Chapitre 7
J’étais allongé dans mon lit, les yeux rivés au plafond.
Ma mère était assise à mes côtés. Depuis le matin, elle ne m’avait pratiquement pas quitté. Elle avait discuté avec moi, veillé à ce que je ne manque de rien et insisté pour rester près de moi afin de m’aider à me détendre avant l’éveil.
Pourtant, quelque chose n’allait pas.
Son sourire semblait forcé. Par moments, je la surprenais à me regarder en silence, les yeux dans le vague, comme si une pensée douloureuse l’empêchait de profiter pleinement de cet instant.
Je ne savais pas ce qui la tourmentait. Pour être honnête, je ne savais même pas comment aborder le sujet.
Je me contentai donc de lui sourire en retour.
Elle passa doucement la main dans mes cheveux.
— Repose-toi, mon ange. Demain sera un grand jour.
J’avais hâte d’y être. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Cela faisait cinq ans que j’observais ce monde sans pouvoir réellement en faire partie. Cinq ans à écouter les adultes, à accumuler des connaissances et à imaginer tout ce que je pourrais accomplir une fois en mesure d’agir par moi-même.
Il avait fallu que je meure pour devoir attendre cinq longues années avant de pouvoir suivre mon premier véritable cours de magie.
Rien que d’y penser, j’avais du mal à contenir mon impatience.
Les heures s’écoulèrent lentement. Lorsque la lune atteignit le milieu du ciel, mes paupières devinrent soudainement lourdes.
Ma mère me souhaita une dernière fois bonne nuit, puis s’installa près de mon lit.
Je n’eus même pas le temps de lutter contre le sommeil.
---
Il n’y avait rien.
Pas de lumière. Pas de bruit. Pas même la sensation de posséder un corps.
J’étais plongé dans une immensité noire, incapable de distinguer quoi que ce soit autour de moi. Je ne savais pas où je me trouvais, ni depuis combien de temps j’étais là.
Puis, soudain, quelque chose explosa.
L’obscurité se déchira dans une déflagration silencieuse. Une lumière rouge jaillit de toutes parts, envahissant l’espace.
Une seconde explosion retentit.
Cette fois, un ciel apparut au-dessus de moi. Un ciel rouge sang, chargé d’énormes nuages d’orage que des éclairs déchiraient par intermittence.
Au même instant, le vide sous mes pieds se transforma en une étendue liquide.
Une mer.
À perte de vue, une mer rouge, sombre et épaisse, dont les vagues se soulevaient lentement avant de s’écraser les unes contre les autres.
Du sang.
Je n’avais aucune idée de ce que je devais faire. Pourtant, contrairement à ce que j’aurais pu imaginer, je ne ressentais aucune peur.
Seulement une étrange impression de familiarité.
Comme si cet endroit m’appartenait. Comme si j’avais toujours été destiné à m’y trouver.
Je ne savais pas comment l’expliquer, mais je connaissais son nom.
Ma mer de conscience.
L’endroit où le système se connectait à mon esprit.
Et la mienne était faite de sang.
Eh bien. Au moins, elle avait de la personnalité.
Je n’eus pas le temps de m’attarder sur cette pensée.
La pluie commença.
Des trombes de sang s’abattirent sur la mer, soulevant des vagues qui s’entrechoquaient dans un vacarme assourdissant.
Puis les sons arrivèrent.
Des rires. Des pleurs. Des cris étouffés. Des murmures indistincts.
Toutes ces voix se superposaient, formant une cacophonie si dense que je n’arrivais pas à distinguer un seul mot.
Au début, je crus n’entendre que quelques voix isolées.
Puis je compris qu’elles étaient des dizaines.
Des centaines, peut-être.
Des voix d’enfants.
Certaines semblaient provenir des profondeurs de la mer, tandis que d’autres résonnaient dans le ciel, comme si elles tombaient avec la pluie.
L’une après l’autre, elles s’éteignaient.
Et chaque fois qu’une voix disparaissait, une pousse jaillissait de la surface de la mer.
Elle grandissait à une vitesse anormale, son tronc s’épaississait et ses branches s’étendaient vers le ciel. Dans le même temps, ses racines plongeaient profondément sous la surface, disparaissant dans les eaux rouges.
Des chênes.
Bientôt, ils furent des dizaines, puis des centaines.
Leurs troncs étaient noirs comme du charbon. Leurs branches, noueuses et tortueuses, s’entremêlaient au-dessus de la mer. Quant à leurs feuilles, elles arboraient un rouge si profond qu’elles semblaient absorber la lumière autour d’elles.
Elles frémissaient sous la pluie de sang.
Je ne savais pas qui étaient ces enfants, ni ce qui leur était arrivé.
Je savais seulement que leurs voix disparaissaient les unes après les autres et que, chaque fois, un nouvel arbre prenait racine dans ma mer de conscience.
Je ne comprenais pas ce que je voyais.
Mais une chose me paraissait évidente : ces arbres n’étaient pas là par hasard.
Puis je le vis.
Au centre de cette forêt écarlate se dressait un arbre gigantesque.
Son tronc était si massif qu’il aurait fallu des dizaines d’hommes pour en faire le tour. Son écorce noire semblait avoir traversé des siècles, tandis que ses branches immenses s’élevaient vers le ciel rouge, comme si elles cherchaient à atteindre quelque chose au-delà de ce monde.
Il était ancien.
Imposant.
Terrifiant.
Je ne l’avais jamais vu auparavant. Je ne savais ni d’où il venait ni ce qu’il représentait.
Pourtant, son nom s’imposa à mon esprit avec une certitude absolue.
Je n’eus pas besoin de réfléchir. Je n’eus même pas besoin de chercher mes mots.
Je le connaissais, tout simplement.
Mes lèvres s’entrouvrirent.
— L’Arbre de la Ruine et de la Dépravation…
À peine eus-je prononcé ces mots qu’une douleur fulgurante me traversa les bras.
— AAARGH !
Je tombai à genoux.
Mes mains brûlaient.
Non… brûler ne suffisait pas à décrire ce que je ressentais. C’était comme si l’on appliquait du métal chauffé à blanc directement sur mes os, tandis qu’une force invisible s’acharnait à déchirer ma chair.
Je voulus ramener mes mains contre ma poitrine, mais mes bras refusaient de m’obéir.
La douleur s’intensifia.
Je criai. Je suppliai. J’implorai qu’on m’épargne.
Mais rien ne changea.
Puis mon corps se brisa.
Je sentis mes os céder les uns après les autres, mes muscles se déchirer et mes articulations se disloquer dans une succession de douleurs insoutenables.
Avant même que je puisse comprendre ce qui m’arrivait, tout se remit en place.
Et le supplice recommença.
Encore.
Puis encore.
Cinq ans d’attente pour ça ?
Ce système n’avait visiblement pas de période d’essai.
J’aurais voulu rire de cette pensée, mais je n’en avais pas la force.
La douleur était insupportable.
Je voulais que tout s’arrête. N’importe comment. Je voulais fermer les yeux et ne plus jamais les rouvrir.
À quoi bon la magie ? À quoi bon le système ? À quoi bon toute cette puissance, si je devais endurer une telle souffrance pour y accéder ?
Abandonner me semblait soudain être la seule solution raisonnable.
Puis un visage apparut dans mon esprit.
Celui de ma mère.
Je revis son sourire fragile, ses gestes tendres et cette expression tourmentée que je n’avais jamais réussi à comprendre.
Puis ce fut le visage du caïd qui m’avait arraché ma première vie. Son regard méprisant, qui me considérait comme un insecte dont il pouvait disposer à sa guise.
Ensuite, William.
Ses mensonges. Ses manipulations. Ce sentiment écœurant d’avoir été utilisé sans même m’en rendre compte.
Enfin, un dernier souvenir s’imposa à moi.
Une place vide à la table du banquet organisé pour mes trois ans.
La place de mon père.
Tous ces souvenirs se mélangèrent dans mon esprit, réveillant une colère que je croyais avoir enfouie depuis longtemps.
Quelque chose se brisa en moi.
Non.
Pas cette fois.
Si j’abandonnais maintenant, qu’est-ce qui m’empêcherait de recommencer demain ? Et après-demain ?
À quoi bon avoir obtenu une seconde chance si je devais renoncer dès la première épreuve ?
Je refusais de subir le même sort que dans ma vie précédente.
Je refusais de laisser les autres décider de ma valeur, de mon avenir ou de la place que je méritais dans ce monde.
Je serrai les dents.
La douleur me dévorait. Chaque fibre de mon corps semblait hurler de désespoir, me suppliant d’arrêter.
Mais je serrai les dents encore plus fort.
Jusqu’à sentir certaines d’entre elles se fissurer sous la pression de ma mâchoire.
Je m’en fichais.
Je ne voulais plus jamais être celui qu’on piétine.
Je voulais être celui qui décide.
Même lorsque ma conscience commença à vaciller, je refusai de céder.
Je m’accrochai à cette résolution comme à la dernière chose qui me restait.
Et puis…
La douleur disparut.
Brutalement.
La pluie de sang s’était arrêtée. Le tonnerre s’était tu. Les rires, les pleurs et les cris avaient cessé.
Un silence absolu s’étendait désormais sur la mer écarlate.
Je relevai lentement la tête.
L’arbre noir se dressait toujours devant moi, immobile au milieu de la forêt.
Il n’avait pas changé.
Il semblait simplement attendre.
Comme si tout ce qui venait de se produire n’avait été qu’une étape nécessaire pour parvenir à cet instant.
Je voulus faire un pas vers lui.
Mon corps ne répondit pas.
Une profonde torpeur m’envahit. Mes pensées devinrent confuses, tandis que le paysage se brouillait progressivement autour de moi.
Je n’eus pas le temps de lutter.
Tout disparut.
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J’ouvris les yeux.
Un plafond familier.
Celui de ma chambre.
Je restai immobile quelques secondes, le souffle court, encore incapable de distinguer clairement ce que je venais de vivre de la réalité qui m’entourait.
Puis je sentis quelque chose contre ma main.
Je tournai lentement la tête.
Ma mère dormait assise près de mon lit, le visage posé sur le matelas. Elle avait passé la nuit à veiller sur moi.
Même endormie, ses traits restaient crispés, comme si quelque chose continuait de la tourmenter jusque dans ses rêves.
Je la regardai longuement.
Puis je souris.
Je ne savais toujours pas pourquoi elle semblait porter un tel poids sur les épaules. Je ne savais pas non plus ce que cette épreuve impliquait réellement pour mon avenir.
Mais une chose était certaine : j’avais franchi la première étape.
Et je n’avais aucune intention de revenir en arrière.
— Statut.
Ma voix était faible.
Ma résolution, elle, ne l’était pas.