Chapitre 2
Chapitre 2
Vendredi, 6 h 44
Il ouvre les yeux avant l'alarme, comme presque tous les matins, d'un coup, sans transition, comme si quelqu'un avait allumé dans sa tête. Le plafond est gris. Il ne sait pas ce qui l'a réveillé, sinon cette heure-là, toujours à peu près celle-là, quel que soit le coucher.
Le téléphone est sur la table de nuit, face contre le bois. Il n'a pas besoin de le retourner pour savoir que le petit avion est encore là, en haut de l'écran, et que derrière lui s'est entassée la nuit : les messages, les courriels, les « tu es dispo ? » de tout le monde. Il ne le retourne pas. Pas tout de suite. Il reste sur le dos, les mains à plat sur le ventre, et il écoute sa respiration comme on écoute un voisin à travers un mur.
Il a rêvé. Il ne sait plus de quoi. Il sait seulement que quelqu'un était là, tout près, et que cela ne lui faisait pas peur.
Il faudrait que je me lève. Non. Pas encore. J'ai séance ce matin. Qu'est-ce que je vais dire ? Que ça va. Pourquoi ça m'est si facile de dire ça, et si difficile de savoir si c'est vrai ?
Les pensées arrivent avant lui. Elles ont toujours de l'avance, au réveil, comme des clients dans une salle d'attente qui ne désemplit jamais. L'enveloppe, d'abord. Puis la mère du CMP, les papiers qui ne disent rien. Puis la question d'Hélène, avec son sourire ensoleillé. Puis, sans prévenir, plus bas, plus sourd, le métro de la veille.
Il rentrait. Vingt heures passées, le wagon à moitié plein, cette lumière blanche qui rend tout le monde un peu malade. Il sortait de chez son analyste, encore ouvert, un peu ivre, comme à chaque fois, la peau mince. Il avait trouvé un strapontin près des portes, et il s'y était assis avec cette gratitude minuscule qu'on a, quand on est fatigué, pour un siège même inconfortable. Son sac de travail, entre ses jambes, calé contre ses mollets. Les écouteurs, le morceau qu'il n'entend plus. Un mètre quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-dix kilos, replié sur son bout de banquette comme il sait le faire, depuis toujours : les genoux serrés, les épaules rentrées.
À la station suivante, un homme est monté et s'est assis à côté de lui.
Soixante ans, peut-être. Un blouson beige, une odeur de tabac froid et de lessive, des mains posées sur les cuisses. Il y avait de la place. Il y avait, de l'autre côté du wagon, trois sièges libres, deux strapontins vides, et même, sur cette banquette, une demi-fesse d'écart de chaque côté si l'homme avait voulu. Au lieu de quoi il s'est laissé tomber, a ouvert les genoux, et sa cuisse est venue se loger contre la sienne. Pas effleurer. Se loger. Un poids chaud, régulier, qui ne bougeait pas.
Jean a d'abord pensé : un accident. Il a glissé un peu sur le côté, de trois centimètres, pour en laisser davantage. La cuisse a suivi, ou ne s'est pas retirée, il n'aurait pas su dire.
Il a regardé l'homme. De biais, vite, comme on jette un coup d'œil à un panneau. Rien. Le regard fixé sur la vitre d'en face, le visage fermé, sans la moindre gêne, sans un mouvement des yeux. Pas d'excuse. Pas même ce petit geste de la main, ce hochement de tête qui dit pardon, je ne l'ai pas fait exprès. Rien. Comme si Jean n'avait pas été une personne mais une portion de banquette.
Je dis quelque chose ? Quoi ? « Excusez-moi, vous pouvez vous pousser ? » Et s'il répond ? S'il répond mal ? S'il me regarde, enfin, avec ce regard-là ? Pourquoi est-ce moi qui dois préparer la phrase ?
Il n'a rien dit. Il a monté le son dans ses écouteurs. Il a serré son sac entre ses jambes, ses mollets, ses chevilles. Il a rapetissé, voilà le mot. Quatre-vingt-dix kilos et il a rapetissé, sans bruit, de la façon dont il entre dans les pièces. La pire des choses, c'est qu'à un moment, il a senti sa bouche former le début d'un « pardon ». Pardon de quoi ? D'occuper l'espace qu'on lui prenait ?
Quatre stations. Quatre stations avec cette cuisse contre la sienne, sans que rien ne se passe, sans que l'homme ne bouge, sans que lui ne bouge, comme deux pièces d'un même meuble. Puis l'homme s'est levé à son arrêt, sans un regard, et il a disparu dans la foule du quai. Jean est resté sur son strapontin, un moment, avec la chaleur qui s'effaçait lentement de sa jambe.
Il y avait de la place.
Il le répète dans la pénombre de sa chambre, comme une phrase de patient qu'il aurait notée et qu'il ne comprendrait pas. Il y avait de la place. Pourquoi venir se coller à moi, justement moi, après une journée comme celle-là, dans le seul quart d'heure où je n'appartiens à personne ?
Est-ce que c'était moi ? Est-ce qu'il l'aurait fait à un type en costume, à un homme du 10e avec sa mallette en cuir ? À une femme ? À quelqu'un qui aurait eu l'air de pouvoir répondre ? Ou est-ce que j'ai la tête de celui qui ne répond pas ?
Ou est-ce que c'était autre chose ? Quelque chose que je n'ai pas envie de nommer ?
Il s'arrête là. Il connaît cette pente. Il la reconnaît chez les autres, il en parle à longueur de journée avec une douceur professionnelle : la façon dont l'esprit, face à une intrusion, se met à fabriquer des causes, des intentions, des scénarios, parce qu'une cause, même terrible, vaut mieux que l'absence de cause. Il sait cela. Il l'a lu, il l'a enseigné, il l'a vécu en séance, couché sur un divan.
Il se pose peut-être beaucoup de questions pour rien. C'est probable, même. Un homme fatigué, distrait, mal élevé, qui s'est assis n'importe comment. Rien de plus.
Mais ce n'est pas ça qui reste. Ce qui reste, c'est ce poids chaud, régulier, sur sa cuisse, à travers le tissu. Et le fait qu'il n'a rien dit. Et le fait qu'il y avait de la place, qu'il y avait toujours de la place, et que le seul endroit où il n'y en avait pas, c'était à l'endroit exact où il se trouvait.
Il tourne la tête vers la table de nuit. Le téléphone, face contre le bois. 6 h 51.
Il pose les pieds par terre.
Il se lave, il s'habille, il avale quelque chose debout. Chaque geste est exact, sans pensée, comme un texte qu'on sait par cœur. Avant de sortir, il retourne enfin le téléphone sur la table de nuit, et il retire le mode avion.
Tout arrive d'un coup. Les notifications se bousculent à l'écran, un mail du CMP, deux messages de groupe, un rappel de rendez-vous, comme des gens qui entreraient en même temps dans une pièce trop petite. Il les regarde sans en lire aucune. Il glisse l'appareil dans sa poche et vérifie, deux fois, que la clé a bien tourné dans la serrure. Il ne sait pas ce qu'il vérifie.
Dans le métro, ce matin, il reste debout. Près des portes, le dos contre la vitre, le sac serré contre sa jambe, avec des sièges libres tout autour de lui. Personne ne remarque rien. Il se dit que c'est une décision de confort, la fatigue, le trajet court. Il n'est pas dupe. Il regarde les visages défiler : une femme qui dort la bouche entrouverte, un étudiant penché sur son téléphone, un homme en blouson dont il évite les genoux. Il ne sait pas depuis quand il fait ça, évaluer l'espace comme on évalue une menace.
La porte s'ouvre. Il entre. Il s'allonge.
La fissure, au plafond, est un fleuve ce matin. Il regarde son cours, sans hâte. Le silence s'installe, le même que la veille, mais plus mou, plus matinal, avec un grain de café quelque part dans l'air.
— Ça va, dit-il.
Silence.
— Je vous ai dit ça hier aussi. Je ne sais plus faire autre chose, le matin.
Il laisse passer quelques secondes. Il a envie de parler de la mère du CMP, de l'enveloppe, d'Hélène et de son sourire. Il choisit autre chose, et se demande pourquoi.
— Hier soir, dans le métro. En rentrant. Il s'est passé un truc. Enfin, rien. Il s'est passé rien.
Silence.
— Un homme s'est assis à côté de moi. Il y avait de la place partout. Vraiment partout, trois sièges libres en face, et je n'exagère pas. Et il s'est... il a mis sa cuisse contre la mienne. Pas effleuré. Contre. Pendant quatre stations.
Il s'entend parler avec une précision de rapport. Il aime ça, la précision, elle tient les choses à distance.
— Il n'a pas dit pardon. Il ne m'a même pas regardé. Et moi, je n'ai rien dit non plus. J'ai monté le son dans mes écouteurs.
Silence. Plus long.
— Et ce qui m'embête, c'est que je me pose plein de questions pour rien. Est-ce que c'était moi ? Est-ce qu'il l'aurait fait à quelqu'un d'autre ? Est-ce que... enfin, vous voyez. Probablement un type fatigué, mal élevé. Rien.
— Il y avait de la place, dit l'analyste.
Jean ne bouge pas.
— Oui. C'est ça. C'est ce que je n'arrête pas de me dire. Il y avait de la place, et c'est moi qui ai rétréci.
Il se tait, surpris. Le mot est sorti tout seul, sans passer par le contrôle. Rétréci. Il regarde le fleuve, au plafond, qui fait un coude. Quelque chose revient, très loin, un garçon qui apprenait à occuper le moins de place possible, qui se faisait petit dans les pièces, dans les conversations, dans les photos de famille. Il n'a pas envie d'aller là. Il n'y va pas. Il le sait, et l'analyste, de l'autre côté du silence, le sait aussi, et ne dit rien.
— Je ne vais pas faire de ça une histoire, finit-il par dire.
— Vous n'en faites pas une histoire.
Il a un petit rire. C'est la phrase la plus gentille qu'on lui ait dite depuis longtemps, et il ne sait pas comment la porter.
— Nous allons nous arrêter là.
Dehors, le soleil est bas, métallique, déjà trop chaud pour un vendredi d'octobre. Il traverse la rue au feu, entre deux voitures qui attendent, dans le groupe de gens pressés qui ne se regardent pas. Quelqu'un le heurte à l'épaule, un coup sec, sans geste, sans regard. Un homme qui est déjà loin.
— Pardon, dit Jean.
Tout bas, à personne. Il l'entend sortir de sa bouche, ce mot, avec la docilité d'un réflexe vieux de trente ans. Il s'arrête sur le trottoir. Il se retourne.
L'homme a disparu.
La journée file, aussi vite que fatigante. Le CMP, les appels promis, les papiers qui n'avancent pas, le métro du retour, debout, encore, le dos contre la vitre. Quand il referme enfin sa porte, il pose ses clés derrière, en équilibre, et se dit qu'il va profiter des quelques heures de répit qui lui restent avant de se coucher. Ne rien faire. Le mot lui paraît presque étranger.
Son téléphone vibre. Un message.
Il le lit, et ça le prend aux tripes d'un coup, avant même qu'il ait fini la deuxième ligne : encore un souci à gérer.
Non. Pas ce soir.
Il reste là, debout dans l'entrée, le pouce au-dessus de l'écran. Il hésite à répondre. Il tape un mot, l'efface, en tape un autre. Une voix, en lui, qui lui ressemble beaucoup, lui dit qu'il pourrait, qu'il devrait, que ce ne serait que dix minutes. Une autre, plus basse et plus fatiguée, lui demande depuis combien de temps c'est toujours lui, et pourquoi.
Il décide de décaler le problème au lendemain.
Mode avion. Et au lit.