Chapitre 10
Quatre jours.
C’était le temps que j’avais passé inconscient après ma rencontre avec les Anciens.
Quatre putains de jours.
J’avais appris la nouvelle quelques minutes après mon réveil, et depuis, je ne cessais d’y penser.
Quatre jours pendant lesquels je n’avais rien pu faire. Et pendant ce temps, le monde continuait de tourner.
Je n’avais pas l’intention de rester les bras croisés.
J’avais pris une décision. Je comptais la respecter.
Devenir plus fort. Comprendre ce monde. Découvrir ce que les Varnheim me cachaient.
Mais pour commencer, je devais débloquer mon talent.
Je me tournai vers ma mère, assise près de mon lit.
— Maman, comment est-ce que je peux débloquer mon talent ?
Son expression changea légèrement.
— Aldric, tu viens à peine de te réveiller. Tu devrais d’abord te reposer…
— Je me suis déjà reposé pendant quatre jours.
Elle entrouvrit la bouche, puis la referma.
Je savais qu’elle s’inquiétait pour moi. Après ce qui s’était passé, elle avait toutes les raisons de le faire.
Mais je ne pouvais pas continuer à attendre.
— Maman, repris-je plus doucement, tu m’as dit que tu m’expliquerais certaines choses plus tard. Je crois que le moment est venu.
Elle baissa les yeux.
Je connaissais cette expression.
C’était celle qu’elle prenait chaque fois que je posais une question à laquelle elle ne voulait pas répondre.
— S’il te plaît, ajoutai-je. Je ne te demande pas de tout me raconter. Je veux seulement comprendre ce qui m’arrive.
Elle resta silencieuse quelques instants.
— Tu as raison, finit-elle par murmurer. Après ce qui s’est passé hier… je ne peux pas continuer à te demander d’attendre sans rien t’expliquer.
Elle inspira profondément avant de reprendre.
— Mais je dois te prévenir, Aldric. Il y a des choses que je ne peux pas te révéler. Et d’autres que tu n’es pas encore prêt à comprendre.
Encore des secrets.
Je retins un soupir.
Au moins, cette fois, elle semblait disposée à m'expliquer quelque chose.
— Commençons par ton éveil, dit-elle. Tu te souviens de ce que tu as vu ?
Je hochai la tête.
Difficile d'oublier un endroit pareil.
Un ciel rouge sang. Une mer de conscience de la même couleur. Un arbre noir aux feuilles écarlates, sous une pluie de sang, tandis que des voix d'enfants résonnaient dans les ténèbres.
Je n'avais jamais rien vu d'aussi terrifiant.
Ni d'aussi fascinant.
— Ce n'était pas un rêve, expliqua-t-elle. La Conscience du Monde t'a montré l'apparence de ta mer de conscience.
Je fronçai les sourcils.
— Ma mer de conscience ?
— Oui. C'est là que ton talent prend racine. Ce que tu as vu était une représentation de ton monde intérieur. Une manifestation de ton talent, telle que la Conscience du Monde te l'a présentée.
Je repensai à cet arbre.
À ses racines.
À cette sensation oppressante qui semblait émaner de chaque partie de ce paysage.
L'Arbre de la Ruine et de la Dépravation.
Rien que son nom ne présageait rien de bon.
— Alors, si je veux débloquer mon talent, je dois retourner dans cet endroit ?
Ma mère secoua doucement la tête.
— Ce n'est pas aussi simple. Pour le moment, tu dois surtout apprendre à développer ton mana et à comprendre ton affinité.
— Quel rapport avec mon talent ?
— Le mana est essentiel à la pratique de nombreuses disciplines. Mais il ne faut pas confondre ton talent et ton affinité. Ce sont deux choses différentes.
Elle marqua une pause, probablement pour s'assurer que je suivais.
— Ton affinité est liée à la manière dont tu peux interagir avec une forme particulière d'énergie. La tienne est le bois. Quant à ton talent, il t'est propre. Tu devras apprendre à le comprendre et à l'utiliser.
Je hochai la tête.
Cette distinction me paraissait logique.
— Il existe trois grandes voies pour exploiter une affinité, poursuivit-elle. La magie, la culture martiale et la sorcellerie.
Elle m'expliqua ensuite, dans les grandes lignes, leurs différences.
La magie reposait sur la manipulation du mana afin de produire des phénomènes surnaturels.
La culture martiale permettait de renforcer le corps et de développer des techniques de combat en combinant entraînement et énergie.
La sorcellerie, quant à elle, utilisait des procédés particuliers pour produire des effets qui ne relevaient pas nécessairement de la magie ordinaire.
Les frontières entre ces disciplines semblaient parfois floues, mais chacune possédait ses propres méthodes et ses propres exigences.
— Et laquelle me conviendrait le mieux ?
— Je ne peux pas encore te le dire. Tu es trop jeune pour choisir une voie définitive. Pour l'instant, tu dois apprendre les bases.
Évidemment.
Toujours cette histoire de bases.
Je commençais à comprendre pourquoi les enfants de ce monde devaient attendre avant de pouvoir réellement progresser.
— Pour développer ton mana, tu auras besoin d'une méthode de mana, reprit-elle. Elle te permettra de le cultiver et d'améliorer progressivement tes capacités.
— Et celle des Varnheim ?
Un léger sourire apparut sur ses lèvres.
— Notre méthode compte parmi les meilleures de l'Empire. Notre famille possède un héritage ancien, et ses techniques ont été perfectionnées au fil des générations.
Enfin, une bonne nouvelle.
Je disposais donc d'une méthode solide, d'une affinité de rang A et d'un talent de rang S.
Sur le papier, j'avais de quoi partir sur de bonnes bases.
À condition, bien sûr, de réussir à débloquer ce fichu talent.
— Alors, quand est-ce que je pourrai commencer ?
Ma mère détourna le regard.
Mon enthousiasme retomba aussitôt.
— Aldric… il y a quelque chose que tu dois savoir.
Et voilà.
Je savais que cette conversation finirait par prendre cette tournure.
Elle entrelaça ses doigts sur ses genoux.
— Peu après ta naissance, j'ai été victime d'une malédiction.
Je restai immobile.
— Une malédiction ?
— Elle m'empêche de révéler certaines informations concernant les Varnheim. Il m'est impossible de parler librement de tout ce que je sais.
Je la fixai, incapable de trouver quoi répondre.
Une malédiction.
On avait réellement maudit l'épouse du vicomte ?
Bordel, mais qu'est-ce qui n'allait pas chez ces gens ?
Je comprenais que les nobles puissent avoir des secrets. Je comprenais même qu'ils prennent des mesures pour les protéger.
Mais maudire une femme pour l'empêcher de parler ?
Quel genre de famille faisait ça ?
Ma mère baissa les yeux.
— C'est une mesure de sécurité. Les Varnheim ne peuvent pas se permettre que certains de leurs secrets tombent entre les mains d'autres familles.
Je serrai les poings.
Une mesure de sécurité.
Bien sûr.
Il suffisait donc d'appeler ça ainsi pour que tout devienne acceptable.
Je me forçai à respirer lentement. M'emporter ne m'apporterait aucune réponse.
Pourtant, une question venait de s'imposer à moi.
Une question que je n'avais pas envie de poser.
— Maman…
Elle releva la tête.
— Est-ce qu'ils m'ont maudit, moi aussi ?
Le silence tomba dans la chambre.
Je la regardai droit dans les yeux.
Elle ne répondit pas.
Ses lèvres tremblèrent légèrement. Ses yeux s'embuèrent, puis elle baissa lentement la tête.
Mon cœur se serra.
Je n'avais pas besoin qu'elle prononce un seul mot.
Putain de merde.
C'était donc possible.
Les Anciens avaient peut-être décidé de me faire subir la même chose.
Je repensai à cette douleur qui avait explosé dans ma poitrine, juste sous l'emblème des Varnheim.
À ces quelques secondes pendant lesquelles j'avais perdu le contrôle de mon corps.
À l'obscurité dans laquelle j'avais sombré.
Une coïncidence ?
Peut-être.
Mais je n'arrivais plus à considérer cette possibilité comme une certitude rassurante.
— Pourquoi ? demandai-je d'une voix que je ne reconnus pas moi-même. Pourquoi me feraient-ils ça ?
Ma mère essuya rapidement ses yeux.
— Aldric, je…
Elle s'interrompit.
Je vis ses lèvres bouger, mais aucun mot n'en sortit.
Elle essaya de reprendre la parole.
En vain.
Je sentis une colère sourde monter en moi.
Je n'avais rien fait !
J'étais un enfant de cinq ans. Je venais à peine de découvrir ce monde, et ces vieux salauds me traitaient déjà comme une menace.
Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien craindre de moi ?
Je voulais continuer à poser des questions. Exiger des réponses. Comprendre ce qu'ils m'avaient fait.
Mais ma mère ne disait plus rien.
Elle semblait même incapable de me regarder.
Je finis par détourner les yeux.
Calme-toi, Aldric.
Je devais réfléchir.
Me mettre en colère contre des gens dont j'ignorais presque tout ne me servirait à rien.
Mais une chose était certaine : je ne pouvais plus me permettre de leur faire confiance aveuglément.
Je devais comprendre les règles de ce monde. Découvrir les limites de mon talent. Et surtout, trouver un moyen de me protéger.
Même contre ma propre famille.
TOC. TOC. TOC.
Trois coups frappés à la porte interrompirent mes pensées.
Ma mère sursauta.
Elle passa rapidement ses doigts sous ses yeux, sécha ses larmes et inspira profondément.
— Entrez.
La porte s'ouvrit.
Un homme d'âge mûr vêtu d'un uniforme impeccable entra dans la chambre. Sa posture était droite, ses gestes mesurés, et son visage affichait le calme professionnel de quelqu'un habitué à annoncer de mauvaises nouvelles sans laisser paraître la moindre émotion.
Albert.
Le majordome des Varnheim.
Il s'inclina respectueusement devant ma mère.
— Madame.
— Que se passe-t-il, Albert ?
— Je viens vous transmettre une invitation de la part de monsieur le vicomte.
Ma mère fronça les sourcils.
— Une invitation ?
— Monsieur le vicomte a décidé d'organiser son mariage. Il souhaite que vous et le jeune maître Aldric soyez présents à la cérémonie.
Je crus avoir mal entendu.
Son mariage ?
Attendez une seconde.
Mon père allait se marier ?
Avec sa concubine ?
Mais quelle était cette putain de blague ?
Je tournai lentement la tête vers ma mère.
Son visage s'était figé.
— C'est une blague, n'est-ce pas ?
Sa voix était basse. Presque calme.
Pourtant, au même instant, l'atmosphère de la chambre changea.
Une chaleur soudaine se répandit dans la pièce.
Je la sentis sur ma peau, d'abord légère, puis de plus en plus intense. L'air lui-même semblait devenir plus lourd, comme si la température montait à chaque seconde.
Albert ne bougea pas.
Il sortit simplement une lettre de sa veste et la tendit à ma mère.
— Voici l'invitation officielle, madame.
Elle la lui arracha presque des mains.
Ses yeux parcoururent rapidement le document.
Plus elle avançait dans sa lecture, plus la chaleur devenait insupportable.
Je sentais déjà la sueur perler sur mon front.
Qu'est-ce que…
Ma mère replia brusquement la lettre.
Son expression était devenue terrifiante.
Je ne l'avais jamais vue ainsi.
Elle qui me souriait toujours, qui me prenait dans ses bras et me chantait des berceuses…
Pour la première fois, j'avais l'impression d'apercevoir quelque chose de profondément dangereux derrière son visage habituellement doux.
Elle se leva.
— Je vois.
Deux mots.
C'était tout ce qu'elle avait prononcé.
Puis elle se dirigea vers la porte.
En passant devant Albert, elle ne lui accorda pas le moindre regard.
L'homme s'inclina une nouvelle fois avant de la laisser sortir.
La porte se referma.
La chaleur disparut progressivement.
Je restai silencieux quelques secondes, incapable de détourner les yeux de l'endroit où ma mère se tenait quelques instants plus tôt.
Puis Albert se tourna vers moi.
— Je suis heureux de vous voir rétabli, jeune maître. Je vous souhaite un prompt rétablissement.
Je lui répondis d'un léger signe de tête.
Il s'inclina une dernière fois et quitta la chambre.
Click.
Le silence retomba.
Je me retrouvai seul avec mes pensées.
Une malédiction.
Des secrets de famille.
Des Anciens qui semblaient prêts à tout pour préserver leurs intérêts.
Et maintenant, mon père qui décidait d'épouser sa concubine, comme si ma mère n'existait pas.
Je passai lentement une main sur mon visage.
J'avais voulu commencer à développer mon talent.
C'était pourtant simple, non ?
Apprendre à cultiver mon mana, comprendre mon affinité, débloquer mes compétences.
Un plan clair. Des objectifs précis.
Mais en l'espace de quelques minutes, j'avais découvert que même les bases de ce monde m'étaient cachées.
Et que ma propre famille était peut-être à l'origine de mes problèmes.
Je laissai retomber ma main sur le drap.
Bon sang…
Ça faisait beaucoup à encaisser en une seule journée.