Chapitre 1 294
Peut-être que tout, dans ce monde, n’était qu’une question de timing.
Quelques éléments avaient échappé à Cale.
Premièrement, à la veille du dernier Rituel de Purification, les démons de cette ville s’étaient réveillés avant l’aube.
Bien sûr, dans les villes précédentes, Cale avait choisi de se reposer à la tombée de la nuit et de reporter le Rituel de Purification au lendemain matin.
Clic.
Clic.
Tôt le matin.
Peu importait la vitesse à laquelle Cale se déplaçait : ces derniers jours, ses habitudes étaient devenues prévisibles. Il était donc facile de deviner les mouvements du Sauveur.
Pour le bien du Sauveur, qui n’aimait pas le désordre, chacun ouvrit seulement les fenêtres de sa propre maison et adressa une brève prière ou un vœu au centre de quarantaine.
« Pourvu que la purification finale se déroule sans encombre jusqu’au bout… »
« Pourvu que tout ce que fait le Sauveur se passe comme il le souhaite… »
Ils réveillèrent leurs enfants endormis.
« Prions pour le Sauveur et les contaminés, même de loin. »
Ceux qui travaillaient la nuit ne dormirent pas non plus.
« Ouf. Tenons bon jusqu’au Rituel de Purification, et on dormira après. »
Tous attendaient le moment où le Sauveur accomplirait le Rituel de Purification.
Et ils priaient.
Pour que tout se termine sans encombre.
Et deuxièmement.
Tout comme Cale savait qu’il s’agissait de la dernière purification…
« C’est la dernière. »
« Je n’aurais jamais cru que le fléau qui nous tourmentait depuis des semaines serait résolu si facilement en quelques jours. »
« Facilement ? Tu trouves que ça a l’air facile ? »
« …Veuillez m’excuser. »
Tous les habitants du Monde des Démons savaient eux aussi que ce matin serait le dernier.
« …Oui. Ne prenons pas à la légère le sacrifice du Sauveur. Prions donc pour sa purification finale. Et témoignons-lui notre gratitude. »
« Oui. »
Dans les régions traversées par le Sauveur, les démons prièrent pour célébrer la fin de l’épreuve ou lui adressèrent des paroles de gratitude, bien qu’il ne puisse pas les entendre.
Dans les autres régions aussi, les démons attendaient le début d’un matin où la peur et l’anxiété allaient enfin disparaître. Ils attendaient également des nouvelles du Sauveur.
Troisièmement, et pour finir.
Le Monde des Démons n’avait pas connu d’histoire aussi porteuse d’espoir et aussi belle depuis fort longtemps.
Pour la première fois depuis des décennies, tout le monde attendait une nouvelle avec le sourire.
La guerre entre l’ancien Roi des démons et l’actuel.
L’état du Monde des Démons, qui n’avait ensuite connu aucun changement notable.
La situation qui donnait l’impression qu’ils prenaient du retard sur le royaume céleste.
Aucune nouvelle du Monde des Démons n’avait pu réjouir les démons.
Mais l’histoire du Sauveur leur avait redonné espoir et joie pour la première fois depuis des lustres.
Autrement dit, pour résumer, tout le monde attendait la purification finale de Cale et son récit, tout en lui rendant hommage.
« Hum. »
Cale regarda autour de lui dans le centre de quarantaine.
Il n’y avait que le strict minimum de personnes.
Parfait.
Cale sourit, satisfait, et commença aussitôt le Rituel de Purification.
Bien sûr, avant de se lancer, il vérifia l’insigne, qui avait presque atteint la pleine lune, mais s’était arrêtée juste avant.
Ouais. Je termine ça et je me tire.
Cale, qui ne voulait pas être vénéré par les démons, entama aussitôt la purification finale.
Rien d’exceptionnel.
Le fait que ce soit la dernière fois ne changeait rien.
Tout se déroulait comme d’habitude.
Une brume grise s’éleva.
Des particules grises flottèrent vers le ciel.
Elles entourèrent Cale et le centre de quarantaine comme une galaxie.
Plip. Plip.
La corruption des personnes contaminées fut purifiée.
Plip. Plip.
Et le minuscule dragon d’eau en forme de serpent filiforme dévora de nouveau les gouttelettes jusqu’à avoir le ventre prêt à éclater.
« …Enfin… »
Oui. C’était enfin terminé.
Cale exprima ses sentiments à voix haute avant même de s’en rendre compte. Mais peu lui importait que les autres le voient ainsi.
« Ah… Maman ! »
« Ma fille, tu es réveillée ? C’est papa, papa ! »
« Grand frère ! »
Ceux qui attendaient la purification des contaminés faisaient du bruit, entre acclamations et larmes de joie.
— Humain, on part tout de suite ?
À la voix de Raon, Cale se tourna vers son groupe. Ron hocha la tête.
Tout le monde avait fini de se préparer à partir pour Midi. Même Clopeh Sekka était tout à fait favorable à une retraite discrète.
« Monsieur Cale. »
Le Stratège Ed, responsable des affaires du côté du Roi des démons, s’approcha.
Un sourire flottait également sur ses lèvres. C’était la première fois que Cale le voyait ainsi.
« Vous avez fait du bon travail. »
« Eh bien. Oui. »
Il avait fait du bon travail.
Cale le reconnut et se mit en marche.
« Monsieur Cale ? »
Le Stratège Ed trouva étrange que Cale se hâte ainsi alors que la purification était terminée. Maintenant qu’elle était achevée, ne pouvait-il pas prendre son temps ?
« Vous partez tout de suite ? »
Le Stratège Ed trouvait son comportement étrange, mais il s’approcha de Cale, qui semblait curieusement pressé, et lui adressa la parole.
« Nous avons informé tout le Monde des Démons que le Rituel de Purification final était terminé. »
« …… ! »
Cale s’arrêta net.
Il fixa le stratège, les yeux écarquillés.
À ce regard, le stratège reprit d’un ton joyeux :
Le château du Roi des démons venait d’annoncer par communication magique, dans toutes les régions, que le Rituel de Purification final était terminé et que le Monde des Démons était désormais en sécurité.
Plus une bonne nouvelle se répandait vite, mieux c’était. L’anxiété de tous allait disparaître.
« Merci, monsieur Cale. Aujourd’hui, le Monde des Démons accueillera un matin paisible. Tous les démons vous sont reconnaissants… »
Le Stratège Ed s’interrompit.
« Hum ? »
Il fixa la poitrine de Cale.
Cale baissa lui aussi les yeux vers sa poitrine.
« …Monsieur Cale, l’insigne vibre. Assez… violemment… »
Crac crac crac.
L’insigne tremblait de toutes ses forces.
Les pupilles de Cale frémirent.
« …Elle est pleine… »
La pleine lune était arrivée à son terme.
L’insigne était devenue une pleine lune et tremblait maintenant dans un vacarme assourdissant.
Un frisson lui parcourut la nuque.
« Merde ! »
Cale jura avant même de s’en rendre compte.
Il se fichait éperdument que les personnes autour de lui soient choquées de voir le Sauveur dans cet état.
Houuuuu… Houuuuu…
L’insigne, qui tremblait furieusement comme une folle, se mit à pousser un cri.
À cet instant.
La nouvelle de la fin de la purification se répandit dans tout le Monde des Démons.
Le soleil se levait ; il était tôt le matin.
Alors que chacun s’apprêtait à laisser éclater sa joie en apprenant la nouvelle qu’il attendait…
— Ah, ahhh…
Cale entendit la voix qui venait de l’insigne : celle de Jenust, qui détestait qu’on l’appelle le dieu démon.
— Tout le monde lui rend hommage ! Le Monde des Démons tout entier a les yeux rivés sur cet endroit !
— Ah, ahhh, je l’entends. Je l’entends ! Ces hommages ! Ce respect ! Cette adoration ! Ahhhh, voilà de véritables louanges, d’une qualité tout à fait différente de celles qu’on entend simplement parce qu’on est un dieu !
Tout était fichu.
Les pupilles de Cale continuaient de trembler.
En le voyant ainsi, le Stratège Ed prit la parole avec précaution, sans même s’en rendre compte.
« Monsieur Cale, qu’est-ce que… »
Ces mots firent craquer Cale, qui se mit à hurler :
« Non, pourquoi annoncer tout de suite à l’ensemble du Monde des Démons que la purification finale est terminée ? Vous ne vous souciez pas du coût des communications ? »
« Pardon ? »
« Quand tu m’as vu agir discrètement, tu aurais dû comprendre ! Pourquoi tu es toujours aussi mauvais dans ton travail ? »
« Pardon ? Je… je suis mauvais dans mon tra-travail ? »
Le Stratège Ed, qui avait désormais pleinement reconnu Cale et faisait tout son possible pour respecter son emploi du temps, eut l’air blessé.
« ! »
Mais il leva bientôt vivement la tête.
Le ciel…
« Hein ? »
Le matin disparaissait.
Le ciel devenait gris.
« ! »
À cet instant, une faible fumée grise jaillit de Cale et l’enveloppa.
— Ah, quelle classe ! Quelle classe !
Le soleil du matin fut voilé de gris. Le gris se rassembla et commença à noircir.
On aurait dit que la nuit était revenue.
Mais ce n’était pas la nuit.
Car il n’y avait ni étoiles ni lune.
« Ah… »
Le Stratège Ed recula inconsciemment de quelques pas.
Il n’y avait ni étoiles ni lune.
Pourtant, une brillante lueur grise jaillissait de Cale.
Cette lumière s’élança vers le ciel.
Une nuit venait d’apparaître.
« … »
« … »
Les démons de la ville ne furent pas surpris.
Ils voyaient d’où la nuit avait commencé.
Les démons qui avaient ouvert leurs fenêtres pour prier restèrent bouche bée ou contemplèrent sans mot dire la nuit née du centre de quarantaine.
Le début de la nuit était indéniablement gris.
Mais cette nuit s’étendit à une vitesse prodigieuse, toujours plus loin, sans fin.
Au-delà de la ville, jusqu’à une autre région, puis une autre encore…
— Ah, les louanges, le respect, l’adoration qui retentissent aux quatre coins du Monde des Démons… !
Cale avait pensé que cela ne se produirait qu’aux alentours de cette ville.
— Ah, je l’entends ! J’irai partout où je l’entends !
La nuit, qui virait du gris au noir, s’étendait sans fin.
— Quelle classe ! Quelle classe !
Tueur de dieux.
Jenust, l’être le plus puissant du Monde des Démons, celui dont l’existence avait poussé le royaume divin et le royaume céleste à le qualifier de dieu.
Ce pouvoir, laissé derrière lui par le dernier vestige de son âme, dépassait de loin ce que Cale avait imaginé.
— Ô toi qui as le talent de dévorer les dieux !
Dans la dernière mission de Jenust, il y avait quelque chose qu’il tenait absolument à montrer à son successeur.
— Je vais te montrer un pouvoir capable de tenir tête aux dieux !
— Successeur ! Et vous tous, démons !
— Regardez bien ! Cela n’arrivera qu’une seule fois !
La voix, que seul Cale pouvait entendre, s’écria :
— Voici le pouvoir que j’avais à mon apogée !
— Voici le pouvoir de celui qui a tenu tête aux dieux !
Le matin disparut du Monde des Démons.
Le ciel du Monde des Démons passa du gris au noir, puis devint une nuit.
« … »
« … »
Tous tremblèrent en levant les yeux vers le ciel.
Même le Roi des démons resta immobile devant cette nuit artificielle.
— Dévore-la !
— Dévore les dieux grâce à ton talent !
— Comme j’ai dévoré le ciel !
Le ciel était devenu noir.
Un pilier de lumière l’atteignit.
Et une pleine lune grise s’éleva.
Le pilier de lumière grise qui avait jailli de Cale continuait de monter, toujours plus haut, sans fin.
Sa taille poussa d’innombrables personnes à s’éloigner de Cale.
Un pilier de lumière gigantesque.
Le pilier de lumière grise forma bientôt une immense pleine lune grise.
« … »
« Ah, ahhh… »
Les démons qui observaient la scène depuis les environs du centre de quarantaine et depuis la ville ne purent prononcer un mot.
Ils ne purent que s’effondrer au sol ou pousser des exclamations étouffées.
« … »
Même Cale n’eut d’autre choix que de fixer le ciel, hébété.
Il maîtrisait la terre, le feu, l’eau, le vent et le bois.
Mais il ne pouvait pas utiliser un pouvoir qui affectait un monde entier.
La voix de l’Eau Dévoreuse de Ciel lui parvint.
— Putain. C’est dingue.
Contrairement à ses paroles crues, sa voix tremblait. C’était clairement de la stupéfaction.
— ………
La prêtresse gloutonne ne dit rien. Pourtant, Cale sentit qu’elle aussi était profondément bouleversée par ce spectacle.
« …Dieu démon… espèce de taré. »
Cale le pensait sincèrement. Ce type était complètement cinglé.
Pourquoi ?
— Tu as vu mon pouvoir ?
— Rends-moi hommage ! Successeur, voilà ce qu’on appelle avoir la classe !
Était-ce vraiment le moment de sortir ce genre de choses après avoir créé un spectacle aussi délirant ?
Tueur de dieux Jenust… ce type était bel et bien complètement cinglé.
— Je suis le Tueur de dieux. Je suis le Tueur de dieux, successeur.
Oui. Espèce de taré de Tueur de dieux !
— Oui. Le moment de la succession est arrivé.
Ah.
Cale serra les yeux.
Forcément, il faisait sombre.
— Successeur.
Mais en réalité, la brillante pleine lune grise flottait dans le ciel et éclairait Cale.
— Je vais t’accorder cinq chances.
La nuit qui venait d’apparaître. L’unique lueur grise.
Alors que tous les regards se tournaient vers Cale, enveloppé par cette lumière grise, vers la pleine lune ou vers le ciel noir…
— Ces chances sont un pouvoir amplificateur.
Crac.
La pleine lune grise commença à se fendre.
— Tu pourras utiliser cinq fois un pouvoir renforcé cinq fois.
— Il n’y a aucun effet secondaire. Ce pouvoir est uniquement destiné à t’aider.
CRAAAC…
Bientôt, la pleine lune se brisa en morceaux.
Mais le spectacle n’avait rien de cruel.
— Toutefois, successeur, sache-le avant de t’engager sur cette voie, celle de la chasse aux dieux.
Comme une explosion silencieuse, la pleine lune grise éclatée se divisa en une multitude de fragments.
— Une fois que tu auras dévoré un dieu, l’instinct de « prédation » s’éveillera en toi, indépendamment de ce pouvoir.
Ces fragments commencèrent à traverser le ciel.
Tout le Monde des Démons.
Le ciel du Monde des Démons.
— C’est une bénédiction, ou une malédiction.
« Ah. »
« Ah, la nuit… »
À mesure que les fragments de lune grise traversaient le ciel, la nuit disparaissait sur leur passage. Non, elle était dévorée.
Des fragments de lune par milliers.
On aurait dit une pluie de météores.
Une pluie de météores grises traversant les régions les unes après les autres.
Partout où elle passait, la nuit s’effaçait et le matin réapparaissait.
— Chasseur. Tu ne dois jamais perdre la raison et te déchaîner.
Et cette pluie de météores grises se dirigea vers un seul endroit.
Vers Cale, qui écoutait la voix du dieu démon, ou plutôt celle de Jenust, le Tueur de dieux.
— Quand il perd son sang-froid, un chasseur n’est plus qu’une bête.
Les fragments de lune qui avaient dévoré la nuit s’abattirent sur Cale, enveloppé par le pilier de lumière.
Tandis que tout le monde retenait son souffle devant ce spectacle…
— Et une bête finit toujours par devenir la proie d’un autre chasseur.
La voix froide de Jenust s’imprima dans l’esprit de Cale.
— Toi.
— Ne deviens pas une bête comme moi.
— Humain.
— Ne perds pas la raison qui fait de toi un humain.
Cette voix portait un vœu sincère.
— Ce n’est qu’une fois la chasse terminée que tu pourras redevenir humain.
Chasseur, ne deviens pas une bête.
Ne te perds pas toi-même et redeviens humain.
Ne perds pas la raison.
Cale releva la tête.
« Quelles banalités. »
Chasseur, bête, prédation.
Rien de tout cela ne concernait Cale.
Je vais devenir un bon à rien.
Pour être précis, un bon à rien humain.
C’est pourquoi Cale leva les yeux vers le ciel en fronçant les sourcils.
« Et en plus, c’est un pouvoir radin que je ne peux utiliser que cinq fois. »
Ce n’était pas une amélioration permanente.
À bien y réfléchir, le dieu démon avait bel et bien dit qu’il s’agissait d’« une sorte d’amplificateur ». Il n’avait pas eu tort.
Sa voix bougonne fut complètement noyée sous les fragments de lune qui tombaient et les vibrations du pilier de lumière.
Pour les autres, tout ce qu’ils voyaient, c’était Cale en train de marmonner quelque chose en direction du ciel.
« Ah, quelle plaie. »
Au moment où Cale prononça ces mots d’un ton résigné…
FSSSSSH… !
La pluie de météores grises s’abattit sur Cale.
Raon déclara que c’était la plus belle chose qu’il ait jamais vue de sa vie.
Cale le pensait aussi.
C’est pourquoi il serra les yeux.
« Tout est fichu. »
C’était vraiment la descente du dieu démon.
Non, la descente du successeur du dieu démon.
« Je vais devenir fou. »
Ainsi, Cale offrit officiellement à tout le Monde des Démons un spectacle miraculeux en tant que successeur du dieu démon.
*****
Le lendemain, alors qu’il tentait de fuir à toute vitesse, Cale reçut deux messages.
Le premier était un certificat.
« …Grand-duc ? »
Il annonçait qu’on lui conférait le titre de grand-duc du Monde des Démons.
« …Vous voulez que je devienne grand-duc du Monde des Démons ? »
<En cas d’urgence, vous aurez autorité pour gouverner le Monde des Démons à la place du Roi des démons.>
<À titre exceptionnel, vous pourrez également cumuler cette fonction avec celle de pape.>
La lecture des lignes qui suivaient lui donna le vertige.
Et l’autre message disait…
<J’ai trouvé où se trouvait le Roi Zed. Je vais te l’écrire ci-dessous.>
<Mais y a-t-il un endroit où je pourrais descendre, enfin, où je pourrais m’enfuir ?>
<Sinon, je crois que je vais bientôt mourir.>
C’était enfin un message du Dieu de la Mort.
« Descendre ? M’enfuir ? »
Ha !
Les sourcils de Cale se froncèrent fortement.
<Snif. Sauve-moi.>
Snif ?
« Il a perdu la tête ? »
Ces dieux ne servaient vraiment à rien.