Chapitre 3
Chapitre 3
Quelqu'un marche à côté de lui. Il ne voit pas son visage, il ne cherche pas à le voir. Le couloir est long, la lumière est basse, le sol bouge un peu, très doucement, comme sous les pieds quand on est en transit quelque part. Il y a de la place, des deux côtés. Quelqu'un marche à côté de lui et ne lui prend rien.
Il y a une chaleur dans son épaule. Ce n'est pas un poids.
Samedi, 7 h 02
Il se réveille avant l'alarme, encore. Cette fois, la nuit lui a laissé quelque chose de tiède dans la poitrine, qu'il ne cherche pas à comprendre. Il ne bouge pas. Il laisse le sentiment s'effilocher de lui-même, comme on laisse partir quelqu'un sur le quai sans courir derrière.
Le téléphone est toujours face contre le bois. Il le retourne, retire le mode avion, attend. Les messages se déposent un à un, sages, moins nombreux qu'hier. Et en haut de la liste, comme une personne qui n'a pas bougé du seuil, le message de la veille.
Il ne l'ouvre pas. L'aperçu suffit, trois mots et un point, et il sait déjà tout ce qu'il y a derrière. Il le laisse là.
Pas ce matin. Ce matin, je suis déjà pris.
Le samedi, il travaille jusqu'à treize heures. Trois patients au cabinet, la cuisine vide, Hélène et Lucie à l'autre bout de leur week-end. Le parquet craque différemment quand il n'y a personne : on entend les pas de chacun, on se croirait dans une maison. Entre deux séances, il boit un thé tiède, sans penser à rien. Une patiente pleure sans bruit, il la laisse pleurer. Une autre parle quarante minutes de son chien. C'est une bonne matinée, de celles qui ne laissent aucune trace.
À treize heures, il éteint la lampe de la salle d'attente, descend les quatre étages sans ascenseur, et sort dans la lumière.
Samedi, 14 h 30
Tony l'attend devant la porte, les mains dans les poches de son sweat, avec cet air d'adolescent trop grand qui n'a jamais tout à fait quitté son visage. Quand il le voit arriver, il lève les bras, théâtral.
— Le revenant ! Je t'ai envoyé quatre messages cette semaine, tu m'en as répondu un.
— Deux.
— Un et demi, on va dire.
Ils se serrent dans les bras comme deux types qui ne savent pas trop le faire, avec une maladresse chaleureuse, trois tapes dans le dos, et c'est réglé.
Tony est développeur, du genre qui parle de ses « tickets » comme d'autres de leurs enfants, et qui peut passer trois jours sur une virgule en répétant que « c'est intéressant, en fait ». Il a le dos voûté des gens qui vivent devant un écran, un début de barbe qu'il ne taille jamais, un rire un peu trop fort qui fait se retourner les gens. Ils se connaissent depuis assez longtemps pour ne plus compter. Et Jean n'a pas, avec lui, à surveiller son sourire.
Ils marchent. Le quartier du petit Tokyo, entre l'Opéra et les Pyramides, un samedi après-midi d'octobre : les devantures rouges et blanches, les enseignes en caractères qu'il ne sait pas lire, l'odeur de bouillon qui sort des restaurants à moitié vides à cette heure, les touristes qui photographient des bols de ramen avant de les manger. Il aime cette rue, il l'aime depuis qu'il a l'âge de se la payer. Il ne l'a jamais dit à personne, sauf à Tony, une fois, sans y insister.
— On monte ?
— On monte.
Le salon de thé est à l'étage, au-dessus d'une épicerie. On y accède par un escalier étroit, en bois sombre, qui sent le thé grillé et le papier. En haut, une pièce longue, basse, avec des tables en bois clair, des coussins, des écrans de papier aux fenêtres qui transforment la lumière du dehors en quelque chose de doux, de laiteux, d'étranger. Une femme à l'accueil les salue d'un mot qu'ils connaissent. Dans un coin, deux étudiantes chuchotent au-dessus d'un plateau de petites pâtisseries.
Jean s'assoit contre le mur, le dos à la cloison, face à l'entrée. Il le fait sans réfléchir. Il ne s'en aperçoit que lorsque Tony, en face de lui, jette un coup d'œil à la porte, puis à lui, et ne dit rien.
La carte tient sur une seule page. Il en connaît tous les mots par cœur, sencha, hojicha, genmaicha, mochi, et la plupart ne lui ont jamais servi à rien ailleurs, sinon dans des chansons dont il comprend un mot sur trois. Il commande un hojicha. Tony, un matcha latte « pour faire plaisir à la maison », avec une moue de gamin qui sait que ce n'est pas la bonne commande.
— Raconte-moi n'importe quoi, dit Jean.
— Pardon ?
— N'importe quoi. J'ai passé la semaine à écouter des gens. Je veux qu'on me raconte un truc qui ne sert à rien.
Tony se frotte les mains, ravi.
— Alors, accroche-toi. Cette semaine, j'ai passé trois jours sur un bug qui n'existait pas.
— Comment un bug n'existe pas ?
— Eh bien, il existait pour le client. Pas pour moi. Tout marchait, partout, sur toutes les machines. Sauf une. Et sur cette machine, à partir de minuit, la date sautait d'un jour. Tu sais pourquoi ?
— Non.
— Parce que quelqu'un, il y a six ans, avait écrit l'heure de Paris en dur. Dans le code. Pas « l'heure du lieu », pas « l'heure de l'utilisateur ». L'heure de Paris. Comme si le monde entier se couchait à la même heure que lui.
Jean rit. Un vrai rire, qui l'étonne en sortant, qui ne ressemble en rien au sourire de la cuisine.
— Et personne ne l'a vu en six ans ?
— Personne. C'est ça, la dette technique. Tu fais vite, tu fais mal, et ça te revient dans la gueule trois ans plus tard, sous une autre forme, quand tu as oublié que c'était toi.
Dette.
Le mot reste un instant sur la table, entre les tasses. Jean ne dit rien. Il regarde la vapeur monter de son thé, un fil mince, vertical, qui se défait avant le plafond.
— Quoi ? dit Tony.
— Rien. C'est bien, ta dette technique.
— Elle est magnifique, oui. Je pourrais écrire un livre.
Ils parlent, voilà tout. Ils parlent de la série que Tony n'a pas fini parce que le dernier épisode lui a fait peur de la fin, d'un jeu vidéo dont ils discutent depuis des années, de l'ancien voisin de Jean qui répète sa batterie à quatre heures du matin, du fait que les jeunes ne savent plus faire de pâtes. Des choses sans importance, enchaînées avec cette aisance de ceux qui n'ont rien à prouver. Chez Tony, on ne se demande pas ce qu'on pense des choses : on dit ce qu'on pense, ça sort comme ça sort.
À un moment, il hésite. Jean le voit dans la façon dont il tourne sa cuillère dans la mousse verte.
— Et toi, tu vois quelqu'un ?
— Non.
— Pas depuis... l'autre ?
— Non.
— Ça fait longtemps.
— Ça fait longtemps.
Il y a un silence, sans gêne. Jean pose les mains autour de sa tasse. Dehors, quelqu'un rit dans la rue, un rire de touriste, léger, sans raison.
— Moi non plus, remarque, dit Tony. Mais moi, c'est autorisé, je suis en couple.
Il sourit. Pas du tout son sourire du début.
— On est en coloc, tu sais. Avec le même lit. On s'aime encore un peu, je crois. Ou on a l'habitude de s'aimer. Je ne sais plus la différence.
Jean ne dit rien. Il sait ce qu'il pourrait dire. Il connaît les mots pour ça, il en aurait pour une heure. Il ne les prend pas.
— Tu fais pas ta tête de psy, remarque Tony.
— Je fais pas ma tête de psy ?
— Non. Tu fais la tête de Jean. C'est pour ça que je te vois.
Il ne répond pas tout de suite. Il baisse les yeux vers la tasse, parce qu'il est ému et qu'il ne sait pas comment le montrer. Quelque chose, dans sa poitrine, se desserre d'un cran.
Le seul endroit où je ne suis pas celui qui écoute. Ou plutôt : où j'écoute sans que ce soit un travail.
— Toi, par contre, reprend Tony, avec la prudence légère d'un type qui a longtemps hésité à le dire, toi, t'es toujours ailleurs.
— Pardon ?
— T'es toujours ailleurs, en fait. Tu es là, tu réponds, tu ris, mais il y a toujours une partie de toi qui est à cent kilomètres. C'est pas un reproche. C'est juste... je le vois. Parfois je me dis que tu pars sans prévenir.
Jean ne bouge pas. Tu prends souvent l'avion, toi ? La phrase d'Hélène lui revient, sans qu'il l'ait appelée.
— Aujourd'hui, pourtant, je suis là, dit-il.
— Aujourd'hui, oui.
— Tu vois.
Tony hoche la tête, rassuré, et reprend son matcha. Ce n'est pas un mensonge, ce que Jean vient de dire. Mais ce n'est pas tout à fait la vérité non plus. Il est là, aujourd'hui, c'est vrai. Il est là parce que, pendant deux heures, personne ne lui a demandé de solution.
Le téléphone vibre, face contre la table. Une fois. Jean ne bouge pas.
— Tu veux pas répondre ? demande Tony.
— Plus tard.
— Tu dis ça depuis qu'on s'est assis.
— C'est rien. Un truc à gérer.
— « Un truc à gérer », c'est ton pseudo, tu sais.
Jean sourit, sans rien dire. Tony le regarde un moment de cette façon à lui, qui ne cherche rien, qui ne s'impatiente pas, et dit seulement :
— Tu me dis si ça devient plus qu'un truc, d'accord ?
— D'accord.
C'est tout. Ils n'en parleront plus de la journée. C'est leur accord, jamais prononcé, plus solide qu'un contrat : l'un sait, l'autre n'insiste pas, et entre les deux il reste cet espace-là, ce petit espace où on respire.
L'après-midi se délite doucement dans la lumière laiteuse des écrans de papier. On leur apporte une seconde théière, Tony fait semblant de ne pas avoir commandé le deuxième matcha. En bas, quelqu'un claque la porte de l'épicerie, et le bruit monte dans l'escalier jusqu'à eux, étouffé, comme venu d'un autre pays.
Jean s'adosse contre le mur. La chaleur de la tasse lui remonte dans les paumes.
Dans sa poche, le téléphone vibre une seconde fois, contre le bois de la table.
Il ne le retourne pas.