Chapitre 8
Statut
Nom : Aldric Varnheim
Profession : Aucune
Âge : 5 ans
Position : Noble de l’Empire de Berne
Talent : Porteur de l’Arbre de la Ruine et de la Dépravation (rang S)
Mana : Rang F
Affinité : Bois (rang A)
Compétences : Aucune
Je ne pus retenir un soupir de soulagement.
Enfin.
C’était la première pierre de l’édifice que je comptais bâtir. La prochaine étape consistait à me faire reconnaître par les Varnheim et à accéder à leurs ressources. Avec leur soutien, je pourrais développer mes capacités sans avoir à me soucier constamment de ma survie.
Du moins, c’était le plan.
Je me demandai comment obtenir davantage d’informations sur mon talent. À peine cette pensée m’avait-elle traversé l’esprit qu’une seconde fenêtre apparut.
Talent : Porteur de l’Arbre de la Ruine et de la Dépravation
Rang : S → F
Intégration : 0 %
Le porteur de l’Arbre de la Ruine et de la Dépravation entretient et nourrit les émotions négatives et destructrices.
Compétences :
1. Racines de sang — Scellée
2. Germination de la Ruine — Scellée
3. Germination de la Dépravation — Scellée
4. Culture de la Ruine et de la Dépravation — Scellée
Je fixai l’interface en silence.
… Quoi ?
Mon talent était de rang S, mais son rang actuel était F. Son intégration était de zéro pour cent et ses quatre compétences étaient scellées.
Quant à sa description, elle se résumait à une phrase inquiétante qui ne m’apprenait presque rien.
J’avais espéré un pouvoir extraordinaire, pas une énigme accompagnée de quatre cadenas.
Je refermai la fenêtre. Inutile de tirer des conclusions hâtives. Je devais d’abord comprendre le fonctionnement du système.
Pour cela, une seule personne pouvait m’aider.
Ma mère.
Elle avait passé la nuit à mon chevet. Lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, ses paupières étaient lourdes et de profondes cernes creusaient son visage.
Son regard se posa sur moi. Aussitôt, elle me prit dans ses bras.
— Aldric… Je suis désolée.
Sa voix tremblait.
Elle m’expliqua pourquoi elle ne m’avait prévenu ni de la douleur qui accompagnait l’éveil ni de la vision que je risquais de voir. Selon elle, connaître la violence d’une épreuve à l’avance pouvait la rendre plus difficile à supporter. Quant à la vision, elle ignorait ce que j’allais découvrir et ne voulait pas m’imposer une interprétation avant même que je l’aie vécue.
Je comprenais son raisonnement. Je n’étais pas certain d’être d’accord avec sa méthode, mais je savais qu’elle n’avait pas cherché à me faire souffrir.
— Ne vous inquiétez pas, mère. Je vais bien.
Elle me serra plus fort contre elle.
Après quelques instants, elle se détacha et me demanda :
— Peux-tu retirer ta chemise, mon ange ?
Je clignai des yeux, perplexe, puis m’exécutai.
Elle me fit pivoter pour examiner mon torse.
C’est alors que je la remarquai.
Sur le côté gauche de ma poitrine se trouvait une marque que je n’avais jamais eue auparavant : le blason des Varnheim, un crâne à la mâchoire ouverte d’où poussait un camélia blanc aux reflets dorés.
Je l’effleurai du bout des doigts. Elle était tiède.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La preuve que tu appartiens à notre famille. Personne ne pourra le nier.
— Pourquoi est-elle apparue maintenant ?
Ma mère détourna les yeux.
— Ton père devra te l’expliquer. Ce n’est pas à moi de le faire.
Encore une question sans réponse.
Elle appela les domestiques. Il était temps de me préparer pour ma rencontre avec les Anciens.
---
Le carrosse nous conduisit vers le domaine principal.
Pendant le trajet, je songeai à lui parler de mon talent, mais ma mère m’arrêta avant que je puisse aborder le sujet.
— Pas ici, Aldric. Certaines choses ne peuvent pas être discutées aussi librement. Tu auras toutes les réponses nécessaires lorsque le moment sera venu.
Son ton ne laissait aucune place à la négociation.
Je compris qu’elle ne voulait pas simplement éviter une conversation désagréable. Les informations concernant le talent de l’héritier étaient probablement considérées comme des secrets de famille, susceptibles d'influencer les alliances et les rapports de force.
Je gardai donc mes questions pour moi.
Le carrosse finit par s’immobiliser devant une immense bâtisse de pierre dont l’architecture rappelait celle d’une église.
Un homme entièrement vêtu de noir se tenait devant l’entrée. Son visage était dissimulé par un masque sans ouverture visible, à l’exception d’un blason gravé en son centre.
Il s’inclina devant ma mère, puis nous invita à le suivre.
À l’intérieur, je découvris une véritable église : des rangées de bancs, de hautes colonnes et des fenêtres laissant filtrer une lumière froide.
Cette découverte me surprit. Les Varnheim n’étaient pas connus pour leur piété. Leur réputation reposait davantage sur leurs connaissances en matière de poisons et de malédictions.
Pourquoi construire un lieu pareil ?
Je n’eus pas le temps de poser la question.
L’homme masqué s’installa devant un piano près de l’autel et joua quelques notes.
Un grondement sourd retentit. Le sol s’ouvrit sous l’instrument, révélant un escalier qui s’enfonçait dans les profondeurs du bâtiment.
Je suivis ma mère sans poser de questions supplémentaires.
La descente déboucha sur un vaste hall souterrain. Des dizaines de portraits couvraient les murs. Ils représentaient des hommes et des femmes de différentes générations, mais tous partageaient les mêmes caractéristiques : des cheveux blancs et des yeux dorés.
Sous chaque tableau figurait un nom.
Tous étaient des Varnheim.
Je ralentis.
Ma chevelure rouge sombre détonnait au milieu de ces portraits. Je comprenais mieux pourquoi les domestiques s’y intéressaient autant et pourquoi certains membres de ma famille me regardaient avec méfiance.
À leurs yeux, mon apparence était peut-être la preuve d'une anomalie qu'ils préféraient ne pas voir.
Nous nous arrêtâmes devant une imposante porte de bois sombre, ornée de deux crânes sculptés.
Elle s'ouvrit d'elle-même.
— Veuillez attendre ici, madame la vicomtesse, indiqua l'homme masqué. La réunion ne devrait pas durer trop longtemps.
Ma mère posa une main sur mon épaule.
— Reste calme, Aldric.
Je hochai la tête, puis franchis seul le seuil.
Avant de reprendre sa place devant la porte, l'homme masqué jeta un bref regard à mon ombre. L'atmosphère me parut soudain plus lourde, mais je n'eus pas le temps de m'interroger davantage.
La porte se referma derrière moi.
---
La salle de réunion était sobre. Une table semi-circulaire occupait le centre de la pièce, entourée de quelques chaises.
Quatre personnes m'attendaient.
Deux vieillards étaient assis à droite. À gauche se trouvaient un homme d'apparence relativement jeune et une petite vieille femme.
Au centre siégeait un homme à la carrure imposante, semblable à celle d'un ours.
Je m'avançai et m'inclinai.
— Je suis Aldric Varnheim, fils aîné de la famille et héritier désigné. Je vous remercie de m'accorder cette audience.
Le silence qui suivit fut pesant.
Les quatre Anciens me fixèrent. Leurs yeux se mirent à briller d'une lueur étrange et une sensation désagréable parcourut mon corps.
J'avais l'impression qu'ils examinaient chaque partie de mon être, comme si rien ne pouvait leur échapper.
Je serrai les poings pour ne rien laisser paraître.
L'homme au centre marmonna quelques mots. Je parvins à distinguer deux termes : bois et F.
Puis il me demanda :
— Retire ta chemise.
Je m'exécutai.
Ils examinèrent la marque sur ma poitrine, puis mes cheveux. Leurs regards s'attardèrent sur ces derniers, et le silence se prolongea.
Finalement, le quatrième Ancien, un vieillard au visage étroit et au nez crochu, prit la parole.
— Cet examen ne prouve rien. Sa lignée est douteuse, et cette marque pourrait être une falsification. Qui nous dit qu'il ne s'agit pas d'une tentative d'infiltration ?
— Ça suffit, quatrième Ancien, ordonna l'homme au centre.
Le vieillard se tut, mais son regard resta chargé de mépris.
Je sentis une tension grandissante dans la pièce.
— Y a-t-il un problème ? demandai-je.
La petite vieille femme croisa les mains devant elle.
— Tu ne corresponds pas aux critères que nous avons établis pour représenter notre famille, Aldric. Ton apparence soulève des questions, et ton talent n'arrange rien.
Elle prononça son nom avec une répugnance à peine dissimulée.
— Porteur de l'Arbre de la Ruine et de la Dépravation. Même sans en connaître toutes les capacités, son appellation suffit à inquiéter ceux qui l'entendent. Quelle image donnerions-nous en présentant son détenteur comme notre futur chef ?
Elle marqua une pause avant de poursuivre :
— Notre famille a déjà perdu une grande partie de son prestige à cause de l'empereur. Notre position est fragile. Nous ne pouvons pas nous permettre de donner à nos rivaux une nouvelle raison de nous attaquer.
Je compris alors que cette réunion dépassait largement mon cas personnel.
Les Varnheim ne cherchaient pas seulement à déterminer si j'étais digne de devenir leur héritier. Ils devaient aussi protéger une famille dont l'influence avait déjà été affaiblie. Dans leur situation, chaque décision pouvait avoir des conséquences sur leurs alliances et leurs ennemis.
L'homme à la carrure d'ours prit la parole.
— Ton talent est actuellement de rang F. Nous savons que cela ne reflète pas nécessairement son potentiel. Les talents doivent être développés : leurs capacités doivent être découvertes, comprises et intégrées. Personne ne maîtrise pleinement un pouvoir au moment de son éveil.
Il posa ses mains sur la table.
— Ton talent est de rang S, mais nous ignorons ce qu'il exigera de toi pour atteindre son plein potentiel. Nous ne connaissons ni l'étendue exacte de ses capacités ni les risques liés à leur développement.
Son regard se durcit.
— En temps normal, nous prendrions le temps de t'entraîner et d'étudier ton pouvoir. Mais notre famille ne peut pas se permettre de développer à l'aveugle une capacité potentiellement dangereuse et imprévisible. Nous devons d'abord rétablir notre position.
La vieille femme acquiesça.
— Nous ne rejetons pas nécessairement ton potentiel. Nous refusons de prendre un risque que notre situation actuelle ne nous permet pas d'assumer.
Je restai silencieux.
Ils savaient que mon talent pouvait devenir exceptionnel, mais ils ignoraient ce qu'il pourrait leur coûter. Et, compte tenu de leur situation politique, ils ne voulaient pas miser leurs ressources sur un pouvoir qu'ils ne pouvaient pas encore contrôler.
Pour eux, j'étais une incertitude dont ils n'avaient pas besoin.
— Je comprends mieux pourquoi le vicomte n'a pas jugé nécessaire d'assister à cette réunion, déclara le jeune homme.
Je baissai les yeux.
Mon père n'était même pas venu.
J'avais cru qu'un talent de rang S suffirait à attirer l'attention de ma famille. Je m'étais trompé. Ils ne voulaient pas prendre le risque de développer mes capacités, même si elles pouvaient un jour leur être utiles.
Je relevai la tête.
— Dans ce cas, je m'entraînerai jusqu'à ce que vous n'ayez plus aucune raison de douter de moi. Je maîtriserai mon talent et je vous prouverai que je suis digne de cette place.
Un silence accueillit ma déclaration.
Puis une pression écrasante s'abattit sur moi.
Mes genoux heurtèrent le sol.
— Gah !
Une force invisible me clouait à terre. L'air me manquait, comme si des mains se refermaient lentement autour de mon cou.
Je suffoquais. Mes doigts se crispèrent contre le sol tandis que je tentais désespérément de reprendre mon souffle.
— Quatrième Ancien, intervint l'homme au centre. Retirez votre pression.
La force disparut aussitôt.
Je m'effondrai sur le côté et aspirai une grande goulée d'air. Ma gorge me brûlait, et mon cœur cognait contre ma poitrine.
Le quatrième Ancien me contempla avec un sourire méprisant.
— Ne te méprends pas, petit. Tu n'as encore rien prouvé. Avant même la force ou le talent, un noble doit posséder une chose : la légitimité.
Il me désigna du doigt.
— Un insecte sans légitimité ne vaut pas mieux qu'un roturier. Peu importe son potentiel. Sans reconnaissance, il ne représente rien.
Je voulais lui répondre, mais aucun mot ne me vint.
Je n'étais qu'un enfant de cinq ans, à genoux devant des hommes capables de m'écraser sans même bouger.
Le quatrième Ancien esquissa un dernier sourire avant de disparaître dans une brume noire.
L'homme à la carrure d'ours me fixa.
— Tu conserveras ta position d'héritier pour le moment, Aldric. Mais cette décision n'est pas définitive. Tu devras nous prouver que tu es digne de représenter cette famille. Dans le cas contraire, tu pourras rejoindre ta famille maternelle.
Ce n'était pas une reconnaissance.
C'était un sursis.
— Compris, répondis-je.
Une force invisible m'enveloppa soudainement. Je fus soulevé et projeté vers la sortie. La porte s'ouvrit devant moi, et j'atterris maladroitement dans le couloir.
Elle se referma derrière moi.
L'homme masqué ne bougea pas.
Je me relevai lentement, époussetant mes vêtements. Mes mains tremblaient encore.
J'avais cinq ans. Je venais à peine d'éveiller mon talent, et ma propre famille venait de m'expliquer qu'elle ne pouvait pas se permettre de miser sur moi.
Je baissai les yeux vers la marque sur ma poitrine.
Elle me parut soudain bien moins rassurante.
Je n'avais pas l'intention de les supplier. Je n'avais pas l'intention de renoncer.
Mais, je compris que cette réunion ne concernait pas uniquement mon avenir.
Ma place dans cette famille était aussi liée à la survie politique de ma mère.