Chapitre 4
Chapitre 4
Dimanche, 21 h 12
Le dimanche de Jean n'en est pas un. Le linge à trier, le frigo à remplir, le cabinet à préparer pour lundi, deux mails à écrire, une demande de la préfecture à relire encore une fois pour la mère du CMP. Il enchaîne les tâches avec ce calme poli qui ressemble à du courage et qui n'est que l'habitude. Le message de vendredi attend toujours, sans réponse, sur l'écran verrouillé. Il le sait sans le regarder, comme on sait qu'une porte est ouverte dans la pièce voisine.
Demain. Je réponds demain. Ou ce soir. Ou jamais, et ça se réglera tout seul.
Ça ne se règle jamais tout seul. Il le sait mieux que personne.
À vingt et une heures passées, il s'assoit sur le canapé avec son ordinateur et une assiette qu'il ne finira pas. Il y a un petit chiffre rouge sur l'icône de Messenger, qu'il n'a pas ouverte depuis des semaines. Peut-être des mois. C'est le seul endroit où le passé continue de lui écrire, un fil étroit qui n'a jamais été coupé, qu'il n'a jamais voulu tenir non plus. Il y va parfois, par vagues, comme on passe vérifier une pièce de la maison qu'on n'habite plus.
Quatorze messages. Un seul nom.
Damien.
L'autre frère. Pas Franck, celui du téléphone, de la maison paumée et des mensualités : l'autre, celui qu'il n'a pas vu depuis dix ans. Dix ans, et ce garçon continue de lui écrire. Il écrit comme on parle à quelqu'un qui est dans la pièce, sans se vexer du silence, sans jamais réclamer. Jean lit ses messages avec six mois de retard. Il l'a toujours fait. Il ne sait pas pourquoi. Il sait seulement que chaque fois, en rouvrant le fil, il a l'impression de recevoir des nouvelles d'un pays où il ne va plus.
Il fait défiler jusqu'au premier message non lu.
avril
Salut p'tit frère. Ça va ? Je sais que tu réponds pas mais bon. Je te raconte quand même. J'ai passé des analyses, plein, les poumons, le foie, tout le bordel, tu sais comment je vis, les clopes, la bibine, le reste. À force les médecins ont fini par me faire les gènes, le truc qui coûte cher. Ils ont trouvé un truc dans le sang. C'est génétique. Ça vient de maman, du coup. Elle le sait même pas, évidemment. Moi j'ai pas son numéro de toute façon.
Il lit. Il relit. Ses yeux passent sur les mots sans que rien en lui ne s'accroche.
Les clopes, la bibine, le reste.
Il connaît ce visage-là, ce corps-là, cette façon de se laisser user avec un sourire. Il l'a vu faire pendant des années, de loin, avec la patience de celui qui sait comment ça finit. Quelque part, il a déjà fait le deuil de ce frère, sans le dire, sans le décider, comme on cesse d'attendre un train. Alors il attend d'éprouver quelque chose. Il sent venir ce moment où, devant un patient qui annonce un deuil, il prépare son visage. Il n'y a rien à préparer. Un message, des mots, un écran. Une indifférence propre, nette, presque posée.
Il s'en fout, constate-t-il, avec la froideur de celui qui observe un autre homme. Voilà. Je m'en fous.
Il fait défiler.
mai
T'as vu mon message ?
juin
Bon pas grave. Je sais que t'as du taf, mon frère le psy 😉
juillet
Tu réponds pas, docteur ? 😂 Moi ça va à peu près. Je fais mes prises de sang, je prends les trucs. La vie quoi.
septembre
Salut. T'es toujours vivant ? 😄
Il s'arrête sur cette dernière phrase. Il la regarde longtemps. Quelque chose, très loin, dans la cage thoracique, se met à bouger, comme un meuble qu'on déplacerait à l'étage du dessus.
T'es toujours vivant ?
Il ouvre un nouvel onglet.
Il tape les mots que Damien a donnés, sans trop y croire. Il en trouve d'autres, des mots de médecins, des noms de formes, des schémas de cellules, des courbes qui montent ou qui descendent, des phrases bien rangées dans des sites bien faits. Il lit comme il lit tout : vite d'abord, puis lentement, quand quelque chose résiste. Il croit d'abord qu'il s'agit d'une pathologie que l'on traite, qu'on suit, qu'on équilibre, avec un traitement, des bilans, une vie presque normale. Damien n'a rien dit d'autre.
Puis les pages s'enchaînent, et le calme de son frère perd quelque chose.
Il y a ce qu'on dit au malade, et ce qu'on écrit pour ceux qui cherchent. Dans la seconde langue, les adjectifs changent. Évolutive. Progressive. À terme. Il tombe sur des moyennes, des fourchettes, des années, des chiffres qui se terminent par le mot espérance, et qui ne rassurent pas. Il pense au foie, aux poumons, à tout ce que Damien a lui-même mis sur la table. Il fait le calcul sans le vouloir, comme on fait une addition sur le comptoir d'un café. Il en sort un nombre qui ne ressemble pas à une vie.
Quelques années. Peut-être moins.
Il se rend compte qu'il retient sa respiration.
Il referme le premier onglet, puis le second. Il reste face à l'écran noir de l'ordinateur, où se reflète une version plus pâle de son visage, et il commence à rire. Pas fort. Un rire sec, un peu nasal, qui lui échappe malgré lui, le rire d'un type qui vient de comprendre une blague dont il est la chute.
Ça vient de maman.
De la mère aux enfants.
Elle ne lui a presque rien donné. Pas de repères, pas de papiers, pas d'oncle comptable, pas de notaire dans la famille, pas un coup de fil à ses dix-huit ans, rien qu'un silence propre, ancien, qui a duré. Et voilà que le seul héritage qu'elle ait transmis sans faute, sans retard, sans erreur de destinataire, passe par le sang. Ce qui ne se dit pas, ça se transmet, c'est dans tous les livres qu'il a lus, il pourrait le réciter : le fantôme, la crypte, le mandat, le secret qui passe d'une génération à l'autre sans que personne ne le sache. Et voilà que c'est littéral. Que c'est dans l'ADN. Qu'elle transmet sans le savoir, comme toujours, et qu'elle ne le saura peut-être jamais.
Abraham et Torok n'auraient jamais osé.
Le rire reprend, plus long, plus désagréable. Le transgénérationnel pour les nuls, version cellulaire. Il aimerait que ce soit drôle. Il aimerait pouvoir le raconter à Tony, qui rirait aussi, qui dirait « c'est de la dette technique, mec », et le moment passerait. Mais le rire se casse au milieu, sur une syllabe, et il y a un silence, et dans ce silence, une phrase arrive qu'il n'avait pas invitée.
Et moi ?
Elle arrive en dernier, comme arrivent les vraies questions. Elle ne fait pas de bruit. Elle se pose sur la table basse, entre l'assiette froide et l'ordinateur éteint, et elle attend.
Il ne répond pas. Il ne sait pas.
Et elle ? Son numéro est là, dans son téléphone, depuis toujours. Il s'en est servi une seule fois, il y a quelques années, pour une autre histoire. Elle avait décroché, froide, pressée : qu'on arrête de l'embêter. Elle porte peut-être ça en elle, dans un appartement qu'il ne connaît pas, sans rien savoir. Et aucun de ses fils n'a plus le droit de le lui dire.
Il reste un long moment immobile, les mains à plat sur les cuisses. Il regarde ses doigts, ses tatouages, ses ongles un peu trop courts. Il essaie de se rappeler le visage de Damien, la dernière fois. Dix ans. Une fête de famille, un mariage, un enterrement : il n'est plus sûr. Un type plus grand que lui, ou pas, qui riait fort, qui lui avait posé la main sur la nuque comme on pose la main sur un jeune chien. Il ne se souvient pas de ce qu'ils s'étaient dit. Il se souvient seulement de la main.
T'es toujours vivant ?
Il reprend le téléphone. Il ouvre le fil, tape Salut, puis Je viens de voir ton message, puis il efface viens de, parce que c'est faux, puis il efface voir, parce que c'est pire. Il tape Je suis désolé, et le mot ne veut rien dire, c'est celui qu'il dit à tout le monde, qu'il dit déjà trop, dans les couloirs, dans les métros. Il l'efface aussi.
Le curseur clignote dans la fenêtre vide.
Il pose le téléphone sur le canapé, face contre le coussin. Il se lève, rince l'assiette, essuie le plan de travail qui n'a pas besoin de l'être. Dans l'entrée, il vérifie la serrure, deux fois. Il passe sa main sur le mur, longuement, comme on caresse un animal fatigué.
À vingt-trois heures, il éteint tout, se couche, prend son téléphone, et reste le pouce au-dessus du petit avion.
Quelques secondes. Il regarde l'icône, qu'il a touchée mille fois, tous les soirs de sa vie d'adulte. Le geste qui éteint le monde.
Il pose le téléphone sur la table de nuit, face vers le plafond, réseau actif.
Ce soir, non.
Il ne sait pas ce qu'il attend. Un message, un appel, un nom sur l'écran. Il sait seulement que, pour la première fois depuis très longtemps, il a peur de ne pas entendre.