Chapitre 6
**POV d’Edwin**
— Là-bas, les servantes ne restent jamais longtemps.
Le vieux cuisinier avait dit ça en remplissant mon sac. J’aurais dû insister.
La veille, l’intendant m’avait convoqué avec un sourire poli et un parchemin au sceau des Varnheim.
— Un poste de confiance, Edwin. Veiller sur le fils aîné. Tu devrais être fier.
Fier.
J’aurais préféré les écuries.
Je n’étais pas ambitieux. Je voulais juste travailler, toucher mon salaire et envoyer de l’argent à ma famille. On ne refuse pas un ordre de l’intendant. Alors j’étais arrivé la veille au soir, un lit dans un dortoir quasi vide, une soupe tiède pour dîner.
On m’avait donné mes consignes : garder la chambre du jeune maître propre, signaler les problèmes, et surtout… ne jamais déranger la vicomtesse.
Sa réputation me précédait. Fouet, morts pour des broutilles, tyrannie. Les détails changeaient selon qui racontait, mais le fond restait le même.
Je n’avais aucune envie de vérifier.
Ce matin-là, je m’étais levé avant l’aube. Pain de seigle, fromage, deux œufs durs, puis direction la chambre du jeune maître.
Le couloir était trop silencieux.
J’avais déjà fait une partie du chemin quand j’entendis les pleurs.
Pas des pleurs de nourrisson ordinaires. J’avais des neveux. Je connaissais les cris de faim, les colères, les réveils en pleine nuit.
Ceux-là étaient différents.
Brisés. Épuisés.
Comme si l’enfant avait pleuré jusqu’à n’avoir plus la force de continuer.
J’accélérai le pas.
Pauvre petit.
Le père était rarement là. La mère… je préférais ne pas y penser.
J’hésitai une seconde devant la porte, puis tournai la poignée.
L’odeur me frappa en pleine face.
Du sang.
Partout.
Sol, draps, meubles. Des traînées sombres jusqu’à la commode.
Deux femmes gisaient dans la chambre.
Berthe et Magalie.
Je les connaissais.
Leurs visages étaient méconnaissables. Peau grisâtre, corps affaissés, comme s’ils avaient été vidés de l’intérieur.
Puis je le vis.
Le jeune maître était assis au milieu du sang.
Petit corps entièrement rouge. Mains, vêtements, joues… tout.
Il ne pleurait plus.
Il s’était tu à l’instant où j’avais ouvert.
Une aura s’échappait de lui. Rougeâtre, traversée de reflets dorés. L’or dominait, dense, presque vivant, comme s’il cherchait à engloutir le reste.
Je n’avais jamais rien vu de semblable.
Mon regard remonta jusqu’à son visage.
Yeux dorés.
Immenses.
Et dedans… une conscience. Une peur d’adulte.
Il me regardait sans bouger.
Mon estomac se contracta.
Le collier en or dans la main de Magalie.
Le sang.
Les deux corps.
Et cet enfant assis au milieu.
Une évidence terrifiante s’imposa.
Il les avait tuées.
Comment un bébé pouvait-il faire une chose pareille ?
Je regardai de nouveau les femmes. Traces de sang autour de leurs bouches. Doigts crispés. Corps vidés.
Puis le petit garçon.
L’aura ondulait toujours autour de lui.
Mon petit-déjeuner remonta d’un coup.
Je tombai à genoux et vomis sur le seuil, sur mes bottes, sur le tapis.
— Un démon…
Ma voix était à peine audible.
Le bébé ne bougeait toujours pas.
Je reculai sur les mains.
— Un démon !
Je me relevai et me précipitai dans le couloir.
— UN DÉMON ! C’EST UN DÉMON !
Je courais sans réfléchir.
Je criais à m’en déchirer la gorge.
Je voulais juste m’éloigner de cette chambre, de ces corps et de ce regard.
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**POV d’Aldric**
« Un démon ! »
Le cri résonna dans le couloir, puis s’éloigna.
Je restai assis au milieu du sang, les yeux fixés sur la porte ouverte.
Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé.
Quelques secondes.
Quelques minutes.
Le temps n’avait plus de sens.
J’avais cessé de pleurer dès que la porte s’était ouverte. Je ne l’avais pas décidé. Mon corps s’était simplement figé.
Je voulais appeler à l’aide.
Expliquer.
Qu’on me dise que c’était un cauchemar.
Aucun son ne sortait.
Je n’arrivais même plus à détourner les yeux des cadavres.
Puis des pas.
Plusieurs personnes.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai entendu Edwin crier !
— Il a parlé d’un démon !
Les domestiques arrivèrent devant ma chambre.
Et s’arrêtèrent.
Personne n’entra.
Je les regardai depuis le sol.
Leurs visages changèrent en découvrant les corps.
Une femme porta les mains à sa bouche. Un jeune homme recula si vite qu’il heurta le mur. Le vieux cuisinier se mit à marmonner une prière.
— Par les dieux…
Quelqu’un vomit dans le couloir.
Je voulais leur dire que je n’avais pas voulu ça.
Que j’avais seulement essayé de les effrayer.
Que je n’avais jamais voulu tuer personne.
Mais comment auraient-ils pu me croire ?
Un bébé couvert de sang, assis entre deux cadavres, avec cette lumière rouge et dorée qui s’échappait de moi.
Je ne la voyais pas directement, mais je la sentais. Des vagues lentes. L’or dominait largement.
— Berthe…
La voix d’une femme trembla.
— Oh, Berthe…
Elle se mit à pleurer.
Je baissai les yeux.
Berthe.
C’était donc son nom.
Je l’avais vue mourir. J’avais entendu ses derniers cris. J’avais senti son énergie me traverser et cette chaleur monstrueuse envahir mon corps.
Et j’avais aimé ça.
Mon estomac se retourna.
Je voulais vomir. Rien ne sortit.
Les domestiques continuaient de me regarder.
Terrifiés. Dégoûtés.
Une femme murmura :
— Le fils de la sorcière…
Il est comme elle.
Ils ne voyaient pas un enfant qui avait perdu le contrôle.
Ils ne voyaient pas quelqu’un qui regrettait.
Ils voyaient un monstre.
Je voulus protester.
Crier que je n’étais pas comme ça.
Que je n’étais pas un démon.
Les mots restèrent coincés.
Comment leur reprocher de me voir ainsi… alors que je ne savais même plus ce que j’étais moi-même ?
Un homme s’avança un peu, puis s’arrêta en remarquant l’aura.
Il regarda les corps.
Puis le collier dans la main de Magalie.
— Elles l’ont volé…
Elles ont volé les bijoux du jeune maître.
Un autre :
— Tu crois que…
— Je ne sais pas ! Mais regarde cette chambre !
Le silence retomba.
Ils avaient vu le collier. Le sang. Mes mains.
Ils avaient toutes les raisons de croire que j’avais découvert le vol et que je les avais tuées pour me venger.
Mais je n’avais rien prémédité.
Je n’avais même pas compris ce que je faisais.
Je voulais seulement les effrayer.
Leur montrer que je n’étais pas aussi inoffensif qu’elles le pensaient.
Et maintenant, deux femmes étaient mortes.
Quelqu’un finit par tirer la porte.
Lentement.
Du bout des doigts.
Comme on referme un cercueil.
La dernière chose que je vis fut le visage du vieux cuisinier.
Tristesse et terreur mélangées.
Puis la porte se referma.
Seul.
Avec les corps.
Avec le sang.
Avec cette chose qui continuait de pulser dans ma poitrine.
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Je ne sais pas combien de temps passa.
Le soleil monta. La tache de lumière sur le mur glissa du blanc du matin à l’or de l’après-midi.
Personne ne vint.
Des pas parfois. Des murmures. Une porte qui claquait au loin.
Mais personne n’entrait.
Je compris que je n’aurais aucune aide.
Le second du majordome avait donné ses ordres. Interdiction d’intervenir.
Le majordome lui-même était parti avec ma mère.
Personne ne viendrait avant son retour.
Je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir.
Ils avaient peur.
Moi aussi.
Je baissai les yeux vers mes mains.
Le sang avait commencé à sécher.
J’essayai de bouger les doigts. Ils me semblaient étrangers.
À côté de moi, Berthe.
Ongles déchirés.
Je me souvenais de ses mains agrippées à la commode, de ses jambes qui tremblaient, de sa bouche ouverte sur un cri silencieux.
Plus loin, Magalie serrait toujours le collier.
Même morte, elle n’avait pas lâché.
Je détournai les yeux.
Je voulais pleurer.
Crier.
Retrouver le vide que j’avais connu depuis ma naissance.
Mais le pire…
C’était que je ne ressentais plus la faim.
Ni la soif.
Ni la douleur dans ma tête.
Mon corps se sentait mieux que jamais.
Plus fort.
Plus éveillé.
Satisfait.
Cette pensée me donna envie de gerber.
Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ?
Dans ma première vie, Brian n’avait jamais tué personne.
Lâche, menteur, type qui faisait confiance au mauvais pote… mais jamais de sang sur les mains.
Jamais de plaisir à faire souffrir.
Alors pourquoi ?
Pourquoi cette chaleur quand j’avais absorbé leur énergie ?
Pourquoi j’avais voulu recommencer ?
Et surtout…
Si ça se reproduisait, est-ce que je serais capable de m’arrêter ?
Je fermai les yeux.
Je n’osais pas répondre.
Parce qu’au fond, une partie de moi connaissait déjà la réponse.
Je n’avais pas seulement peur de ce que j’avais fait.
J’avais peur de ce que je pourrais devenir.
Je restai immobile jusqu’à ce que la lumière disparaisse presque de la chambre.
Puis j’entendis des roues sur le gravier.
Une voiture venait d’arriver.
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**POV : La vicomtesse**
Le voyage avait été long, mais fructueux.
Trois jours dans la capitale. Sourires, négociations, vin trop cher, interlocuteurs qui croyaient pouvoir me faire perdre mon temps.
Tout s’était déroulé comme prévu.
Je n’avais qu’une hâte : rentrer.
Je n’aimais pas laisser Aldric seul aussi longtemps.
Il était encore si jeune.
Et malgré les précautions, certaines choses pouvaient mal tourner.
Le carrosse s’arrêta dans la cour.
Je m’attendais aux domestiques alignés, portière ouverte, bagages pris en charge.
Personne ne bougea.
Ils étaient là.
Alignés.
Mains jointes.
Yeux baissés.
Personne ne me regardait.
Une jeune lingère laissa tomber son plateau. La vaisselle se brisa. Elle ne ramassa même pas.
Je fronçai les sourcils.
La gouvernante s’avança. Ouvrit la bouche. Aucun son.
— Madame…
— Où est mon fils ?
Elle baissa encore plus les yeux.
Je n’attendis pas.
Je relevai mes jupes et me mis à courir.
Bracelets qui s’entrechoquaient. Hall. Escalier. Couloir.
Les domestiques s’écartaient sur mon passage comme si j’étais une flamme.
Une vieille murmura derrière moi :
— Madame… personne n’est entré depuis ce matin.
Je m’arrêtai une fraction de seconde.
Personne ?
Puis je repris ma course.
J’ouvris la porte.
L’odeur me frappa avant même que je comprenne.
Du sang.
Beaucoup.
Deux corps.
Peau grisâtre. Membres affaissés. Comme vidés de l’intérieur.
Magalie.
Berthe.
Au milieu, Aldric.
Assis dans une mare de sang séché.
Visage maculé.
Mains sur les genoux.
Yeux dorés fixant le vide.
Il ne pleurait pas.
Il ne tremblait pas.
Il ne réagissait même pas à mon arrivée.
Je balayai la pièce.
Meubles renversés. Bijoux au sol. Collier toujours dans la main de Magalie.
Quelque chose de grave s’était passé.
Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était l’état des deux femmes.
Elles n’avaient pas simplement été tuées.
Elles avaient été *vidées*.
Autour d’Aldric flottait l’aura.
Rouge et dorée.
L’or dominait nettement. Épaisse. Presque vivante.
Il n’en avait pas conscience.
Je m’approchai.
Les domestiques voyaient un enfant couvert de sang entre deux cadavres.
Moi, je voyais ce qui se développait en lui.
La Massacreuse au sang d’or.
Ses racines s’étaient étendues bien plus profondément. Elles s’enroulaient autour de son essence, s’enfonçaient, pulsaient à un rythme régulier.
Calmes.
Satisfaites.
Comme un animal repu.
Je retins un sourire.
Soixante-cinq pour cent d’intégration.
Soixante-cinq.
Bien au-delà de ce que j’avais espéré pour son âge.
Je regardai les deux corps.
Deux domestiques insignifiantes qui avaient cru pouvoir profiter de mon absence pour voler.
Je n’avais pas prévu qu’elles mourraient si tôt.
Mais je n’avais pas non plus prévu que l’intégration progresserait aussi vite.
Aldric avait mangé.
Un sourire monta lentement sur mon visage.
Fier.
Sincère.
Presque tendre.
Il avait mangé.
Je traversai la pièce sans me soucier du sang sur ma robe et m’agenouillai devant lui.
— Al ?
Aucune réaction.
Ses yeux glissèrent sur mon visage sans s’y arrêter.
Je posai une main sur sa joue.
Froide.
— Aldric. C’est maman.
Il ne répondit pas.
Je le pris dans mes bras.
Son corps était raide, glacé. Pendant quelques secondes, il resta immobile.
Puis il céda.
Sa tête retomba contre mon épaule.
Il se mit à trembler.
Je le serrai plus fort.
— Chut… Chut, mon ange. Maman est là.
Ses doigts s’accrochèrent à ma robe avec une force surprenante. Il enfouit son visage contre mon cou comme s’il craignait de tomber.
Je passai une main dans ses cheveux.
— Tu n’as rien fait de mal.
Son corps se contracta.
Il essayait de retenir ses sanglots. Il n’y arrivait plus.
Alors je le berçai.
Lentement.
Sans me soucier du sang qui s’étalait sur mes vêtements.
Il était encore si petit.
Si fragile en apparence.
Et pourtant, quelque chose d’extraordinaire était en train de naître en lui.
Je savais qu’il aurait peur.
Je savais qu’il se poserait des questions.
Il n’était pas encore capable de comprendre ce que son corps devenait, ni pourquoi il avait ressenti ce besoin de dévorer.
Mais cela viendrait.
Pour l’instant, il avait besoin de quelqu’un auprès de qui pleurer.
Et j’étais là.
Des pas précipités dans le couloir. Des voix. Puis le silence.
Les domestiques n’osaient toujours pas entrer.
Peu importe.
Ils pouvaient le craindre.
Le regarder comme un monstre.
Je n’avais pas besoin qu’ils comprennent.
Aldric, lui, ne savait pas encore ce que j’avais fait pour lui.
Ni pourquoi la Massacreuse avait été introduite dans son existence.
Ni ce que j’espérais accomplir grâce à elle.
Il savait seulement qu’il avait tué deux personnes.
Et qu’il avait peur de lui-même.
Je continuai de le bercer.
Il s’accrocha plus doucement, épuisé.
Je déposai un baiser sur son front.
Il ne savait pas encore que j’étais la seule personne dans cette maison à ne pas avoir peur de lui.
Pas parce que je ne voyais pas ce qu’il devenait.
Mais parce que je savais exactement ce que j’attendais de lui.
Je fermai les yeux un instant.
La deuxième étape était franchie.
Grandis bien, Aldric.
Grandis bien.