Chapitre 9
La douleur était insupportable.
Une brûlure intense venait de s'éveiller dans ma poitrine, juste sous l'emblème des Varnheim.
Au niveau de mon cœur.
Je portai instinctivement la main à cet endroit.
Qu'est-ce que…
La douleur s'intensifia.
J'essayai de me relever, mais mes jambes refusèrent de me porter. Le couloir autour de moi se mit à tanguer, tandis qu'une étrange sensation d'engourdissement remontait le long de mon corps.
J'étais toujours devant la porte de la salle où les Anciens m'avaient reçu.
Je n'avais même pas eu le temps de comprendre ce qui venait de se passer.
— Aldric ?
J'entendis la voix de ma mère.
Elle semblait lointaine.
Je distinguais encore ses lèvres bouger et ses mains se tendre vers moi, mais les mots qu'elle prononçait m'échappaient complètement.
Merde…
Je n'arrivais même plus à réfléchir correctement.
Près de la porte, l'homme masqué tourna lentement son visage sans yeux dans ma direction.
La douleur devint insupportable.
Ma vision se brouilla.
Puis tout devint noir.
---
Je flottais.
C'était la première chose dont je pris conscience.
Je ne sentais ni mes bras ni mes jambes. Je ne pouvais pas bouger, encore moins ouvrir les yeux.
Pourtant, j'étais conscient.
Et autour de moi…
Il n'y avait rien.
Pas de lumière. Pas de bruit. Pas même cette sensation désagréable de vide que l'on ressent parfois lorsqu'on se retrouve seul.
Seulement le silence.
Un silence absolu.
Combien de temps s'écoula ainsi ?
Quelques secondes ? Plusieurs heures ?
Impossible à dire.
Je ne pouvais même pas être certain que le temps existait encore.
Qu'est-ce qui m'arrive ?
Je tentai de me rappeler les événements précédents.
Les Anciens. Leur mépris. L'homme qui m'avait étranglé avec une force invisible. Puis cette douleur au cœur…
Était-ce lié à mon talent ?
À ma marque ?
Ou à autre chose ?
Je n'en savais rien.
J'aurais voulu chercher une explication, mais je n'avais aucun moyen d'agir.
Je ne pouvais que penser.
Encore et encore.
Jusqu'à ce qu'une question finisse par émerger.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce que je faisais tout ça ?
Pourquoi voulais-je devenir plus fort ?
Pourquoi m'étais-je promis de prouver ma valeur après avoir été humilié par les Anciens ?
Je voulais survivre, bien sûr.
Dans un monde où la magie existait, où les nobles pouvaient disposer de la vie des autres et où ma propre famille semblait me considérer comme un problème, la faiblesse était dangereuse.
Mais était-ce vraiment la seule raison ?
Non.
Je le savais déjà.
Ou, du moins, je refusais de croire que ma détermination se résumait à ça.
Depuis ma réincarnation, je m'étais accroché à une idée simple : devenir assez puissant pour que personne ne puisse plus jamais me marcher dessus.
Je m'étais répété que je ne commettrais pas les mêmes erreurs que dans ma vie précédente.
Que je ne ferais plus confiance aveuglément.
Que je ne laisserais plus personne décider de mon avenir à ma place.
Et pourtant…
Depuis mon arrivée dans cette famille, combien de questions avais-je réellement posées ?
Pourquoi mon père ne venait-il jamais me voir ?
Pourquoi ma mère évitait-elle certains sujets ?
Pourquoi les serviteurs changeaient-ils de conversation dès que j'approchais ?
Pourquoi les Anciens semblaient-ils me considérer comme une menace avant même de connaître les capacités de mon talent ?
Je savais que quelque chose clochait.
Je l'avais remarqué depuis longtemps.
Mais chaque fois que je me retrouvais face à une question gênante, je finissais par remettre mes interrogations à plus tard.
Pas maintenant, Aldric.
C'était souvent ce que disait ma mère.
Et moi, j'acceptais.
Je me disais qu'elle avait ses raisons. Qu'elle voulait me protéger. Qu'elle finirait par tout m'expliquer lorsque le moment serait venu.
Après tout, elle m'aimait.
Du moins, c'était ce que je croyais.
Elle me prenait dans ses bras, me souriait et me consolait lorsque j'avais peur.
Comment aurais-je pu douter d'elle ?
Mais une question me dérangeait.
Est-ce que son affection m'avait fait oublier que je ne savais presque rien de cette famille ?
J'avais beau me prétendre prudent, je m'étais contenté de quelques explications incomplètes et de belles paroles.
J'avais laissé les autres décider de ce que je devais savoir.
Peut-être parce que je leur faisais confiance.
Ou peut-être parce que je craignais ce que je découvrirais en posant les bonnes questions.
Je serrai les dents.
Ridicule.
J'avais déjà vécu une vie entière.
J'avais déjà connu la solitude, les déceptions et les humiliations.
J'avais même eu le temps de mourir.
Alors pourquoi hésitais-je encore à regarder la réalité en face ?
Le silence ne me répondit pas.
Évidemment.
Il n'avait jamais été particulièrement bavard.
Et pourtant, sa présence me rappelait quelque chose.
Quelque chose que j'avais passé des années à essayer d'oublier.
---
L'orphelinat.
Je ne savais pas pourquoi ce souvenir m'était revenu maintenant.
Peut-être parce que, dans cette obscurité, je n'avais rien d'autre à quoi me raccrocher.
J'avais dix-sept ans.
J'étais le plus âgé des enfants de l'établissement, et les adultes semblaient me considérer comme un problème dont ils attendaient simplement qu'il disparaisse.
Les plus jeunes se moquaient de moi.
Je n'avais ni talent particulier ni qualités remarquables.
Alors j'avais essayé de compenser.
J'avais travaillé pour obtenir les meilleures notes possibles. Je m'étais inscrit à différentes activités, espérant finir par trouver quelque chose dans lequel je pourrais exceller.
N'importe quoi.
Je voulais simplement qu'un jour, quelqu'un me regarde et se dise que j'étais quelqu'un d'important.
Mais rien n'avait fonctionné.
Je n'étais jamais devenu le meilleur.
Je n'étais jamais devenu indispensable.
Je n'étais même pas devenu quelqu'un dont on se souvenait facilement.
J'avais fini par m'habituer à cette impression désagréable d'être transparent.
Comme si ma présence ne changeait rien au monde.
Et puis William était arrivé.
Je me souvenais encore de notre première rencontre.
Un nouvel élève transféré dans ma classe.
Au départ, je n'avais rien attendu de particulier de lui. Nous avions simplement commencé à discuter, puis nous avions découvert que nous nous entendions bien.
Les jours étaient devenus des semaines.
Les semaines, des mois.
Et sans que je m'en rende compte, il était devenu bien plus qu'un simple ami.
Il était la personne avec qui je pouvais parler sans avoir l'impression de déranger.
Celle avec qui je pouvais rire sans me demander si mes plaisanteries étaient stupides.
Celle qui m'écoutait lorsque j'avais besoin de parler.
Pour la première fois, je n'avais plus l'impression d'être seul.
Je n'avais plus besoin de me battre pour attirer l'attention de quelqu'un.
J'existais.
Au moins pour lui.
Je n'avais jamais vraiment compris à quel point cela comptait pour moi avant de le perdre.
Mon esprit s'attarda sur son visage.
Je ressentis quelque chose de désagréable dans la poitrine.
De la tristesse, peut-être.
De la colère aussi.
Je ne savais plus très bien.
William était la personne que j'avais le plus aimée.
Et celle que j'avais le plus haïe.
Dans cet ordre.
Je détournai mentalement les yeux de ce souvenir.
Je n'avais pas envie d'y penser.
Pas maintenant.
Mais je ne pouvais pas non plus prétendre que tout cela n'avait aucune importance.
Cette vie précédente m'avait façonné bien davantage que je ne voulais l'admettre.
Et peut-être que je n'avais jamais réellement cessé d'être ce garçon de dix-sept ans.
Celui qui voulait simplement compter pour quelqu'un.
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Une pensée me traversa soudain l'esprit.
Et si je n'avais jamais voulu devenir le plus fort ?
Depuis ma réincarnation, j'avais toujours présenté mon ambition comme une évidence.
J'avais une seconde chance.
Un nouveau monde.
La possibilité d'apprendre la magie et de devenir quelqu'un d'important.
Pourquoi me contenter de moins ?
C'était logique.
Raisonnable, même.
Mais en y réfléchissant, je réalisai que je n'avais jamais pris le temps de me demander ce que je voulais réellement.
Je m'étais contenté de poursuivre une idée.
Devenir fort.
Être reconnu.
Ne plus jamais être impuissant.
Pourquoi ?
Parce que je ne voulais plus souffrir.
Parce que je ne voulais plus dépendre des autres.
Parce que je ne voulais plus être abandonné.
Je m'arrêtai sur cette dernière pensée.
Abandonné…
Je me souvenais de l'orphelinat.
Des adultes qui détournaient les yeux.
Des enfants qui se moquaient de moi.
Des années passées à essayer de devenir quelqu'un que l'on pourrait enfin apprécier.
Puis William.
Cette amitié qui m'avait donné l'impression que les choses pouvaient enfin changer.
Et cette solitude qui m'avait retrouvé ensuite.
Je n'avais pas envie de revivre ça.
Pas dans cette vie.
Pas après avoir obtenu une seconde chance.
Alors j'avais décidé de devenir fort.
Assez fort pour ne plus avoir besoin de personne.
Assez fort pour ne plus jamais être à la merci d'un autre.
Mais quelle absurdité.
Même si je devenais l'homme le plus puissant de ce monde, est-ce que cela garantirait que personne ne me ferait souffrir ?
Est-ce que la force pourrait empêcher les gens de partir ?
Est-ce qu'elle pourrait me protéger de toutes les trahisons ?
Non.
Elle pourrait m'offrir des moyens de me défendre.
Elle pourrait m'aider à imposer mes conditions.
Elle pourrait même me permettre de faire plier ceux qui me méprisaient aujourd'hui.
Mais elle ne pourrait pas m'assurer que quelqu'un resterait à mes côtés.
Je ne pouvais pas forcer les autres à m'apprécier.
Et si je tentais de le faire, que resterait-il de leur affection ?
Rien.
Seulement de la peur, de l'obéissance ou de l'intérêt.
Je n'avais pas besoin d'être un génie pour comprendre ça.
Pourtant, j'avais passé tout ce temps à me comporter comme si la puissance pouvait résoudre chacun de mes problèmes.
Je voulais devenir intouchable.
Mais peut-être que je cherchais surtout à ne plus jamais ressentir cette impression d'être insignifiant.
À ne plus jamais avoir peur que les personnes auxquelles je tenais finissent par disparaître.
Je restai silencieux un moment.
J'avais une famille, désormais.
Une mère qui me prenait dans ses bras, qui s'inquiétait pour moi, qui souriait chaque fois qu'elle me voyait.
Et pourtant, je n'étais pas tranquille.
Je voulais en savoir davantage sur elle, sur mon père, sur les Anciens et sur tout ce qu'on semblait me cacher.
Pourquoi ?
Parce que je ne leur faisais pas confiance ?
Non.
Ce n'était pas tout à fait ça.
Je voulais pouvoir leur faire confiance sans avoir à craindre de le regretter.
Je voulais croire que ma mère m'aimait sans avoir à me demander ce qu'elle me cachait.
Je voulais croire que les gens qui m'entouraient resteraient à mes côtés sans avoir à me demander ce qu'ils attendaient de moi.
Quelle absurdité.
Comment pouvais-je exiger de telles garanties ?
Les gens changeaient d'avis. Les relations se brisaient. Même les promesses les plus sincères pouvaient finir par ne plus rien valoir.
Je le savais mieux que quiconque.
Alors pourquoi continuais-je à espérer le contraire ?
Je n'avais aucune réponse.
Mais je n'avais pas non plus envie de passer cette nouvelle vie seul.
Je savais ce que cela faisait.
Et je n'avais aucune intention de recommencer.
Je devais donc trouver un autre moyen.
Un moyen de ne plus dépendre du bon vouloir des autres.
Un moyen de ne plus être celui qui avait tout à perdre.
Je restai silencieux un moment.
Puis une pensée s'imposa à moi.
Si je ne peux pas empêcher les gens de partir…
… alors je dois devenir quelqu'un qu'ils ne voudront pas perdre.
Je m'arrêtai.
C'était une idée intéressante.
Après tout, pourquoi les gens abandonnaient-ils quelqu'un ?
Parce qu'ils n'y tenaient plus ?
Parce qu'ils avaient trouvé mieux ailleurs ?
Parce que cette personne ne leur apportait plus rien ?
Les raisons pouvaient être nombreuses.
Mais si j'étais suffisamment utile, suffisamment important, suffisamment difficile à remplacer…
Alors, peut-être, les choses seraient différentes.
Je n'aurais plus besoin de supplier qui que ce soit de rester.
Je n'aurais plus besoin de me demander si j'étais suffisamment bon pour mériter une place dans la vie des autres.
Ma place serait évidente.
Nécessaire.
Je pourrais apporter quelque chose que personne d'autre ne pourrait offrir.
Et tant que je conserverais cette valeur, pourquoi me laisserait-on tomber ?
Un rire amer résonna dans mon esprit.
C'était presque amusant.
J'avais passé une partie de ma première vie à essayer de devenir quelqu'un de remarquable, sans jamais y parvenir.
Et maintenant, je cherchais encore à faire la même chose.
La différence, c'est que cette fois, je disposais de la magie.
D'une famille noble.
D'un talent que les Anciens eux-mêmes jugeaient dangereux.
J'avais enfin les moyens de devenir quelqu'un.
Alors je n'avais aucune raison de gaspiller cette occasion.
Je deviendrais puissant.
Je développerais mon talent.
J'apprendrais à connaître ce monde mieux que ceux qui y étaient nés.
Et je construirais quelque chose que personne ne pourrait facilement remplacer.
Je n'avais pas besoin que tout le monde m'aime.
Je n'avais pas besoin que tout le monde m'admire.
Il me suffisait de devenir assez important pour que ma disparition ait des conséquences.
Assez important pour que ceux qui voudraient se débarrasser de moi aient quelque chose à perdre.
Assez important pour qu'on réfléchisse à deux fois avant de me tourner le dos.
Oui.
C'était une bonne solution.
Du moins, elle me semblait bonne.
Je n'avais pas remarqué que, dans ma manière de penser, une chose venait de changer.
Je ne cherchais plus seulement à me protéger des autres.
Je cherchais à faire en sorte qu'ils aient besoin de moi.
Et, quelque part au fond de moi, je commençais déjà à confondre ces deux choses.
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Une sensation étrange me traversa.
Comme si quelque chose me tirait lentement hors de cette obscurité.
Le silence commença à se fissurer.
Des sons indistincts me parvinrent.
Des voix.
Des pas précipités.
Puis un sanglot.
Je reconnus cette voix.
— Aldric…
Maman.
Je tentai de répondre, mais aucun son ne sortit.
La sensation de flottement disparut progressivement, remplacée par un poids familier.
Mon corps.
Je retrouvai mes bras, mes jambes, ma respiration.
Puis la douleur.
Elle était toujours là, bien que moins intense.
J'ouvris péniblement les yeux.
Un plafond inconnu se dessinait au-dessus de moi.
Je mis quelques secondes à comprendre que j'étais allongé sur un lit.
Ma mère était assise à côté de moi.
Ses cheveux roux étaient en désordre, ses yeux rougis et ses mains tremblaient légèrement.
Dès qu'elle remarqua que j'étais réveillé, elle se pencha vers moi et me serra contre elle.
— Aldric…
Sa voix se brisa.
Je sentis ses bras se resserrer autour de mon petit corps.
Elle pleurait.
Je ne savais pas depuis combien de temps elle était restée ainsi, à attendre que je me réveille.
Je ne savais pas non plus ce qui m'était arrivé.
Mais je sentais son inquiétude.
Sa peur.
Et cette affection que je n'avais jamais connue avant cette vie.
J'aurais pu lui poser toutes mes questions immédiatement.
J'aurais pu lui demander ce qui m'était arrivé, pourquoi j'avais ressenti cette douleur au niveau du cœur et ce qu'elle me cachait depuis tout ce temps.
Pourtant, je restai immobile.
Je levai lentement les bras et les passai autour de son cou.
Elle me caressa les cheveux en murmurant des mots que je ne compris pas.
Je laissai ma tête reposer contre son épaule.
Pour le moment, cela suffisait.
Je pouvais attendre quelques heures avant de réclamer des réponses.
Après tout, elle était là.
Elle me serrait dans ses bras comme si elle avait eu peur de me perdre.
Et, pour une fois, je n'avais pas envie de réfléchir davantage.
Je voulais simplement profiter de cet instant.
Même si, quelque part dans mon esprit, une petite voix me rappelait que je ne devais pas oublier mes questions.
Je ne l'ignorai pas.
Je les poserais demain.
Je voulais savoir où je mettais les pieds.
Je voulais comprendre cette famille, ce monde et les dangers qui m'attendaient.
Et je voulais devenir assez puissant pour ne plus être à la merci des décisions des autres.
Mais désormais, j'avais une autre idée en tête.
Je ne voulais plus être celui qu'on pouvait abandonner sans réfléchir.
Je voulais devenir quelqu'un qu'on ne pourrait pas remplacer facilement.
Quelqu'un dont on remarquerait l'absence.
Quelqu'un qu'on aurait une raison de garder auprès de soi.
Je ne voyais pas ce qu'il y avait de mal à cela.
Après tout, ce n'était pas comme si je comptais forcer les gens à rester.
Je voulais seulement leur donner une bonne raison de le faire.
À l'époque, je ne voyais pas encore la différence.