Chapitre 5
Chapitre 5
Dimanche, 23 h 18
Il écrit à Damien. Trois lignes. Il les écrit comme il écrirait un certificat, sans un mot de trop, et il les envoie avant d'avoir le temps de les trouver ridicules.
Salut. J'ai tout lu, avec du retard. Je suis là.
Le message part. Un petit trait gris, qui devient un autre trait gris. Délivré. Pas lu. Quelque part, à des centaines de kilomètres peut-être, un téléphone s'allume sur une table de nuit ou une table de cuisine, et personne ne le prend.
Il verra ça dans six mois.
Il rit à moitié. Il repose l'appareil sur la table de nuit, face vers le plafond, réseau actif, comme tout à l'heure. La chambre est noire. Il écoute l'immeuble, le frigo qui se relance, une porte qui claque loin, la ville qui ne se couche jamais complètement dans le 93, juste un grondement de fond, à peine moins fort que la journée.
Il ne dort pas. Il ne sait pas s'il essaie.
23 h 41
Il prend le téléphone, ne retourne pas sur Messenger, ouvre les SMS. Le message de vendredi est là, tout en haut, celui qu'il a décalé : Tu es dispo ? On s'appelle ? Reçu à 18 h 52. Franck.
C'est l'accord, jamais dit, qui tient depuis des années. Franck n'appelle pas, parce qu'il sait que Jean ne décrochera pas. Il écrit deux lignes, toujours les mêmes, et il attend. Jean lit, laisse passer le temps, et quand il peut, quand il a de quoi supporter vingt minutes de problèmes sans y laisser quelque chose, il appelle lui-même. Il choisit l'heure. C'est la seule façon qu'il ait trouvée de garder cette voix dans sa vie sans qu'elle prenne toute la place.
Il n'a pas pu depuis vendredi. Ce soir, il ne le fait pas pour lui. Il le fait pour Damien, et il ne sait pas si c'est une raison ou une excuse.
Il appuie sur le nom. La tonalité ne sonne qu'une fois.
— Ah ben ça ! C'est toi qui m'appelles ? Qui est mort ?
Franck est là. Franck est toujours là, d'un coup, en entier, avec son rire qui prend toute la place et le bruit de la télé derrière lui, un présentateur qui parle à personne.
Qui est mort ? Jean ferme les yeux une seconde.
— Personne.
— Je plaisante, je plaisante. T'es pas couché ? J'me disais, il bosse demain, il doit dormir. Mais t'as vu mon message, alors ? Parce que j'ai un truc, là, c'est rapide.
— Je suis dispo.
C'est ce qu'il dit toujours.
Franck parle. Franck commence par le milieu, comme s'il avait déjà dit le début dans son message. La banque l'a rappelé. Le taux a changé, ou l'assurance, ou les deux, il ne sait plus, c'est écrit petit. Une mensualité qui monte. Un chantier qui s'est arrêté au mauvais moment, un patron qui paie en retard, la voiture qui fait un bruit qu'il n'aime pas. La maison, bien sûr, la maison au bout d'un chemin où le facteur ne vient plus, la maison qu'il avait voulue à tout prix, avec un hectare autour, « pour respirer », qui lui coûte plus cher que ce qu'elle lui donne.
Jean écoute. Il fait ce qu'il fait depuis toujours : il dit « oui », il dit « je vois », il pose une question de temps en temps, juste ce qu'il faut pour que l'autre ait l'impression d'avancer. Il connaît chaque mouvement de cette danse. Il pourrait la faire en dormant. Il l'écoute parce qu'il doit tout à cette voix : un hiver, il y a longtemps, c'est elle qui est arrivée avec un utilitaire emprunté quand il avait fallu partir vite, sans poser de question. Jean n'a jamais fini de payer ça. Il ne l'a jamais cru possible.
La dette. Il pense aux mensualités, au taux qui monte, à ce qui revient sur vous, trois ans plus tard, sous une autre forme. Il pense à Tony et à son fuseau horaire. Il pense à lui-même, à tout ce qu'il a emprunté, au sens large, à tout le monde.
— ... donc voilà, conclut Franck, j'te dis ça, c'est pas pour t'embêter. T'es le seul à qui j'peux dire ces trucs. Les autres, ils comprendraient pas.
Les autres. Il n'y a pas d'autres. Il y a Jean, et un silence.
— Franck.
— Ouais ?
Jean prend une inspiration. Il a la sensation d'être debout sur un plongeoir, de ceux qu'on voit en été au bord des piscines municipales, quand on a douze ans et que tout le monde regarde. Pour la première fois de sa vie, c'est lui qui va parler.
— Faut que je te dise un truc. Damien m'a écrit.
Un silence. Dans le fond, le présentateur rit à une blague.
— Lui ? fait Franck. Il est encore en vie, ce con ?
T'es toujours vivant ? La phrase passe, de l'un à l'autre, avec la légèreté d'une chose qu'on se transmet depuis toujours dans cette famille.
— Il est malade, Franck.
Il raconte. Il le fait comme il raconte tout, dans l'ordre, sans trembler, avec les mots exacts : les analyses, les gènes, ce qu'ils ont trouvé dans le sang. Le mot « génétique ». Le mot « maman ». Il entend sa propre voix, très calme, qui sort de lui comme un communiqué, et en dessous, plus bas, quelque chose qui tremble.
Franck ne dit rien. Jean entend sa respiration. Il entend la télé qu'on baisse, puis qu'on coupe.
— Ça veut dire quoi, ça, « de maman » ?
— Ça veut dire qu'elle l'a, ou qu'elle l'a eu. Et que nous, on peut l'avoir aussi. Moi, toi. Peut-être.
— Peut-être.
— Peut-être.
— Ben alors, c'est rien, ça, « peut-être », dit Franck, soudain très fort, d'un ton qui monte d'un cran trop vite. C'est des conneries de médecins. Ils t'inventent des trucs pour te faire venir, tu sais comment ils sont, moi j'les connais, j'y vais jamais. Y en a qui font ça pour l'argent. Et puis Damien, faut qu'on se dise les choses, il a vécu comme un clochard pendant vingt ans, il s'est fait ça tout seul, on peut pas dire le contraire.
— Franck.
— Je dis ça, je dis ça comme ça.
Il y a un temps. Et puis, avec ce petit rire mauvais qu'il garde pour les moments où il a peur, Franck lâche :
— Et puis les tests, tout ça, c'est toujours pour les mêmes, hein. Vous cherchez des maladies partout, vous autres, avec vos CMP, vos... enfin, tu vois. Ton genre de vie, c'est pas ça non plus qui te protège.
Jean ne dit rien.
Il est debout dans le noir, adossé au mur de la chambre, il ne sait plus à quel moment il s'est levé. Il entend la phrase se déposer en lui, nette, sans surprise, un caillou de plus dans un sac qu'il porte depuis toujours. Ce n'est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière. Mais c'est la première fois qu'il l'entend vraiment, avec l'oreille qu'on lui a donnée pour entendre les autres.
Voilà donc ce que c'est.
Pendant vingt ans, il a mis cet homme tout en haut. Celui qui sait, qui peut, qui arrive avec un utilitaire quand on ne sait plus où aller. Il a construit pour lui un piédestal de reconnaissance, de peur, d'admiration d'enfant, une chose haute et lisse sur laquelle on ne monte pas. Et voilà que la voix, au bout du fil, tombe de là-haut, très simplement, sans bruit, comme une statue creuse.
Du vent. Rien d'autre que du vent. Un homme de quarante-cinq ans qui a peur et qui ne sait pas le dire autrement.
— Franck, dit Jean, très doucement. T'as peur.
Silence. Plus long que les autres.
— J'ai pas peur, fait Franck.
Un autre silence.
— Tu l'as appelée, toi ? demande-t-il enfin, d'une toute petite voix. Maman.
— Non.
— Moi non plus.
— Je sais.
Dans la ligne, le souffle de Franck, rauque, régulier. Jean imagine la cuisine là-bas, la lumière jaune, le chemin dehors, l'hectare noir, le vide autour. Un homme debout devant une fenêtre sans personne derrière.
— J'peux pas rester là, dit Franck.
— Comment ça ?
— J'peux pas rester assis là, à tourner. J'ai besoin de bouger. Je monte.
— Franck, il est minuit.
— Je sais bien l'heure. J'ai la bagnole. Je serai là dans trois heures.
— Franck...
— T'es chez toi, non ? T'as bien un canapé.
— Oui, mais...
— Bon. À tout à l'heure.
Il raccroche.
Lundi, 00 h 14
Jean reste debout dans le noir, le téléphone dans la main, éteint, tiède, absurde. Il ne sait pas ce qu'il vient de faire. Il a, dans le corps, la sensation d'avoir poussé une porte qu'on lui avait toujours dit de ne pas toucher et d'avoir vu, derrière, non pas un monstre, mais une cuisine vide.
Il ne rappelle pas. Il sait qu'il ne lui fera pas changer d'avis. Il sait aussi qu'il ne veut pas.
Il va dans l'entrée, allume la lumière, la coupe. Il regarde ses clés, posées en équilibre derrière la porte, sur la petite étagère qu'il a bricolée, de façon que le moindre mouvement du battant les fasse tomber. Il ne sait toujours pas pourquoi il a besoin de ça. Depuis quelque temps. Depuis qu'il a rapetissé, quelque part, sans le voir.
Il retourne se coucher. Il ne s'allonge pas. Il s'assoit sur le bord du lit, les pieds sur le parquet froid, et il attend, comme on attend quand on sait qu'on n'attend rien d'autre qu'un bruit.
Il ne viendra pas.
Il viendra.
Il pense à Damien, quelque part, avec son téléphone muet. À la mère, avec son silence. Aux neveux qu'il ne voit pas. À l'enveloppe de l'URSSAF dans son sac, fermée, qui lui paraît soudain dérisoire. À la question qui ne le quitte plus, posée sur la table basse du salon comme un objet qu'on a oublié de ranger : Et moi ?
02 h 51
Il a fini par s'allonger. Il ne dormait pas, il glissait seulement, quand le monde s'amincit, quand l'esprit commence à faire ses jeux de mots tout seul. Avion. Mode avion. Trois heures de route.
Un bruit, dans l'entrée.
Métallique, net, bref. Des clés qui tombent sur du carrelage.
Il ne bouge pas.
Il sait que ce sont les siennes. Il sait ce que ça veut dire : le battant a bougé. Quelque chose a heurté la porte, assez fort pour faire tomber ce qu'il y avait posé. Il retient son souffle. Dans le noir, le cœur lui cogne dans les oreilles.
Trois coups, ensuite, sourds, de poing, de ceux qui ne sont pas faits pour réveiller mais pour être entendus.
Puis, de l'autre côté de la porte, une voix grave, enrouée, éraillée par la route et par trois heures sans parler :
— Jean. C'est moi. Ouvre.
Il est debout. Il ne se rappelle pas s'être levé. Il est dans le couloir, pieds nus, la main contre le bois froid, à quelques centimètres de la serrure qu'il a vérifiée deux fois, ce soir, et tant d'autres soirs.
Il sait ce qu'il y a derrière. Il connaît cette voix mieux que la sienne.
Il ne sait pas, en revanche, qui il va laisser entrer.