Chapitre 1 015
Même après que Yuder eut quitté le cercle et regagné sa place, les membres continuèrent de danser. Kurga, toujours vêtu de son tablier, avançait d’un pas lourd mais joyeux, tel un ours dansant, pour le plus grand bonheur de ceux qui le regardaient.
Finalement, quelqu’un retourna en courant à l’antenne, annonçant qu’il allait ramener d’autres personnes. Mais au lieu de simplement ramener quelques membres, il fit apparaître des invités inattendus.
« Waouh, c’est le prêtre ! »
« Le pharmacien est là aussi ! »
Les membres poussèrent des acclamations à l’arrivée de l’Unité médicale, qui n’avait encore jamais participé à une telle réunion. Le visage rougi par l’excitation et la gêne, Lusan marmonna tandis que des membres lui prenaient les mains de chaque côté.
« Euh… bonsoir. Je ne savais pas trop si je devais vraiment venir, mais… »
« Tu fais partie de la Cavalerie, bien sûr que tu dois être là ! »
« Que quelqu’un apporte une chaise et à boire au prêtre ! »
« Non ! D’abord, une danse ! »
Pris entre ces demandes contradictoires, Lusan esquissa un sourire impuissant. Il ne semblait toutefois pas particulièrement mal à l’aise.
« Pharmacien, vous aussi, vous allez danser ? »
« Quoi ? Ne raconte pas de bêtises. Dégage. »
Contrairement à Lusan, qu’on avait accaparé dès son arrivée, Inon répondit d’un air renfrogné à ceux qui s’approchaient de lui et les dispersa d’une seule phrase. Une âme courageuse tenta tout de même de l’attraper, mais fut aussitôt rabrouée.
« Tu n’es pas le type qui a vomi trois fois après avoir pris mon médicament ? J’espère que tu as terminé le lot que je t’ai donné hier avant de venir ici. »
À ces mots, le pauvre recrue blêmit et recula à la hâte. Voir des membres de la Cavalerie, réputés pour combattre comme des démons les vagues de monstres venues du ciel et de la mer, trembler devant une seule phrase aurait été difficile à croire pour quiconque n’en faisait pas partie.
« Ha… Même Yuder ne répond pas au pharmacien, et toi, tu croyais pouvoir lui tenir tête ? »
« Enfin, je me disais que… vu qu’on fête quelque chose aujourd’hui… »
« Le charme de notre pharmacien, c’est son caractère glacial. Laisse-le tranquille. »
Yuder étouffa un petit rire en entendant les membres qui s’éloignaient d’Inon chuchoter entre eux.
Alors, ils trouvent son attitude froide charmante, hein.
Pour Yuder, Inon n’avait rien de froid. Il ressemblait davantage à une flamme brûlante. Mais les autres semblaient le voir autrement.
« Si tu m’as vu, tu aurais pu lever la main ou dire quelque chose. Pourquoi tu restes là, dans ton coin, sans un mot, à te faire oublier ? »
Après avoir enfin chassé tout le monde comme des mouches, Inon s’approcha et s’affala en face de Yuder. Une jambe négligemment croisée sur l’autre, le bras posé sur le dossier, il avait davantage l’air d’un voyou vautré dans un bar que d’autre chose.
« Qu’est-ce qui t’amène ? »
« Comme si j’avais envie de venir. J’ai entendu dire que tu étais là, alors je suis venu vérifier que tu ne faisais pas une connerie. »
« Je ne suis même pas ivre. Quelle connerie est-ce que je pourrais bien faire ? »
« Quoi ? J’ai toujours cru que ton but, c’était de prouver au monde qu’un humain sobre pouvait faire des choses d’une absurdité sans limites. »
Inon ricana et avala une gorgée de bière, qu’on avait respectueusement déposée devant lui. Yuder promena son regard autour de lui, repéra un citron destiné à la cuisine, non loin de là, puis agita les doigts : le fruit fila dans les airs et atterrit devant Inon.
« Hmm ? »
Inon, qui venait de reposer sa chope avec fracas, haussa un sourcil en voyant le citron. Il sembla sur le point de lancer une remarque sarcastique, mais le prit sans rien dire et se mit à le mâcher. Yuder retint un léger sourire. Inon ne refusait jamais un citron.
« Tu viens de sourire, là ? »
« Non. »
Yuder effaça aussitôt toute expression de son visage, en réponse à la remarque perspicace d’Inon.
Les rires, les danses et la musique se mêlaient en arrière-plan tandis que Yuder, assis aux côtés d’Inon, observait la scène. Ainsi installé avec quelqu’un d’autre, il avait l’impression que tout était légèrement différent.
Tandis qu’il s’attardait sur cette étrange sensation de chaleur, Inon prit la parole le premier.
« Alors, pourquoi ton Commandant n’est pas venu ? »
« Il pensait que sa présence empêcherait les autres de se détendre et de s’amuser. »
« Oui, sans doute. Mais si c’était la seule raison… toi non plus, tu n’avais pas besoin de venir, non ? »
Yuder garda le silence un instant, puis répondit d’une voix calme et lente.
« Il m’a dit qu’il voulait que je partage avec les autres, sans cérémonie, ce que j’avais vécu ici, dans le Sud. C’est pour ça que je suis venu. »
« … Ah. Je m’en doutais. »
Inon s’interrompit au milieu d’une bouchée. Son regard se baissa, chargé de sens, puis il renifla.
« Alors, maintenant que tu es là… qu’est-ce que tu en penses ? »
« Pas mal. »
« Sois plus précis. »
Les yeux de Yuder suivirent les visages souriants de ses camarades qui dansaient. Sa voix, à peine audible, se laissa porter par le vent jusqu’aux oreilles d’Inon.
« Je n’avais jamais rien fait de pareil, avant. La version d’avant de cet endroit… avait été détruite, complètement ravagée parce qu’elle n’avait pas résisté aux vagues. J’ai essayé d’empêcher que ça se reproduise. Même quand je ne savais ni quoi faire ni par où commencer. »
« … »
« Tout ce que je ne comprenais pas à l’époque, je le comprends parfaitement, maintenant. »
« … »
« Je ne savais pas si parler aux autres dans un cadre pareil aurait vraiment autant de sens qu’il l’espérait… mais maintenant que je l’ai fait, je peux le dire : c’est mieux que je ne le pensais. Enfin, il a toujours raison. »
C’était peut-être l’atmosphère du lieu. Ou peut-être quelque chose d’autre.
Yuder s’était surpris à parler plus librement qu’il ne l’aurait cru, et à se sentir étrangement soulagé en retour. Ce qui n’avait jusque-là existé que sous forme de pensées ordonnées dans son esprit lui semblait désormais vivant, transformé en souvenirs partagés avec les autres.
Oui. Yuder Aile n’oublierait probablement jamais cette nuit.
Pas plus que ces précieux instants de calme passés allongé aux côtés de Kishiar la Orr.
Il expira lentement, savourant le moment, puis se tourna vers Inon.
« C’est assez précis, comme ça ? »
« … »
Inon mâcha le citron une dernière fois, puis regarda Yuder d’un air indéchiffrable avant de rire.
« D’accord. En gros, tu t’es fait des souvenirs. »
« … »
« Et maintenant, tu vas ajouter une ligne : “C’était encore mieux parce que grand frère Inon était là.” »
« … Pas sûr. À cause de toi, mes cheveux me piquent les yeux. »
« Quoi ? J’ai rien entendu. »
« Tu as très bien entendu. »
Faisant semblant d’être sourd, Inon continua d’ébouriffer les cheveux de Yuder jusqu’à les mettre complètement en bataille, puis retira la main, satisfait. Yuder soupira et vida la chope devant lui. Inon rit en le regardant, puis s’enfonça davantage dans son siège, adoptant une posture encore plus nonchalante.
« Yuder. »
Inon ne l’avait pas appelé par son nom depuis si longtemps que Yuder en fut pris au dépourvu.
« … J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? »
« Ne te mets pas sur la défensive, je ne te gronde pas. »
« … »
Yuder se tut. Inon expira lentement, puis poursuivit.
« Luma a vécu avec beaucoup de regrets. Il n’a pas gagné tous ses combats et ne croyait pas que toutes ses décisions étaient les bonnes. Du moins, le Luma que j’ai connu était toujours rongé par les regrets. Encore et encore. »
« … »
« Mais il n’a jamais laissé ces regrets l’enchaîner au passé. Il disait toujours qu’il ne fallait pas regarder en arrière, qu’il fallait continuer à aller de l’avant. »
« … »
« Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Il m’a fallu longtemps avant de seulement me dire que j’avais peut-être compris. Pour être honnête, je n’en suis toujours pas sûr. Mais toi… tu comprends déjà ce que ça signifie, pas vrai ? »
Sa voix calme résonna doucement aux oreilles de Yuder, et jusque dans sa poitrine.
« La vie est trop courte. Alors, profite des moments que tu peux. Tu n’as pas besoin de regarder sans cesse en arrière. »
« … »
« C’est peut-être aussi ce que ton Commandant voulait que tu ressentes. »
Inon murmura cette dernière phrase si bas que Yuder ne l’aurait peut-être pas entendue s’il n’avait pas prêté une attention particulière. Puis il avala d’un trait le reste de sa bière.
Avant que Yuder ait le temps de répondre, Inon changea brusquement de sujet.
« Toi. Tu te souviens que tu m’avais dit vouloir venir avec moi à la Colline de Gilandre, un de ces jours ? C’est toujours le cas ? »
« … Ça n’a pas changé. »
« Bien. On y va dès qu’on rentre dans la capitale, alors prépare-toi. »
Inon n’hésita pas un seul instant. Ce ne fut qu’alors que Yuder prit conscience d’une chose.
Il n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvait la Colline de Gilandre.
« Au fait… elle est où ? Près de la capitale ? »
« Assez près. »
Inon leva les yeux vers le ciel, comme s’il évaluait quelque chose d’invisible.
« Au nord de la capitale. Du côté de la forêt que les humains appellent le Sanctuaire. »