Chapitre 1
Chapitre 1
Jeudi, 12 h 40
« Tu prends souvent l'avion, toi ? »
Hélène a posé sa fourchette pour demander ça. Elle le fait toujours avec un temps d'avance sur sa propre phrase, comme pour s'assurer de l'attention de la table avant de livrer le détail le plus anodin. Elle revient de Lisbonne. Le week-end d'avant, c'était Naples. Elle a gardé dans la voix une paresse bronzée, et elle pose sa question comme on passe le sel : pour lui faire une place dans la conversation.
La cuisine du cabinet est petite, claire, trop claire pour un jeudi d'octobre. Le soleil entre à plat par la fenêtre qui donne sur la cour et pose un rectangle blanc sur la table en formica, sur les barquettes du traiteur, sur les mains de Lucie qui épluche une clémentine avec une application d'enfant. Quatrième étage sans ascenseur, rue calme du 10e, parquet qui craque devant la salle d'attente. Chez eux, on ne dit pas « le local », on dit « le cabinet », et on prononce le mot avec un peu de respect.
Jean sourit. « Pas trop. »
Pourquoi elle me demande ça, à moi ? Elle le demande à tout le monde. Non. Elle ne l'a pas demandé à Lucie. Elle l'a demandé à moi, parce que j'ai l'air de quelqu'un qui ne part jamais, ou de quelqu'un qui part sans le dire. Lequel des deux ? Et pourquoi je me pose la question ? Bref, elle me saoule déjà. Je vais faire semblant, comme d'hab.
Le sourire ferme la porte poliment. Il l'a mis au point il y a longtemps, quelque part entre les jobs au smic et les amphis du soir, et il ne s'en sert plus que dans cette cuisine. Hélène hoche la tête, déjà repartie vers autre chose : le sens des vacances, ce qu'elles disent de nous, ce qu'elles défont. Lucie opine. Il y a dans cette pièce une façon de parler du voyage comme d'un symptôme intéressant, et Jean connaît la grammaire de cette langue-là, il la parle même très bien, mieux que certains qui y sont nés. Elle ne lui a jamais appartenu.
Il a roulé ses manches jusqu'aux coudes, comme chaque midi, et l'encre d'un vieux tatouage affleure sur son avant-bras, un peu fanée, dessinée à vingt-trois ans par quelqu'un qui n'avait pas demandé pourquoi. À l'époque, chaque regard était une question posée sans mots : tu es sûr de ta place ici ? Les piercings, le rouge de ses vêtements d'alors, cette maigreur anguleuse qu'il n'a plus. Il se souvient de cette vigilance épuisante, du temps passé à anticiper ce que les gens verraient avant de le voir. Aujourd'hui il fait un mètre quatre-vingt-cinq pour quatre-vingt-dix kilos, il n'est ni beau ni laid, et il s'en fiche, ou presque. En fait, il y pense de plus en plus, parce que ça commence à faire loin, sa dernière relation. Peu importe laquelle, sérieuse ou éphémère : ça date. Il se demande même si c'était déjà arrivé, un désert pareil, sentimental et tout le reste. Les tatouages se sont banalisés, y compris dans les cabinets du 10e. Reste cette habitude, au fond des épaules, d'entrer dans une pièce comme on s'excuse.
Il pique un morceau de poulet froid. Il mâche, il écoute, il acquiesce aux bons endroits.
Et si elle le savait ? Savait quoi ? Il n'y a rien à savoir. Un type qui ne prend pas souvent l'avion. Ce n'est pas un aveu.
La question tourne encore en lui, et le renvoie au fond de ses réflexions : « Tu prends souvent l'avion, toi ? »
Ce qu'il pense, et ne dira pas : Oui. Presque tous les soirs. Et là, sans l'avoir cherché, il fait le lien, comme il le fait souvent : des associations, des glissements, des jeux de mots. Avion. Mode avion. Son téléphone, chaque soir. Mais ce serait la réponse à une autre question, et il le sait.
Le matin, il était ailleurs.
Le CMP d'Aubervilliers est un bâtiment bas, repeint il y a longtemps d'un jaune devenu crème, avec un préau de ciment où personne ne s'abrite jamais et des fenêtres grillagées pour une raison que plus personne ne se rappelle. Dans le couloir, un linoléum gris-vert que les semelles de tout le quartier ont fini par polir. Une odeur de café brûlé, de produit pour sols, de radiateur qui chauffe trop tôt. Au-dessus de l'accueil, une affiche sur la santé mentale des adolescents dont un coin se décolle depuis deux ans.
Il y a deux CMP dans sa semaine. Celui du 11e, à Paris, sent le même café brûlé, mais son linoléum est plus neuf, ses affiches tiennent au mur et les files d'attente y sont plus courtes. Jean se demande parfois si cela tient aux murs ou aux gens, et à quel moment, exactement, un lieu devient le reflet de ceux qui le fréquentent. Entre les deux, à quelques stations de métro, il change de ton sans y penser, de vocabulaire, presque de démarche.
La mère l'attendait depuis une heure. Il l'avait vue en arrivant, assise tout au bord d'une chaise en plastique, un sac de courses à ses pieds et une pochette cartonnée serrée contre elle, comme on serre un enfant dans une foule. Elle s'est levée dès qu'elle l'a vu. Elle n'a pas dit bonjour. Elle a dit : « Vous avez une solution ? »
Dans la pochette, les papiers de son fils. L'attestation que l'école réclame depuis septembre, le courrier de la préfecture, le certificat que personne n'a voulu signer, les photocopies de photocopies. Les papiers qui disent qu'il existe, et qui semblent, aujourd'hui, ne dire que le contraire. Elle les a étalés sur son bureau avec des gestes précis, d'une patience qui faisait mal à voir. Il a écouté jusqu'au bout. Il a pris des notes. Il a dit « je vais appeler », « je vais écrire », « je reviens vers vous », des phrases qui sonnent comme des promesses et dont il connaît l'exacte mesure.
Qu'est-ce que je suis censé faire de ça ? Je suis psychologue. Je ne suis pas assistant social, je ne suis pas avocat, je ne suis pas la préfecture. Et si je ne le fais pas, qui le fait ? Et pourquoi c'est toujours à ce moment-là que je me demande ce que je fais là ?
Il n'avait pas de solution. Il avait l'écoute, jusqu'au bout, et c'est tout.
Il y a des jours où il se dit que c'est déjà beaucoup. D'autres, que c'est une façon élégante de ne rien pouvoir.
Heureusement, on est jeudi. Ce soir, je vois mon analyste. Ouf.
Comme si une séance de trente minutes pouvait tout résoudre. Il sait bien que non. On ne peut pas mentir là-dessus à son analyste, ni à soi-même, et pourtant il y croit un peu. C'est peut-être cela, l'effet d'une cure : continuer à croire, malgré tout, qu'on est attendu quelque part. Il y était, dans ce « quelque part », depuis trop longtemps, quand on l'a rappelé à lui.
« Jean ? Tu es avec nous ? »
Lucie lui tend la moitié de sa clémentine. Jean la prend, dit merci, regarde les quartiers s'ouvrir dans sa paume. Il a faim et il n'a pas faim. Il est fatigué d'une fatigue sans date, qui n'a plus de cause précise, qui ressemble à la météo.
Dans son sac, posé contre le pied de la chaise, il y a l'ordinateur et, glissée dedans, une enveloppe de l'URSSAF qu'il n'a pas ouverte depuis lundi. Il sait ce qu'elle dit. Il a déclaré, il a payé, il a rempli toutes les cases, et honnêtement, et c'est justement pour ça qu'elle existe : quand on est honnête et seul, on a le droit de se tromper dans les deux sens. Personne pour lui dire que telle ligne se négocie, que tel régime s'optimise, que tel formulaire se remplit autrement. Il a appris cela comme il a tout appris, à ses frais.
Est-ce que les autres savent ? Ceux qui ont des parents, un notaire dans la famille, un oncle comptable ? Ils ne se posent pas la question, voilà tout. Ils savent sans savoir comment ils savent.
Avant, il y a eu le smic, les heures qui s'additionnaient sans rien construire. Puis le DAEU, faute de bac, passé le soir, après le travail. Puis la fac, tout d'un bloc, sans filet : les cours, les stages, les deux emplois qu'il fallait pour payer le reste, les dimanches qui n'en étaient pas. Six ans entre le premier cours du DAEU et le dernier rendu de master. Et l'analyse, deux fois par semaine, la seule chose qu'il n'ait jamais lâchée. Cela ne fait que trois ans qu'on l'appelle psychologue. Trois ans qu'il se retourne parfois en entendant le mot, comme si l'on s'adressait à quelqu'un d'autre derrière lui.
Depuis, il mesure ce que ce mot pèse. Pas pour ceux qui le prononcent : pour lui. Depuis les études, rien n'est plus comme avant, sa vision du monde est devenue si nette qu'il regrette parfois de voir tout cela. Et il a compris autre chose : il était déjà le psy de la famille, des amis, de tout le monde, bien avant, sans aucune des notions. On déchargeait sur lui, simplement.
Il a tenu. Il se le dit comme un fait, sans fierté. Ce qu'il ne dit pas, parce qu'il n'a pas encore le mot, c'est que tenir n'est pas la même chose que se reposer.
— Ça va, Jean ?
— Oui. Un peu fatigué.
Hélène sourit, compatissante, et lui parle d'un week-end à Séville. Il hoche la tête.
L'après-midi passe comme passent les après-midi du cabinet, par tranches de quarante minutes, avec la porte qui s'ouvre, le fauteuil qui accueille (pour le moment, pas de divan, pas encore, se dit-il, mais il en rêve), le silence qui travaille. À dix-sept heures, une patiente lui parle des vacances de sa mère, de ce que sa mère n'a jamais su lui offrir, de la plage de son enfance qui n'existait pas. Jean écoute. Il y a quelque chose, dans ce qu'elle dit, qui lui revient comme un écho étrange.
Pas maintenant.
Il le laisse passer.
En fin de journée, dans le métro, il met ses écouteurs. Un morceau japonais qu'il écoute depuis tant d'années qu'il ne l'entend plus vraiment : il le traverse, comme on traverse une pièce de sa propre maison dans le noir. Dans la vitre, entre les reflets des lampes, il aperçoit un garçon à la tête penchée sur un cahier, un crayon à la main, en train de dessiner un pays qu'on ne lui avait jamais montré. C'est son propre visage, à peine plus jeune. Il détourne les yeux.
Pourquoi ça revient ce soir ? À cause d'Hélène ? À cause de l'avion ? Ou parce que j'ai trop peu dormi ?
L'immeuble de son analyste sent la cire et le vieux papier. Troisième étage, une porte beige, une salle d'attente où personne ne parle, où deux fauteuils se tournent poliment le dos, où traîne une revue de l'an dernier. Il y vient deux fois par semaine, depuis des années, et il connaît ce palier mieux que certains visages.
La porte s'ouvre. Il entre. Il s'allonge.
Au plafond, il y a une fissure qu'il a longtemps regardée en silence, et qui dessine, selon les jours, un fleuve, une côte, la frontière d'un pays qu'il ne sait pas nommer. Aujourd'hui, c'est une côte. Il respire. Derrière lui, personne ne dit rien. Le silence s'installe, ample, familier, un silence qu'il paie pour ne pas avoir à remplir.
— Ça va, dit-il.
Silence.
— Enfin, oui. Ça va. Une collègue m'a demandé aujourd'hui si je prenais souvent l'avion.
Il a un rire bref, qu'il ne s'explique pas.
— J'ai dit « pas trop ». J'ai souri. C'est ce que je fais. Enfin, vous le savez.
Silence.
— Et puis après, j'ai pensé : presque tous les soirs. C'est idiot. C'est que je mets mon téléphone en mode avion pour dormir. Tous les soirs. Depuis longtemps. Voilà. Mode avion.
Il s'arrête. Il entend sa propre voix revenir sur lui, comme une phrase de patient qu'il aurait notée.
— Tous les soirs, répète l'analyste, posément.
Jean reste immobile. La fissure, au plafond, change de forme.
— Je ne pars nulle part, évidemment. C'est une façon de parler. Enfin... Si. Je pars. Je ne sais pas où.
— Vous ne savez pas où.
Il ne répond pas. Il y a quelque chose, juste derrière sa gorge, qu'il ne veut pas laisser monter, et l'analyste, de l'autre côté du silence, le laisse tranquille.
— Nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui.
Trente minutes. Il se redresse, un peu ivre, comme chaque fois, remet ses chaussures, remercie. Dehors, il fait nuit. Il reste un instant sur le trottoir, les mains dans les poches, sans savoir si l'impression qui l'habite est du soulagement ou autre chose.
Il rentre.
Il habite loin des moulures, dans le 93, comme il a presque toujours habité, et il sait que cela se voit dans sa façon de marcher, une fois qu'il a quitté les beaux immeubles : les épaules qui redescendent, la mâchoire qui se détend. Il ne s'est jamais décidé à dire à quel moment exactement il change de monde, ni lequel des deux le reconnaît vraiment.
Dans l'appartement, il pose ses clés derrière la porte, en équilibre, pour entendre le bruit si elle bouge à un moment. Depuis quelque temps, il est stressé par ça, sans pouvoir dire par quoi. Les chaussures sur le meuble ouvert, entre ses paires favorites. Le sac sur la chaise. Il ne regarde pas l'enveloppe. Son téléphone vibre. Son meilleur ami : On sort samedi aprem ? Tu termines à la même heure ? Jean sourit pour de vrai, cette fois, et répond oui, avant d'avoir le temps de calculer s'il a vraiment le temps. Ça lui ferait du bien. Il se le dit chaque week-end.
Il se prépare quelque chose d'à moitié chaud, qu'il mange devant la fenêtre, sans lumière, en regardant les fenêtres éclairées de l'immeuble d'en face. Il a dit à son analyste que ça allait. L'analyste n'a rien répondu. C'est ce silence-là qu'il mange avec le reste.
À vingt-trois heures, il éteint tout et se couche. Il prend son téléphone, glisse le doigt sur l'écran et appuie sur le petit avion. Les barres de réseau disparaissent l'une après l'autre. Plus de messages, plus de courriers, plus personne qui attend quoi que ce soit.
Dans le noir, quelque chose se met à bouger.
Tu prends souvent l'avion, toi ?
Il ne sait toujours pas où il va. Il sait seulement qu'il ne part pas seul.