loi — seraient faciles à neutraliser une fois leurs faiblesses découvertes.
Mais Diarca, qui avait toujours régné par la force brute et le contrôle, pouvait ignorer ces mêmes attaques. Qui oserait le traîner devant un tribunal ? Les juges étaient à sa botte. Ceux qui accepteraient de se sacrifier pour lui étaient légion.
Ses gardes privés étaient plus forts et plus nombreux que ceux de l’Empereur. Les richesses et l’influence de l’empire profitaient d’abord à la maison Diarca, pas à la famille royale.
Même sans rien faire, il était déjà en bonne position pour hériter de la dynastie suivante.
Ils étaient les vainqueurs.
« Nous avons déjà gagné. Il ne nous fallait que de la patience. »
La fumée s’échappa de ses lèvres et tournoya dans l’air tandis qu’il la contemplait en silence.
« Cette inconnue… était-ce la Cavalerie ? »
La force qui avait déjoué l’assassinat et qui avait pu étouffer l’affaire au nez et à la barbe de Diarca… Plus il y réfléchissait, plus tout désignait la Cavalerie. L’Empereur Keilusa n’avait pas disposé d’un tel pouvoir à l’origine.
« Mais je n’ai jamais reçu le moindre renseignement sur une entrée de la Cavalerie dans le palais. Il y a donc une autre faille. Qu’est-ce qui se passe au juste au Palais Solaire ? »
Il croyait tout savoir. Mais la possibilité que ce ne soit pas le cas le troublait profondément. Diarca fronça les sourcils et mordilla nerveusement l’extrémité de sa pipe.
« Si seulement ce roturier qui se faisait appeler le Sage m’avait apporté des renseignements dignes de ce nom… Je serais peut-être moins frustré, aujourd’hui. Mais à cause de lui, rien n’a été réglé proprement. Le prince héritier a failli devenir inutile. »
La pensée du prince héritier lui donna encore plus mal à la tête. Après avoir été contraint de rentrer du Sud, Kiole avait repris ses comportements scandaleux, comme s’il ignorait le désastre qu’il avait failli provoquer. La situation avait empiré : ils avaient déjà perdu plusieurs serviteurs, blessés ou morts.
« Peut-être est-il temps que j’aille lui rendre une dernière visite et que je lui adresse un ultime avertissement. »
Le duc Diarca venait d’y penser lorsque quelqu’un frappa précipitamment à la porte. Le majordome, qui était sorti pour lui laisser sa tranquillité, s’entretint à voix basse avec le visiteur. Quelques instants plus tard, il revint et prit la parole avec prudence.
« Votre Grâce. Veuillez m’excuser… Nous venons de recevoir un rapport tardif du Sud. »
« Qu’y a-t-il ? »
« Il semblerait que la cérémonie d’investiture du nouveau duc de la maison Herne ait déjà eu lieu. »
Le sourcil du duc Diarca tressaillit.
« Sans en informer la capitale ? Rien d’étonnant de la part de ces nobles du Sud si discrets. Mais cela ne me surprend pas. Et ensuite ? »
« Toutefois… juste avant la cérémonie, une catastrophe naturelle inconnue a frappé le Sud. La Cavalerie et la Garde impériale auraient aidé à gérer la situation, ce qui a permis à la cérémonie de se dérouler sans encombre. »
Cette nouvelle prit bel et bien le duc Diarca au dépourvu.
« … Une catastrophe naturelle ? »
Le vieux duc, qui n’avait manifesté aucune émotion jusque-là, retira sa pipe de sa bouche et se redressa pour la première fois. Sous le regard intense de son maître, le majordome se mit à transpirer.
« Quand est-ce arrivé ? Et pourquoi ne nous en a-t-on informés que maintenant ? La Garde impériale… Vous me dites qu’elle était déjà au courant et qu’elle a été envoyée sur place ? »
« Nous… nous ne l’avons pas encore déterminé. Nous cherchons toujours à comprendre comment une telle lacune a pu se produire… »
Encore une fois, cette même sensation inquiétante — celle d’un réseau de surveillance jusque-là infaillible qui avait été percé — envahit le duc Diarca.
« Pendant que je m’occupais des affirmations absurdes de l’Empereur sur son rétablissement miraculeux… voilà que ça arrive. »
Même si l’événement avait semblé peu important, comment avait-on pu le lui rapporter si tard ?
Cette pensée lui tournait dans la tête lorsque le duc se figea soudain.
Sous ses sourcils ridés, ses yeux sombres fouillèrent l’espace, comme s’ils tentaient de saisir un souvenir au vol.
« Non… Attends. J’ai déjà entendu parler de quelque chose de semblable… »
Et enfin, la réponse lui revint.
Elle lui apparut sur le visage de son plus jeune fils qui, malgré sa peur, l’avait défié du regard et lui avait parlé avec audace quelques jours plus tôt.
« … Kiole. »
« Oui, Votre Grâce ? »
« Découvre ce que fait Kiole en ce moment. Amène-le-moi. Où est-il ? »