Chapitre 4
« Kyaa~ ! Il l’a fait !! Oui, mon ange, continue, c’est bien~ ! »
Putain, j’aurais préféré ne pas comprendre ce qu’elle racontait.
Je faisais mes premiers vrais pas et, même si j’en étais content, l’enthousiasme hystérique de ma mère suffisait à me retomber dessus comme une douche froide.
Personne ne vous prévient à quel point marcher est une torture quand on a une tête beaucoup trop grosse pour le reste du corps.
Un pied. Puis l’autre.
Ne pas réfléchir.
Surtout ne pas réfléchir.
Dès que mon cerveau d’adulte s’en mêlait, mes jambes de quatorze mois se transformaient en gelée.
L’herbe fraîche du jardin me chatouillait la plante des pieds. Autour de moi, chaque brin brillait d’une lueur pâle. Je faisais exprès de ne pas trop y prêter attention.
Derrière ma mère, les deux servantes applaudissaient du bout des doigts, le sourire parfaitement figé. Le genre d’applaudissements qu’on donne quand le seigneur des lieux vous regarde.
Un pas.
Deux pas.
Je vacillai, battis des bras comme un oiseau bourré et me rattrapai de justesse.
« Oui ! Oui ! Encore ! »
Ma mère était agenouillée dans l’herbe, jupes rouges étalées, bras grands ouverts. Ses bracelets cliquetaient à chacun de ses gestes.
Quand j’arrivai enfin à sa hauteur, je lui souris et lui tendis les bras.
« Maman. »
Je me blottis contre elle.
Un câlin calculé. La juste dose de rires de bébé. Rien de trop intelligent. Rien de trop conscient.
Depuis que je l’avais vue pratiquer sa magie pour de vrai, j’avais décidé de jouer le jeu à fond. Un bébé normal. Ennuyeux. Qui mange, dort, bave et tombe sur le cul.
Rien à signaler ici, madame la sorcière.
Qui sait ce qu’elle me ferait si elle découvrait que j’étais un réincarné ?
Elle gloussa pendant une bonne minute, me tripota les joues, puis se mit à coller des bisous partout sur mon visage. Son parfum de fleurs trop sucrées m’envahit. Ses lèvres claquèrent contre mon front, mes joues, mon crâne.
Quelle plaie.
Puis elle s’immobilisa.
Pas comme quelqu’un qui reprend son souffle.
Comme quelqu’un qui vient d’avoir une idée.
« Dis-moi, Al… qu’est-ce que tu vois là ? »
Elle pointait du doigt une fleur du jardin, avec un naturel un peu trop étudié. Ses changements d’humeur restaient imprévisibles. Même les servantes semblaient parfois les redouter davantage que ses sorts.
« Fleur ? »
Le mot sortit maladroitement. Ma langue de gamin refusait encore de m’obéir correctement. J’aurais pu articuler mieux, mais un bébé qui parle trop bien, ça attire l’attention.
Elle fixa ma poitrine en plissant les yeux, comme si elle cherchait quelque chose à l’intérieur.
Puis son sourire réapparut.
Encore.
Ce sourire.
Même après tout ce temps, je n’arrivais toujours pas à m’y habituer.
Elle me souleva et m’emmena plus loin, vers les parterres.
Nous entrâmes dans un petit pavillon isolé, au milieu d’un vaste champ de fleurs qui ressemblaient à des tulipes. Le vent les faisait onduler en vagues de rouge, de jaune et de blanc.
C’était presque beau.
Presque paisible.
Les servantes n’avaient pas osé nous suivre. Elles étaient restées à l’entrée du chemin, comme si une frontière invisible leur interdisait d’aller plus loin.
Ce jardin était le domaine personnel de ma mère. Elle s’occupait de ses plantes avec un soin obsessionnel. Personne d’autre n’avait le droit d’y toucher. Pas même pour arracher une mauvaise herbe.
Elle s’accroupit devant l’une des fleurs en me gardant contre elle, puis demanda d’une voix douce :
« Al, mon cœur… est-ce que tu vois une flamme violette autour de cette plante ? »
Je la voyais, bien sûr.
Une flamme violette, plus vive que toutes les autres lueurs du jardin, dansait autour des pétales comme une petite créature vivante. Depuis notre arrivée, elle n’avait cessé de tirer mon regard. J’avais dû lutter pour ne pas la fixer trop longtemps.
Des frissons me parcoururent.
La peur me noua l’estomac.
Le regard de ma mère s’était braqué sur moi. Pas aussi glacial que celui qu’elle réservait aux domestiques, mais quelque chose clochait.
C’était comme si elle savait déjà tout et qu’elle attendait juste que je le confirme.
Mentir à une femme qui semblait me lire comme un livre ouvert ?
Ou dire la vérité à une femme capable de vider un cerf de son sang en moins d’une minute ?
Merde.
Avais-je été trop imprudent ?
Mon corps réagit avant mon cerveau. Je hochai timidement la tête en gardant les yeux baissés. Je ne voulais surtout pas qu’elle lise la terreur dans mon regard.
Son doigt se glissa sous mon menton. Avec une douceur presque maternelle, elle me releva la tête et m’obligea à croiser ses yeux.
Son sourire était toujours là.
Mais cette fois, c’était le même que lors du rituel.
Une pression invisible s’abattit sur moi.
L’air devint lourd, presque visqueux. Mes oreilles se mirent à bourdonner. Le vent s’arrêta net.
Puis les plantes commencèrent à mourir.
Leurs tiges se courbèrent. Leurs feuilles se flétrirent. Leurs pétales perdirent leurs couleurs, comme si une force invisible aspirait leur vitalité. Les vagues de rouge, de jaune et de blanc se ternirent jusqu’à devenir grises, puis noires.
La pression sur mon corps ne cessait d’augmenter.
Je repensai au cerf.
À sa carcasse si légère que le vent aurait pu l’emporter.
J’essayai de bouger.
Rien.
Mes jambes cédèrent. Je m’effondrai sur le sol.
Impossible de résister.
Impossible même de comprendre ce qui m’arrivait.
« Ooh~ Intéressant. »
Cette putain de femme bipolaire.
Pourquoi me faisait-elle ça ?
Qu’est-ce que j’avais fait, bordel ?
Puis, aussi soudainement qu’elle était apparue, la pression disparut.
Ma conscience s’éteignit dans la foulée.
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**POV – La mère d’Aldric**
Il s’était évanoui.
Cet enfant étrange qui était le mien…
Parfois il se comportait comme un bébé ordinaire. À d’autres moments, il se méfiait de moi comme si sa vie en dépendait.
Il croyait pouvoir cacher ses regards en coin. Il ignorait à quel point un parent apprend vite à lire les réactions de son enfant.
C’était presque amusant.
« Les effets de la Massacreuse au sang d’or ont atteint une nouvelle phase… »
Je ne pensais pas que cela arriverait aussi vite.
Aldric était déjà capable d’influencer les plantes environnantes à seulement quatorze mois.
Remarquable.
Un véritable génie.
J’avais passé des mois à le tester, patiemment. Un jour je rapprochais une fleur. Le lendemain je laissais une racine effleurer sa main.
Et aujourd’hui…
Cette flamme violette que personne d’autre n’aurait pu voir. Il l’avait reconnue d’un simple coup d’œil.
Mon regard se posa sur sa petite silhouette allongée dans l’herbe.
Il avait encore ce visage rond de bébé, ses cheveux roux et ces magnifiques yeux dorés. Mon fils avait hérité de mon apparence…
Et du talent de son père.
En parlant de lui… j’espérais qu’il finirait par nous accorder un peu d’attention.
Avec un don pareil, Aldric ne pourrait pas être ignoré éternellement. Même si son père refusait de nous reconnaître, il serait bien forcé de s’intéresser à son propre sang. Un talent aussi rare ne pouvait pas rester invisible.
Je m’agenouillai près de lui et lui caressai doucement la joue. Sa peau était froide et couverte de sueur.
« Oh… mon enfant. Pardonne à ta mère de te faire subir tout cela. Mais c’est pour ton avenir. »
Je marquai une pause, puis ajoutai plus bas :
« Pour *notre* avenir. »
Autour de nous, les tulipes flétries commençaient déjà à s’effriter en poussière.
Des mois de travail réduits à néant en quelques secondes.
Cela ne me dérangeait pas.
On n’accomplissait pas de miracles sans rien sacrifier.
Une servante s’approcha timidement.
Je tournai les yeux vers elle.
« Conduis-le dans sa chambre et veille sur lui. »
Mon sourire ne quitta pas mon visage.
« S’il lui arrive quoi que ce soit… tu regretteras d’être née. »
La servante pâlit.
« O-Oui, Madame ! »
Elle s’empressa de prendre Aldric et quitta le pavillon.
Je suivis mon fils du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Puis je reportai mon attention sur les plantes mortes.
La première étape était terminée.
Il restait encore tant de choses à accomplir.
Grandis bien, Aldric.
Grandis bien.