Chapitre 1 012
« En plus… tu n’as pas offert à ma disciple une belle révélation ? »
Yuder avait bel et bien essayé délibérément de briser le jeu d’épée monotone de Meghna pendant leur échange, mais rien ne justifiait de le reconnaître ici. Le visage impassible, il secoua la tête.
« Nous nous sommes simplement entraînés. Je ne lui ai rien apporté de particulier. Tout ce qu’elle a gagné, elle le doit entièrement à ses propres efforts. »
« Très bien. Si c’est ainsi que tu veux le dire, soit ! »
Le général Gino éclata d’un rire franc, sans manifestement prendre les paroles de Yuder au pied de la lettre.
« Avant le combat, je me disais que je pourrais peut-être t’apprendre quelque chose sur l’épée. Mais je vois maintenant que j’allais faire quelque chose de parfaitement inutile. »
De la part du général Gino, c’était le plus grand compliment qu’un jeune homme puisse recevoir.
« Je ne sais ni de qui tu as appris l’épée ni à quel moment, et je ne te le demanderai pas : chacun a ses raisons. Mais promets-moi une chose : ne plus jamais rengainer ton épée. En tant qu’Éveillé et épéiste, je suis curieux de voir jusqu’où tu iras. »
Sa voix, douce et discrète, était à peine audible pour les autres. Le général Gino avait dû sentir, pendant leur échange, la profondeur anormale du talent de Yuder et en conclure qu’un secret se cachait derrière.
Vu que c’est Gino, je me doutais qu’il remarquerait quelque chose d’inhabituel dans mon jeu d’épée. Mais je ne m’attendais pas à ce que sa conclusion soit la curiosité plutôt que la méfiance.
Non seulement il avait promis de ne pas fouiller davantage, mais il disait à présent vouloir continuer à l’observer et espérer que Yuder poursuive sa voie. C’était trop de louanges ; Yuder en était gêné. Mais que pouvait-il y faire ? Après un instant d’hésitation, il hocha la tête.
« … Compris. Je ne rengainerai pas mon épée tant que je le pourrai. »
« Merci. C’est la promesse la plus satisfaisante que j’aie entendue aujourd’hui. »
Ensuite, le général Gino éleva la voix pour que tous ceux qui se trouvaient à proximité l’entendent.
« — À vrai dire, j’adorerais me lancer dans un combat moi aussi, mais je vais devoir remettre ça à plus tard ! Je n’ai pourtant pas l’intention d’abandonner. Un jour, tu devras croiser le fer avec moi. J’attendrai ce jour-là ! »
« Waouh. Le général Gino vient vraiment de dire qu’il voulait s’entraîner avec Yuder ? »
« C’est pas vrai… »
Tandis que les murmures se répandaient dans la foule, Meghna s’avança aux côtés de son maître. Ses cheveux en bataille lui couvraient presque le visage, et ses membres saignaient encore. Pourtant, même dans cet état, elle n’avait rien d’une femme souffrante : elle rayonnait de joie.
« Commandant en second Aile. Cet échange m’a permis de redécouvrir bien des choses que j’avais oubliées depuis longtemps. Merci. Vous êtes le vainqueur. »
« La victoire n’a pas d’importance. J’ai moi aussi beaucoup appris en m’entraînant avec vous, Commandante en second Curlieva. Félicitations pour cette grande réussite. »
Ses félicitations étaient sèches et formelles, mais Meghna s’illumina.
« Vous rentrez dans la capitale demain, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Quel dommage. Si vous étiez resté quelques jours de plus, je vous aurais invité chez moi pour un repas. Les enfants sont tout excités à l’idée de vous rencontrer, et mon mari cuisine plutôt bien. »
« Oh, pas seulement bien », intervint Gino avec un petit rire. « Ne sois pas si modeste, Meghna. Ça ne donnera envie à aucun invité. Je suis allé assez souvent chez Meghna pour le savoir : Abelito compte parmi les trois meilleurs cuisiniers du Sud. Je te garantis que tu ne le regretterais pas. »
Meghna finit par s’éloigner, satisfaite seulement après avoir entendu Yuder promettre qu’il lui rendrait certainement visite s’il revenait un jour dans le Sud. Il l’avait crue entièrement dévouée à son devoir, mais elle avait manifestement d’autres facettes.
Puis Kishiar, qui avait suivi toute la scène avec amusement, laissa échapper un petit rire et s’adressa enfin à Meghna.
« Commandante en second Curlieva. Quand vous serez devenue maître, vous aurez sans doute une raison de venir dans la capitale, n’est-ce pas ? »
« Ah… oui. »
« La Cavalerie vous accueillera toujours à bras ouverts. Vous pourriez en profiter pour passer nous voir et donner quelques conseils à nos membres. »
« … Si l’occasion m’en est donnée, ce sera avec plaisir. Merci pour cette proposition. »
« C’est plutôt à moi de vous remercier. Maintenant, allez vous faire soigner. Les clercs et les pharmaciens de la Cavalerie sont très compétents ; ils pourront vous aider. »
Meghna et le général Gino partirent. Yuder eut enfin l’impression que la dernière tâche de son séjour dans le Sud était réglée. Il poussa un long soupir.
« Tu pars déjà ? »
Si Kishiar ne lui avait pas posé cette question, il serait aussitôt retourné au quartier général régional pour préparer son départ.
« … Déjà ? Il y avait autre chose à faire ? »
Au lieu de répondre, Kishiar esquissa un sourire discret et jeta un coup d’œil derrière Yuder. Suivant son regard, celui-ci se retourna et aperçut un groupe de personnes qui traînaient dans les environs, bien que l’entraînement fût terminé.
Eux.
À leur vue, son sourcil tressaillit légèrement. Kishiar posa une main sur son épaule en laissant échapper un petit rire.
« Tu te souviens de ce que je t’ai dit ? Quand je t’ai proposé de parler aux autres membres de la Cavalerie de ce dont nous avions discuté ? »
Sa voix était toujours aussi calme, mais ces mots rappelèrent aussitôt à Yuder le jour où ils étaient restés allongés côte à côte sur le lit, à parler librement. Les sensations agréables, un peu floues, de cet instant lui revinrent elles aussi à l’esprit.
Il chassa ces impressions d’un clignement d’yeux et répondit :
« … Oui. Je m’en souviens. »
« Je crois que le moment est venu. »
« Mais il me reste du travail. Comment pourrais-je abandonner mon poste comme ça ? »
Même si Kishiar lui avait déjà dit que cela ne poserait pas de problème, Yuder hésitait encore, tiraillé.
Comme s’il le comprenait mieux que quiconque, Kishiar pencha la tête et sourit de nouveau.
« Il ne reste plus grand-chose. Je peux m’occuper du reste tout seul. Mais les moments comme celui-ci, les occasions comme celle-ci, ne se présentent pas deux fois. Tu ne crois pas ? »
L’homme qui venait de prononcer des paroles irréfutables retira alors doucement sa main de l’épaule de Yuder.
« Va profiter de la soirée. »
« …… »
« Nathan, si nous prenions discrètement congé ? »
Bien que ses paroles fussent teintées d’humour, Nathan Zuckerman ne sourit pas. Il inclina simplement la tête et s’éloigna, non sans jeter un regard à Yuder.
« J’essaierai de trouver plus de temps une fois de retour dans la capitale. »
« …… »
« J’aimerais m’entraîner avec vous, Sir Aile. »
Dans ses yeux brillait la même lueur de rivalité discrète que celle que Gino avait montrée un peu plus tôt. Yuder regarda les deux hommes s’éloigner, leurs hautes silhouettes disparaissant au loin.
« Yuder ! »
« Commandant en second ! »
Enfin, ceux qui attendaient manifestement le bon moment se précipitèrent vers lui en l’appelant et l’encerclèrent. La plupart étaient des membres de première année qui l’avaient rejoint depuis la capitale, même si quelques visages lui étaient moins familiers.
Elpokin, dont les cornes ramifiées frémissaient d’excitation, s’exclama d’une voix étranglée par l’émotion :
« Ce duel était fa-bu-leux ! Comme on pouvait s’y attendre de vous, Sir Yuder… non, Commandant en second ! Je… je vous respecte ! »
À côté de lui, Jaek, bien plus petit, serra les poings et s’écria :
« V-vous repartez demain, n’est-ce pas ? C-c’est trop tôt pour vous dire au revoir ! Vous m’avez sauvé dans l’arène, à l’époque, et je ne vous ai jamais remercié comme il faut ! J-je veux vous exprimer ma gratitude ! »
À la différence de ceux-là, qui n’arrivaient même pas à le regarder dans les yeux, ceux qui le connaissaient depuis plus longtemps étaient beaucoup plus détendus.
« Yuder. Comment tu fais pour tenir debout après un combat pareil ? Sérieusement, remercions le ciel que tu sois dans la Cavalerie. »
« Pas vrai ? À te voir plaquer la Commandante en second Curlieva comme ça… exactement comme tu m’avais plaqué, à moi… j’ai de nouveau mal au pied, à l’endroit où il s’était fissuré ! »
« Voilà la férocité de la Cavalerie ! »
« Non, la fierté de la Cavalerie ! »
« …… »
Tout le monde s’exprimait à tour de rôle, et le brouhaha s’amplifia jusqu’à ce qu’il devienne difficile de comprendre quoi que ce soit. Pourtant, étrangement, Yuder ne trouvait pas ce chaos désagréable.
« Yuder. Tu vas bien ? On dirait que tu n’es pas blessé, mais… »
« Ça va. »
Cette question discrète et inquiète venait de Gakein, dont les joues étaient rougies par l’excitation, comme celles des autres. Yuder parvint au moins à distinguer ses paroles et lui répondit calmement.
Soudain, quelqu’un cria par-dessus le vacarme.
« Il fait froid ! Combien de temps allons-nous rester là à bavarder ? Allons quelque part où l’on sera mieux ! »
« Quelque part où l’on sera mieux ? Où ça ? »
« Ha ha ha ! Je me doutais que ça arriverait juste après le duel, alors j’ai demandé à Kurga et à Ever de nous réserver une place dans le meilleur établissement du coin ! »
« Oh ! »
Au milieu des sifflements et des acclamations, quelqu’un apparut au loin. Kanna agita la main et accourut vers eux, un large sourire aux lèvres.
« J’ai réservé ! Tout le monde, suivez-moi ! »
« Ouaiiis ! »
Des cris de joie fusèrent. Emporté par les bras qu’on lui passait autour des épaules — sans qu’il sache précisément par qui —, Yuder se retrouva entraîné hors du quartier général de la branche Sud de la Cavalerie.