Chapitre 1 008
Hum. Voilà donc pourquoi le général Gino l’avait prise sous son aile.
Meghna, contrairement à bien d’autres dans sa position, n’avait pas ce qu’on pourrait appeler un « orgueil mal placé ». C’était une noble, et elle avait vécu avec le titre de disciple favorite du Maître épéiste : on aurait donc naturellement pu s’attendre à ce qu’elle soit d’un orgueil démesuré. Peut-être même qu’elle éprouvait un complexe d’infériorité pour n’avoir jamais atteint le rang de Maître, malgré des années d’attentes. Et, à coup sûr, elle aurait pu ressentir de la jalousie ou de la frustration face à un adversaire plus jeune et arrogant.
Mais elle n’éprouvait rien de tout cela. Pas la moindre trace.
Sa réaction à cette dernière attaque en était la preuve.
Se rouler par terre pour esquiver une attaque, beaucoup auraient trouvé cela humiliant. Même en sachant que c’était la meilleure option, d’innombrables individus réputés « forts » que Yuder avait rencontrés dans sa vie précédente avaient préféré tenir bon, par pur orgueil… pour finir par tomber.
Plus le statut était élevé, plus l’ego était fort. Plus on était fier de son talent, plus on risquait de tomber dans ce piège. Mais Meghna n’avait pas hésité une seconde à se jeter au sol. Elle n’avait même pas tressailli en perdant une chaussure. Au contraire, son regard brillait d’une détermination farouche, pas de honte. Cette flamme vive et intelligente dans ses yeux lui était trop familière : elle ressemblait trait pour trait à celle du général Gino.
Le général Gino n’avait jamais considéré qu’il était indigne de lui de se mêler à ses subordonnés. C’était sans doute précisément ce qu’il avait apprécié chez Meghna en la choisissant pour disciple.
On ne pouvait acquérir cet état d’esprit par le seul entraînement ou la seule prise de conscience. Il fallait naître avec un tempérament naturellement humble, une vaste ouverture d’esprit et une volonté inébranlable de progresser. Il fallait aussi savoir affronter ses émotions négatives et les épuiser avant qu’elles ne s’enracinent en préjugés. Mais surtout, il fallait se discipliner sans relâche, sans jamais baisser la garde.
Meghna semblait être le fruit de cette rare combinaison.
Une belle pierre brute.
Avec le regard aguerri de Yudrain Aile, qui avait affronté d’innombrables adversaires, Yuder voyait en elle un matériau prometteur.
Mais un beau matériau ne garantissait pas un chef-d’œuvre.
Il se souvint des sculpteurs sur bois qu’il observait au marché du village, quand il descendait des montagnes pour vendre des herbes et du bois. Dans chaque village, ces artisans achetaient différentes essences et les triaient selon leur dureté, puis façonnaient chacune en fonction de sa nature.
Ils sculptaient délicatement les bois tendres avec de petits couteaux pour en faire des bibelots décoratifs, tandis qu’ils taillaient rapidement et avec force les bois plus durs afin d’en tirer des paniers solides et des meubles. Pour Yuder, former et instruire les gens ne différait en rien.
De même qu’on ne pouvait exercer la même force sur chaque morceau de bois, on ne pouvait pas traiter tout le monde de la même façon.
Meghna avait grandi sous la tutelle du général Gino, au sein de l’Armée impériale. Ce n’était pas une mauvaise chose : elle avait bénéficié d’un cadre stable où se consacrer à l’entraînement sans distraction. Mais parfois, pour vraiment progresser, il fallait connaître le choc d’une lutte réelle, une stimulation douloureuse et brutale.
Les matériaux les plus solides exigeaient souvent des coups plus puissants.
Elle semble bien réagir aux nouvelles stimulations, sans se renfermer ni éprouver de rancune. Je doute qu’elle sombre dans le désespoir, même en cas de défaite…
Alors, voyons jusqu’où elle peut aller.
Comme un prédateur qui venait de trouver une proie à sa mesure, Yuder laissa passer une lueur affamée dans ses yeux.
À partir de cet instant, le combat changea complètement de nature.
—
« … »
Au début du combat d’entraînement, le général Gino avait observé la scène en souriant.
À présent, il n’en restait pas la moindre trace sur son visage.
Le regard du vétéran de l’épée restait rivé au terrain d’entraînement, sans prêter la moindre attention aux conversations alentour. Ses yeux n’exprimaient qu’une stupéfaction absolue.
Comment quelqu’un comme lui peut-il exister… ?
Au début, Meghna semblait imposer le rythme et attaquait sans relâche. Mais peu après, Yuder changea de posture et la domina complètement.
Il maniait le feu, l’eau, le vent et la terre avec une aisance parfaite, et manipulait même les armes de métal comme si elles prolongeaient son propre corps. Dès que Meghna s’adaptait à un élément, un autre s’enroulait soudain autour de sa lame et fondait sur elle, comme pour la provoquer.
Oui, sa lame.
Yuder Aile ne lâcha pas son épée une seule fois. Ses pouvoirs d’Éveillé ne constituaient pas l’essentiel de son style : ils renforçaient simplement ses coups, mettaient en évidence les ouvertures et soutenaient son escrime. Malgré l’usage de ses pouvoirs, il combattait d’abord en épéiste.
Le général Gino avait supposé que son escrime ne serait pas particulièrement impressionnante. Il s’était trompé. Quel que fût l’endroit où Yuder l’avait apprise, ses bases étaient terriblement solides.
Les jeunes épéistes d’aujourd’hui négligeaient souvent les fondamentaux et se précipitaient vers l’aura. Mais l’aura n’éclosait pas par superstition. Elle ne venait qu’après des répétitions incessantes et ennuyeuses, poursuivies jusqu’à ce que l’on en oublie l’ennui. Plus les fondations étaient solides, plus on pouvait s’élever.
Yuder semblait avoir déjà compris cette vérité.
Comment quelqu’un de son âge avait-il déjà atteint un tel niveau ?
Aux yeux du général Gino, Yuder bougeait comme quelqu’un qui aurait manié l’épée sans discontinuer pendant vingt ans. Si c’était le cas, il aurait dû commencer alors qu’il était encore tout petit. Comment un garçon pauvre, né dans les montagnes, avait-il pu faire cela ?
Seuls les rejetons de familles nobles de guerriers pouvaient acquérir une maîtrise aussi raffinée à un si jeune âge. Pourtant, ce garçon d’un village isolé se mouvait avec la précision d’un homme façonné par des générations de discipline martiale.
Et ce n’était pas tout.
Tout en manipulant les éléments avec une créativité stupéfiante et en poussant Meghna dans ses derniers retranchements, Yuder transpirait à peine. Sa respiration était maîtrisée, sans effort. Pendant ce temps, l’uniforme de Meghna était déchiré et couvert de poussière ; elle semblait avoir déjà traversé une bataille entière.
Malgré les fragments d’aura auxquels il faisait face — quelque chose que la plupart des gens ne rencontreraient jamais de leur vie —, Yuder ne montrait aucune peur. Il y répondait avec le calme et l’aisance de quelqu’un qui les avait déjà étudiés sous toutes les coutures. La vitesse à laquelle il s’adaptait, ripostait et analysait ses attaques dépassait tellement les attentes que cela en devenait irréel.
Très bien. Admettons qu’il soit né avec un instinct de combat exceptionnel. J’ai déjà vu ça…
Le regard du général Gino glissa vers l’homme assis à côté de lui, Kishiar la Orr.
Quand Kishiar était encore jeune et deuxième prince, il avait lui aussi fait preuve d’un talent à couper le souffle. Une leçon lui suffisait pour en comprendre dix autres. Si un Maître épéiste devait un jour être le plus jeune de l’histoire, ce serait lui. Cette conviction rendait son destin ultérieur d’autant plus tragique.
Oui, un génie pouvait exister.
Mais même un génie ne pouvait pas analyser instantanément un adversaire qu’il n’avait jamais affronté, surtout quand celui-ci était aussi entraîné et aguerri que Meghna. Une telle capacité ne pouvait venir que de l’expérience.
Meghna n’était pas une Maîtresse, mais le fait qu’elle puisse manier des fragments d’aura la rendait pratiquement imbattable. Qui aurait imaginé qu’elle se ferait dominer aussi facilement ?
Et, pire encore, le général Gino voyait bien que Yuder se retenait. C’était peut-être là le plus stupéfiant.
C’est un monstre sous une peau humaine.
Le vieux général avait combattu aux côtés de plusieurs membres de la Cavalerie lors de l’incident de la tempête de grêle. Il pensait comprendre leurs pouvoirs, leurs styles de combat.
Mais le garçon devant lui était tout autre.
Si quelqu’un comme lui n’avait pas rejoint la Cavalerie — s’il se trouvait dans le camp ennemi et s’opposait à l’Empereur —, quelle stratégie aurait bien pu le contrer ?
Pour quelqu’un qui avait consacré sa vie à protéger l’Empire, c’était une pensée glaçante. Mais il était impossible de ne pas y songer.
Voilà à quel point Yuder était puissant. Voilà à quel point il était stupéfiant.
Pourtant… s’il y avait une petite consolation, c’était que Meghna n’avait pas abandonné.
Le général Gino tourna les yeux vers le visage meurtri de sa disciple.
Ses cheveux étaient emmêlés et striés de sang, mais elle n’avait pas lâché son épée. Son visage restait impassible, mais ses lèvres se retroussaient aux commissures et ses yeux brillaient comme ceux d’une bête.
À vrai dire, même pour lui, c’était la première fois qu’elle semblait aussi ravie.