Chapitre 1 308
Mais celui qui avait l’esprit le plus embrumé, à cet instant, était Alberu Crossman.
Qu’est-ce que je viens de…
Qu’est-ce qu’il venait de dire ?
Père ?
Il ne put dissimuler sa confusion devant ces mots qui lui avaient échappé sans qu’il s’en rende compte.
A-Alberu…
Mais il y avait la façon dont ce vieil homme l’avait appelé.
Soudain, Zed Crossman — son père — lui revint à l’esprit.
Son visage et sa voix sont complètement différents…
Alors pourquoi avait-il pensé à son père dès qu’il avait entendu le ton de cet homme et vu son regard au moment de l’appeler ?
Depuis l’instant où le vieil homme avait regardé Alberu, le grand général, et balbutié : « Ah, ah… », Alberu avait, d’une manière ou d’une autre, cru reconnaître son père dans son regard.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il n’arrivait absolument pas à se l’expliquer.
Le roi Zed Crossman ne l’avait jamais appelé d’une voix aussi désespérée.
Mais ce regard, du moins…
Le roi Zed avait observé le jeune Alberu avec des yeux dont il ne parvenait pas à comprendre l’expression.
Ce regard que son père lui avait adressé dans son enfance, et qu’Alberu avait oublié, lui revint soudain à l’esprit au moment où il vit ce vieil homme.
Ce n’était pas de l’affection pour son fils.
Ce n’était pas de la pitié pour un fils qui avait perdu sa mère.
C’était un regard qu’on ne pouvait décrire par un seul mot.
Tant d’émotions s’y mêlaient que le jeune Alberu n’aurait jamais pu les comprendre.
Et l’Alberu adulte parvint enfin à saisir le véritable sens de ce regard qu’il avait croisé pendant son enfance.
Le sentiment véritable, dissimulé sous d’innombrables émotions.
… La misère.
Et.
… Le désespoir.
Ha.
Alberu laissa échapper un profond soupir.
Il eut soudain l’impression de ne plus pouvoir respirer. Après la mort de sa mère, son père était venu le voir quelques fois. Mais ensuite, il l’avait négligé.
Sans Tasha, l’Elfe noir, il ne savait vraiment pas comment il aurait pu survivre.
Pendant un instant, Alberu se rappela son enfance : il était seul dans un palais presque vide et ne parvenait pas à s’endormir avant tard dans la nuit.
Ce vide.
Le froid d’un endroit où toute chaleur avait disparu.
Même sous une couverture, même près du brasero, il avait froid.
Alors, Alberu lisait des livres.
C’était ainsi qu’il tenait bon.
Il croyait qu’un jour viendrait un matin baigné d’une lumière éclatante, où la nuit ne serait plus effrayante et où la chaleur le réchaufferait.
Mais lorsqu’il avait compris qu’il avait hérité du sang des Elfes noirs et qu’il ne pourrait pas se tenir fièrement devant le soleil, même la lumière du matin n’était plus quelque chose sur quoi il pouvait s’appuyer sans hésiter.
C’est vrai. J’ai connu des moments comme ça…
Clac.
Alberu sentit une main se poser sur son épaule.
Lorsqu’il vit la main qui lui serrait fermement l’épaule sans qu’il s’en soit rendu compte…
« … »
Cale Henituse le regardait sans mot dire.
« Ah. »
Une exclamation échappa à Alberu.
« Bon sang. »
Cale soupira, puis sortit le mouchoir que Ron, le majordome, avait glissé dans ses affaires. Il essuya sans ménagement la sueur qui perlait sur le front et le visage d’Alberu, puis lui mit le mouchoir dans la main.
« À l’instant, tu avais l’air encore plus fragile que moi. »
Sur ces mots, il lui donna une nouvelle tape vigoureuse sur l’épaule et se plaça devant lui.
Quand Alberu regarda le dos de Cale, les voix alentour commencèrent enfin à lui parvenir.
« Alberu ? Père ? Qu’est-ce que ça signifie ? »
Asiprang, le plus jeune fils du grand général, se dirigeait vers Alberu d’un pas vif, le visage bouleversé.
« Que se passe-t-il ? »
Le ton de la Générale Ferry était doux, mais elle les observait sans dissimuler la méfiance qui s’était profondément ancrée sur son visage.
« Grand Général ! »
« Votre Excellence, vous reprenez vos esprits ? »
Les médecins et les serviteurs s’agitèrent.
Ils lui parlaient, mais…
« Ouh… Ouh… »
Le corps du vieux grand général fut secoué de violents tremblements et il ne parvint pas à se tenir droit. Ses pupilles erraient sans but et de la salive coulait de sa bouche, mais il ne semblait même pas s’en rendre compte.
L’état du vieil homme semblait s’être soudainement aggravé.
Ah.
Au milieu de tout cela, Alberu comprit quelque chose.
Ce n’était pas l’agitation de la situation qui le préoccupait. Il venait plutôt de comprendre qu’il n’avait pas encore échappé aux souvenirs du passé et de cerner la faiblesse qui persistait en lui.
« Je vous demande ce qui se passe ! »
La voix d’Asiprang résonna, mais Alberu n’y prêta aucune attention et se concentra sur son calme intérieur.
Car…
« Vous savez pourquoi nous avons voulu venir sur l’île 1, où réside le grand général ? »
Il avait désormais quelqu’un à ses côtés à qui confier la suite des événements.
« Ça va ? »
Choi Han s’approcha et lui posa la question avec prudence. Alberu hocha la tête et ferma les yeux.
CLAC, CLAC.
Entre-temps, il entendit Cale Henituse s’avancer.
« Son Altesse le prince héritier Alberu Crossman est ici. Son père a disparu. »
Cale poursuivit calmement, en s’adressant à Asiprang et à la Générale Ferry.
Waouh. C’est vraiment le roi Zed ?
Pourtant, les pensées de Cale étaient plutôt embrouillées.
Et urgentes.
« Un roi ? Un prince héritier ? Quel rapport avec tout ça ? »
Asiprang fronça les sourcils sans parvenir à cacher son impatience.
La Générale Ferry, cependant, garda le silence et attendit la suite de Cale, l’air étrange.
C’était curieux.
En vérité, Ferry n’avait jamais vraiment compris pourquoi le groupe de Cale tenait tant à l’aider, elle et le grand général. S’ils voulaient s’emparer de l’Alliance océanique, leurs agissements avaient été plutôt mesurés.
Cale reprit la parole :
« Nous avons donc recueilli des informations dans tout le continent pour retrouver Sa Majesté. »
Le Dieu de la Mort le lui avait dit.
Le roi Zed se connectait au jeu de réalité virtuelle NaSoJeol à intervalles réguliers et apparaissait ici, mais en dehors de ces périodes, il était impossible de le localiser, comme s’il traversait plusieurs dimensions.
« Au cours de nos recherches, nous avons appris que Sa Majesté se trouvait sur l’île 1, où réside le grand général. »
C’était pour cette raison qu’ils avaient repoussé leur confrontation avec la Famille du Sang transparent, dans le Troisième District, et qu’ils étaient venus ici en premier.
« Voilà pourquoi nous devions absolument venir sur l’île 1. Et nous voulions aussi contribuer à régler le chaos actuel dans l’Alliance océanique et établir une relation de coopération avec elle. »
« M-mais quel rapport… »
À l’air sérieux de Cale, Asiprang comprit qu’il ne mentait pas. Il ouvrit la bouche, déconcerté, mais Cale poursuivit d’abord ce qu’il avait à dire.
« Il reste moins de sept jours à vivre au roi Zed, que nous recherchons. Pour être précis, même pas cinq jours. Quand nous l’avons appris, nous avons dû retrouver Sa Majesté au plus vite. »
« ! »
« … Ha ! »
À ces mots, les pupilles d’Asiprang s’agitèrent vivement. Le médecin inspira lui aussi brusquement.
« … Pourquoi avez-vous réagi comme ça ? »
La Générale Ferry regarda Asiprang comme si elle avait deviné quelque chose.
« … Médecin. »
Asiprang interpella le médecin. Celui-ci détourna brièvement les yeux du grand général, dont le corps était secoué de violents tremblements, puis prit la parole d’un air grave.
« En vérité, les périodes pendant lesquelles son cœur s’arrête sont de plus en plus longues. »
Un demi-jour le cœur arrêté, puis un demi-jour éveillé.
C’était un mensonge.
La durée des arrêts cardiaques augmentait peu à peu.
« Après avoir identifié le schéma, nous avons estimé que le cœur du grand général s’arrêterait définitivement d’ici une semaine. »
Contrairement à Asiprang, dont le visage était sombre, le médecin transmit l’information avec un calme presque professionnel.
« Donc, si la folie ne peut pas être soignée d’ici là… »
Mais il ne put finir sa phrase.
CLAC, CLAC.
Cale s’approchait du vieux grand général.
Son corps tremblait si violemment qu’il semblait pris de convulsions, et les serviteurs tentaient de le maintenir au sol. Quand Cale s’approcha, Asiprang lui saisit le bras.
« Qu’est-ce que vous… » freewebnovel.com
« Vous ne vous doutez de rien ? »
Asiprang resta sans voix devant la question de Cale.
« Asiprang. Tu crois que je mens ? »
La question de Cale laissa Asiprang désemparé. S’il voulait savoir de quel pays ils venaient ou à quoi ressemblait leur roi, il aurait pu poser bien des questions.
Mais, à tout le moins, il savait que Cale n’avait pas le regard d’un menteur.
« Nous n’avons pas le temps. »
Sur ces mots, Cale repartit, et Asiprang ne put plus le retenir.
Car, au moins instinctivement, il comprenait que, dans cette situation, chercher à découvrir ne serait-ce qu’un petit élément de vérité supplémentaire était la bonne chose à faire.
« Ouh… Ah… »
Le vieil homme était pris de convulsions.
Cale s’approcha de lui et lui prit le visage entre les mains.
Le vieil homme, que les serviteurs maintenaient de force, ne tenta pas d’échapper au contact de Cale. Au contraire, il essaya par tous les moyens de le regarder.
C’est pourquoi Cale prit la parole.
« Votre Majesté, roi Zed. »
S’il avait entendu la voix de Cale, il avait donc aussi dû comprendre qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre.
Pourtant, le regard du vieil homme ne trahit aucune réaction à ces paroles.
Il essaya seulement de parler.
« Ouh… Ah… »
Mais il n’y parvint pas correctement.
Comme si quelque chose le retenait.
C’est alors que…
« Cale. Écarte-toi un instant. »
Alberu s’était approché à un moment donné.
En le voyant, Cale recula. Le seul mot qu’avait prononcé le roi Zed — non, puisqu’ils ne pouvaient pas encore en être certains, le vieil homme devant eux — était « Alberu ».
« Père. »
Alberu posa un genou à terre et prit la main du vieil homme, qui se débattait sur le lit.
« Ouh… Ah, ah… »
Le vieil homme essaya tant bien que mal de regarder Alberu et de garder la tête tournée vers lui, même après que Cale l’eut lâché.
Sans s’en rendre compte, Alberu serra fermement la main du vieil homme.
Il posa une question à cet homme dont il n’avait jamais vu le visage ni entendu la voix.
« Père. Qui est-ce ? »
Qui avait provoqué tout ça ?
Qui avait bien pu faire une chose pareille ?
Il ne lui demanda pas s’il connaissait un moyen de survivre, alors que la mort était si proche.
« Ouh… Ah… Aah… »
La bouche du vieil homme s’ouvrit et se referma.
Alberu lui adressa les mots qui pourraient bien faire réagir le roi Zed.
À cet homme qui avait laissé transparaître sa misère et son désespoir.
« Nous éliminerons tous les chasseurs, jusqu’au dernier. Nous en sommes capables. »
« … ! »
« Père. Faites confiance à votre fils. »
Alberu afficha ce sourire particulier qui poussait toujours Raon à lui demander s’il était en train d’arnaquer quelqu’un.
Il fit alors apparaître l’image du prince héritier aimé et chéri de tous les citoyens du Royaume de Roan.
Un sourire assuré et éclatant.
Notre prince, aimé de tout Roan.
Le prince s’exprimait comme s’il n’avait pas la moindre ombre au tableau.
« Même le Dieu du Soleil m’a reconnu. Faites-moi confiance. »
Alors, parle.
Qui est-ce ?
« … ! »
Pendant un instant, le regard du vieil homme se fit clair.
Il fixa Alberu droit dans les yeux.
Pourtant, les mots qui sortaient de sa bouche restaient indistincts.
« Ah… Ouh… Euh… Euh… »
Il parvint à parler, tant bien que mal.
Alberu sentit le vieil homme lui serrer la main.
Et, enfin, le vieil homme prononça quelques mots.
« Deu… Deux… Em… »
Sa prononciation était confuse.
Mais…
« Deuxième ? »
L’expression de Cale se durcit.
Alberu dit calmement :
« Le deuxième empereur ? »
Cale se rappela ce qu’il avait appris des frères et sœurs vagabonds Cho et Ryeon.
On savait que l’individualité du troisième empereur était la mer, mais celles du deuxième et du premier restaient inconnues.
Et l’on disait que l’individualité du deuxième empereur n’était pas un attribut naturel ordinaire, mais un pouvoir spécial.
Le titre qu’on lui donnait était toutefois un peu inhabituel : « Serment de l’âme ».
Serment de l’âme.
L’expression de Cale se durcit encore tandis qu’il regardait le roi Zed, qui semblait prisonnier du corps du grand général.
La cible que le roi Zed avait tenté d’affronter était-elle le deuxième empereur ?
« Ouh… Ouuuh… ! »
Alors…
« Ouh… Ouh… ! »
Après avoir prononcé ces quelques mots, le vieil homme perdit toutes ses forces, comme si c’était le dernier effort qu’il lui restait, et s’affaissa.
Il essaya tant bien que mal de garder les yeux ouverts et de parler davantage, mais ils se fermèrent bientôt.
Il s’endormit comme s’il était mort.
« … Son pouls ne bat plus. »
À ces mots d’Alberu, qui tenait la main du vieil homme, Cale comprit que celui-ci ne s’était pas endormi comme s’il était mort.
Son cœur s’était réellement arrêté.
« D’après les dossiers, c’est bien le moment où il devrait s’endormir. »
Le médecin évoqua la durée de plus en plus courte de ses périodes d’éveil et leur expliqua que le moment de dormir était arrivé.
« Haa… »
Alberu laissa échapper un profond soupir, puis s’affaissa sur place, comme s’il n’avait jamais souri de toutes ses dents.
Cale l’observa un instant, puis croisa le regard d’Asiprang, qui s’approchait.
« … Vous venez de dire le deuxième empereur ? »
Voyant qu’Asiprang avait repris un ton à moitié formel une fois son agitation retombée, Cale étudia son expression et lui posa brusquement la question :
« C’est un nom que vous avez déjà entendu ? »
« … »
Asiprang hésita un instant, jeta un coup d’œil à la Générale Ferry, puis finit par répondre :
« … Je l’ai entendu lorsque je me suis rendu en secret dans les quartiers de ma sœur aînée. »
« Quoi ? Vous parlez de la Septième Générale ? »
La Générale Ferry, qui était restée silencieuse, ne put cacher sa stupeur. La Septième Générale était justement celle qu’elle avait l’intention de solliciter comme alliée.
La fille aînée du grand général. On savait que la Septième Générale était neutre, tout comme Ferry.
« Non, et puis, en secret ? Pourquoi vous rendre en cachette chez la Septième Générale… »
Tandis que la Générale Ferry parlait, son visage pâlit peu à peu, comme si elle venait de comprendre quelque chose.
Asiprang serra les poings, comme s’il avait pris une décision, et prit la parole.
« La nuit où ma sœur aînée a vu Père, celui-ci s’est effondré après leur rencontre. »
« Quoi ? Je n’ai jamais entendu dire que le grand général avait rencontré la Septième Générale. On m’a seulement dit qu’on l’avait retrouvé inconscient au matin, sans prévenir… »
« C’est ce qu’on a fait savoir. Mais moi ! °• N 𝑜 v 𝑒 l i g h t •° J’ai clairement entendu Père dire qu’il allait voir ma sœur aînée ! »
La voix d’Asiprang monta d’un cran. Il tremblait d’angoisse.
La peur l’étreignait tandis qu’il révélait enfin le secret qu’il n’avait jamais osé confier à qui que ce soit.
C’est alors que…
Bzzzz…
Un vrombissement retentit. La Générale Ferry et Asiprang s’interrompirent et tournèrent la tête vers sa provenance.
« ? »
« … ? »
Leurs visages se remplirent de confusion.
Cale venait de sortir de ses vêtements un miroir plutôt élégant, ancien et magnifique, et contemplait son propre reflet.
Tap, tap. Il tapota même le miroir.
Un sourire en coin. En plus, il souriait.
<Je suis pressé ! Il n’y a vraiment aucun corps dans lequel je puisse descendre ?>
<En fait, je ne suis pas si pressé. Je me cache en ce moment.>
<Mais je crois qu’on me trouvera d’ici trois jours environ.>
Le Dieu de la Mort.
Il avait contacté ce type qui en savait plus sur la mort que quiconque.
Le grand général et le roi Zed Crossman.
Cale baissa les yeux vers le vieil homme dont le cœur s’était arrêté.
Il avait l’impression qu’il pourrait peut-être trouver un moyen de résoudre la situation.