Chapitre 5
« … »
J’ouvris péniblement les yeux.
Une douleur sourde me martelait le crâne, comme si quelqu’un s’amusait à frapper l’intérieur de mon cerveau avec un marteau.
Putain… Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
Je portai une main à mon front. Mon corps était lourd, mes membres engourdis. J’avais l’impression d’avoir couru pendant des heures sans dormir depuis des jours.
Puis les souvenirs de la veille revinrent.
Soupir.
Il faut que je me tire d’ici au plus vite.
Le jardin. Les fleurs. Cette pression étouffante. Et surtout cette sensation d’être aspiré par quelque chose que je ne comprenais pas.
Je déglutis.
Sans cette faculté étrange, je serais probablement mort hier.
Quand les tulipes s’étaient mises à mourir autour de nous, j’avais instinctivement absorbé leur énergie. Je ne savais pas comment. Je savais juste que ça m’avait permis de tenir.
Et maintenant, j’en payais le prix.
Je me redressai lentement et m’adossai à l’oreiller.
Ça faisait plusieurs mois que j’avais découvert cette capacité. Au début, je croyais juste voir des auras autour des plantes. Puis j’avais compris que je pouvais les absorber.
L’expérience était… addictive.
Une chaleur agréable. Des muscles plus légers. Des pensées plus claires. Pendant quelques secondes, on se sentait invincible.
Le problème, c’est que plus j’en prenais, plus une barrière s’affaiblissait dans ma tête.
La colère devenait rage.
L’agacement se transformait en haine.
Et le plaisir…
Je préférais ne pas y penser.
J’avais donc pris des précautions. Expérimenté sur les plantes en pot de ma chambre, par petites quantités. Jusqu’au jour où j’en avais pris trop d’un coup.
La plante s’était desséchée sous mes yeux avant de se désagréger en poussière.
Exactement comme celles du jardin.
J’avais arrêté net. Je ne tenais pas à ce que ma mère découvre que je pouvais faire la même chose qu’elle. Elle risquait de m’ouvrir le crâne pour comprendre comment je fonctionnais.
Et vu ce qui s’était passé hier, ce n’était peut-être pas qu’une façon de parler.
Je poussai un soupir.
Ma vie était déjà suffisamment merdique sans devenir le cobaye de ma propre mère.
Mais quelque chose me préoccupait davantage.
Depuis mon réveil, une sensation étrange me tenaillait le ventre.
Une soif.
Pas celle qu’un verre d’eau pouvait calmer. Quelque chose de plus profond. De plus viscéral. Comme si mon corps réclamait une chose dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
J’avais besoin de boire.
De manger.
Mais surtout… de cette énergie.
Je secouai la tête.
Non. J’étais juste épuisé. Rien de plus.
Du moins, c’est ce que je voulais croire.
Où étaient passées ces foutues servantes ?
Des bruits de pas résonnaient dans le couloir depuis un moment, et pourtant personne n’était venu.
Je me mis à pleurer.
Pas par tristesse. À cet âge, c’était le moyen le plus efficace d’attirer l’attention.
En théorie.
J’avais vite compris que les deux qui s’occupaient de moi avaient une méthode bien à elles : elles se relayaient pour pouvoir me voler sans se faire choper.
Je les avais surnommées Servante A et Servante B.
Pas par mépris. Enfin, pas uniquement.
Je n’avais juste jamais pris la peine de retenir leurs noms. À quoi bon ? Je ne comptais pas rester ici éternellement.
Les bagues et bracelets que ma mère m’offrait disparaissaient régulièrement. Au début, j’avais cru qu’on les rangeait. Puis j’avais remarqué que les disparitions coïncidaient pile avec les changements de garde.
Elles lorgnaient même sur mon collier de naissance.
Le culot de ces gens était presque admirable.
Presque.
Je m’en fichais des bijoux. Elles pouvaient bien s’enrichir tant qu’elles me laissaient tranquille.
Mais il y avait une limite.
Et cette limite venait d’être atteinte.
J’avais faim.
J’avais soif.
Et j’en avais marre d’être traité comme un objet décoratif.
Je redoublai mes pleurs.
Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit.
Enfin.
Servante B entra.
Elle s’immobilisa en me voyant les yeux ouverts, puis haussa un sourcil.
— Oh ? Notre petit seigneur a enfin décidé de revenir parmi les vivants ?
Elle eut un petit rire moqueur.
— Trois jours à dormir comme une pierre… Et dire que certains s’inquiétaient pour vous.
Trois jours ?
J’avais dormi *trois jours* ?
Je n’eus même pas le temps de digérer l’info qu’elle se dirigeait déjà vers la commode.
Elle ne prit même pas la peine de vérifier mon état. Elle sortit une petite bourse et se mit à fouiller parmi mes affaires.
Je cessai de pleurer.
… Sérieusement ?
Elle me volait sous mon propre nez.
Elle saisit une nouvelle bague, l’examina à la lumière, visiblement contente.
— Oh, ta gueule. Tu vas pas commencer à me casser les oreilles dès le matin. Heureusement que cette sorcière n’est pas là.
Pardon ?
Cette femme venait vraiment de dire ça à un bébé ?
Et ma mère était absente.
Ça expliquait beaucoup de choses.
Elle se tourna vers la porte.
— Dépêche-toi, Magalie ! On n’a pas toute la journée !
Une seconde femme entra.
Servante A.
Magalie.
Au moins, je connaissais enfin un nom.
Elle ferma la porte et rejoignit sa complice. Elles échangèrent quelques mots à voix basse, puis se mirent à rire en regardant les bijoux.
Très bien.
Je pouvais supporter les vols.
Je pouvais supporter le manque de respect.
Je pouvais même accepter qu’on me laisse chialer quelques minutes.
Mais m’ignorer alors que j’étais affamé et assoiffé ?
Non.
J’avais l’esprit d’un adulte, mais mon corps restait celui d’un gamin de quinze mois. Je n’avais ni la force de me lever correctement, ni les moyens de me servir seul.
Et ces deux-là étaient les seules présentes.
Je devais les faire réagir.
Pas les tuer.
Évidemment.
Je n’étais pas un monstre.
Enfin… je ne pensais pas l’être.
Je me concentrai sur l’aura qui m’entourait. Je sentais celle des deux femmes, plus floue que celle des plantes, mais présente.
Vivante.
Mouvante.
Je n’avais jamais essayé d’absorber l’aura d’un humain. Je n’avais aucune raison de croire que ce serait possible, et encore moins une bonne idée.
Je ne voulais pas l’absorber.
Juste en libérer une infime quantité. Assez pour provoquer un frisson. Un malaise.
Une petite démonstration.
Rien de plus.
Je me concentrai.
Une chaleur familière se répandit dans mon corps. Mes yeux s’illuminèrent d’un éclat doré.
Puis quelque chose se brisa.
Une aspiration brutale jaillit de moi.
Ce n’était pas une décision.
Ce n’était même pas quelque chose que je pouvais interrompre.
C’était comme si une bouche invisible venait de s’ouvrir au fond de ma poitrine.
Et qu’elle avait *faim*.
— Qu’est-ce que…
Magalie n’eut pas le temps de finir sa phrase.
Son corps se raidit. La bourse lui échappa. Elle porta une main à sa poitrine, comme si on venait de lui arracher le souffle.
Je sentis son aura se déverser en moi.
D’un seul coup.
Une quantité d’énergie bien supérieure à tout ce que j’avais pris jusqu’ici.
Mon mal de tête disparut.
La lourdeur de mes membres s’évanouit.
Et cette soif qui me rongeait depuis mon réveil se calma enfin.
Pendant une fraction de seconde, je crus que ça allait s’arrêter là.
Puis le plaisir me submergea.
Je n’avais jamais rien ressenti de pareil.
Chaque cellule de mon corps s’éveilla en même temps. Une vague de chaleur si intense qu’elle effaça tout le reste.
Je voulais rire.
Crier.
Pleurer.
Je voulais juste que ça continue.
Encore.
Encore un peu.
C’était ça, le problème.
Je ne voulais pas m’arrêter.
Au fond de mon esprit, une pensée essayait de se frayer un chemin.
*Arrête.*
Je l’ignorai.
*Tu lui fais du mal.*
Je le savais.
*Arrête, bordel !*
Je n’y arrivais pas.
La faim n’était pas entièrement la mienne.
Elle s’était enracinée en moi, nourrie par quelque chose de plus ancien que ma volonté. Une pulsion brutale, primitive, qui ne reconnaissait ni la raison ni la pitié.
Mon corps avait trouvé une source.
Et il refusait de la lâcher.
Magalie tomba à genoux.
Un bruit humide s’échappa de sa gorge. Du sang coula de sa bouche. Ses yeux s’écarquillèrent jusqu’à presque sortir de leurs orbites.
Je la regardais.
Je savais que je devais arrêter.
Mais une partie de moi contemplait la scène avec une fascination malsaine.
C’était tellement… bon.
— Magalie !
La voix de Servante B me ramena brutalement.
Elle avait reculé jusqu’à la porte, le visage livide.
— Qu’est-ce que tu lui fais ?!
Je voulus lui répondre. Lui dire de foutre le camp. De courir.
Aucun son ne sortit.
Je ne contrôlais plus rien.
Elle se précipita vers la poignée.
Trop tard.
L’aspiration changea de direction.
Je sentis son aura se tendre comme un fil qu’on tire violemment. Son corps fut projeté en arrière et s’écrasa au sol.
Elle tenta de ramper vers la porte, les ongles griffant les dalles.
— Non ! Non, pitié !
Ses supplications résonnaient dans la chambre.
Je voulais fermer les yeux.
Détourner la tête.
Je n’y arrivais même pas.
Son aura se déversa à son tour.
La sensation fut encore plus forte.
Mon esprit se vida.
Plus de pensées.
Plus de peur.
Plus de culpabilité.
Seulement cette euphorie écrasante qui me donnait l’impression d’être invincible.
Je ne savais plus où j’étais. Les meubles se brouillèrent. Les murs s’éloignèrent. Une teinte rouge envahit mon champ de vision.
Je ne sus pas combien de temps ça dura.
Quelques secondes.
Une minute.
Une éternité.
Quand je repris vaguement conscience, la chambre était silencieuse.
Un silence épais.
Pas naturel.
Magalie était étendue sur le sol, immobile.
L’autre gisait près de la porte.
Elles ne bougeaient plus.
Je les fixai longuement, incapable de comprendre.
Puis je vis le sang.
Sur le sol.
Sur les meubles.
Sur mes vêtements.
Sur mes mains.
Mes petites mains.
Je les levai devant mon visage.
Elles tremblaient.
Je n’avais voulu que les effrayer. Leur faire comprendre qu’elles ne pouvaient pas me traiter comme elles voulaient juste parce que j’étais un bébé.
Je n’avais jamais voulu les tuer.
Alors pourquoi leurs corps étaient-ils là ?
Et pourquoi avais-je encore cette sensation étrange dans le ventre ?
La soif avait disparu.
Mais une satisfaction profonde, presque rassurante, persistait.
Elle contrastait atrocement avec ce que je voyais.
Je baissai les yeux vers Magalie.
Sans vraiment comprendre ce qui me poussait, je me mis à ramper vers elle.
Mon corps semblait plus léger. Plus fort. J’avançais sans difficulté, malgré mes muscles encore maladroits.
Je m’arrêtai près de son visage.
Elle avait les yeux ouverts.
Je ne savais pas ce qu’elle avait vu.
Je ne savais pas si elle avait compris.
Je savais juste qu’elle ne me regardait plus.
Je tendis la main.
Mes doigts touchèrent le sang.
Il était encore chaud.
Je restai immobile une seconde, les yeux fixés sur mes doigts rouges.
Puis, comme si mon corps agissait sans moi, je portai ma main à ma bouche.
Le goût métallique envahit ma langue.
Je reculai d’un coup.
Qu’est-ce que je foutais ?!
Je frottnai ma main contre mes vêtements, puis contre mon visage, comme si je pouvais effacer ce que je venais de faire.
Je n’arrivais qu’à étaler le sang.
Mon cœur battait à tout rompre.
Je regardai les deux corps.
Puis mes mains.
Puis les corps encore.
J’ai fait ça.
La pensée traversa enfin mon esprit.
Pas un cauchemar.
Pas une hallucination.
C’était moi.
J’avais tué deux personnes.
Et le pire…
Ce n’était pas seulement que je n’avais pas réussi à m’arrêter.
C’était qu’une partie de moi avait *aimé* ça.
Ma gorge se noua.
Non.
Je refusais.
J’étais peut-être égoïste. Lâche. Un connard fini.
Mais je n’étais pas un meurtrier.
Mes jambes cédèrent. Je m’effondrai sur les fesses, puis me recroquevillai.
Les larmes vinrent toutes seules.
Je pleurai comme le bébé que j’étais censé être, incapable de faire autre chose que trembler devant ce que j’avais fait.
Je voulais que quelqu’un vienne.
N’importe qui.
Je voulais que cette scène disparaisse. Que les deux femmes se relèvent, qu’elles me grondent, qu’elles m’insultent encore.
Je voulais revenir quelques minutes en arrière.
Ne jamais avoir découvert cette capacité.
Rien ne changea.
Les corps restèrent immobiles.
Le sang resta sur mes mains.
Et cette chose, au fond de moi, attendait toujours.
— Je ne voulais pas de ça…
Ma voix n’était qu’un murmure cassé.
— Je n’avais jamais voulu tuer personne…
J’inspirai en tremblant.
L’air semblait refuser d’entrer.
J’enfouis mon visage dans mes mains.
— Mais qu’est-ce que j’ai fait, BORDEL ?!