Chapitre 3
Mes yeux s’ouvrirent lentement sur le même plafond.
J’étais toujours allongé dans ma position habituelle.
Sauf que mon corps… mon corps n’était plus tout à fait le même. Plus lourd. Plus dense. Comme si quelque chose avait fondu en moi pendant la nuit.
« Mais qu’est-ce que… »
Une douleur me frappa le crâne de plein fouet.
Les souvenirs de la veille revinrent d’un seul coup. La montagne de cadavres, le chant de cette folle et ce liquide doré qui m’avait envahi les poumons.
La douleur balaya ce qu’il me restait de dignité. Je me mis à brailler comme le putain de bébé que j’étais.
Les deux servantes ouvrirent la porte presque immédiatement. Mes cris ne semblaient pas les perturber le moins du monde. Elles continuaient leur conversation comme si je n’existais pas.
Quelques instants plus tard, je me tus. La douleur s’était estompée.
J’avais survécu.
Je n’étais pas mort hier.
Mais c’était quoi, ce bordel ?
Mon âme avait été vendue au diable ?
J’avais servi de récipient à une abomination ?
Je manquais d’informations, et le fait que ces deux-là fassent comme si de rien n’était n’aidait vraiment pas.
Je ne savais plus à qui faire confiance dans ce manoir.
L’une d’elles s’approcha et me prit dans ses bras. Mêmes gestes, mêmes habitudes. Comme si la veille n’avait jamais existé. Puis elle m’emporta.
Direction la salle de bain.
Enfin, c’est ce que je croyais.
Elle ne prit pas le chemin habituel.
Elle me transporta plus loin dans les couloirs du manoir.
Depuis mon réveil, je me sentais de plus en plus bizarre.
Un simple contrecoup du rituel ?
Possible.
Mais ça n’expliquait pas ce que je commençais à percevoir.
Chaque plante, chaque brin d’herbe du jardin était entouré d’une lueur subtile. Une aura.
Et pire : j’étais attiré par eux.
Pas physiquement. C’était plus profond, plus instinctif. Comme si une partie de moi les reconnaissait.
Je distinguais maintenant chaque être végétal avec une précision troublante. Les herbes, les arbustes, les grands chênes au loin… Tous dégageaient une énergie que je n’avais jamais remarquée auparavant.
Qu’est-ce qui m’arrivait, bordel ?
Les servantes s’arrêtèrent devant un grand bâtiment. Elles semblaient attendre.
Une voix familière retentit de l’autre côté de la porte.
La voix de celle que mon âme commençait à redouter plus que tout.
La scène de la veille me revint en pleine face.
La porte s’ouvrit.
Ma mère était assise au centre d’un terrain d’entraînement. Des mannequins en bois, des armes rangées avec soin le long des murs. Aucun doute possible.
Quand nous entrâmes, son regard se posa sur moi.
Non.
Pas vraiment sur moi.
Elle regardait à travers moi. Comme si elle cherchait à voir si le « produit » avait bien pris.
Puis ce sourire apparut.
Fier. Chaleureux.
Et légèrement… affamé.
Cette femme est folle.
Les servantes s’approchèrent. Elle me prit dans ses bras.
Des frissons me parcoururent immédiatement. Je me mis à trembler.
Son visage était le même que d’habitude. Pourtant, je ne voyais plus une mère gaga de son fils. Je voyais un prédateur satisfait de constater que sa proie continuait de changer.
Je tremblais. Mon souffle était court. J’essayais de faire le moins de bruit possible.
Peine perdue.
Elle le remarqua tout de suite.
Elle murmura quelques mots doux et se mit à me bercer.
Ça n’aidait absolument pas.
Comment étais-je censé me calmer alors que la femme qui m’avait fait avaler une fleur liquide au milieu de cadavres me serrait contre elle comme un trophée ?
Après quelques minutes de ce câlin forcé, elle me soutint d’un bras et pointa l’index vers le sol.
Une vigne en sortit d’un coup. De longues tiges couvertes de petits pissenlits jaunes.
De la magie.
Sans réfléchir, je tendis la main vers la fleur la plus proche.
Son aura était bien plus intense que celles du jardin.
L’attraction était presque douloureuse.
Quelque chose, au fond de moi, exigeait que je la touche.
J’essayai de me dégager pour l’effleurer. Une seule fois.
Ma mère le vit.
Son sourire s’élargit.
Oh non.
Elle fit grandir la plante jusqu’à ce que les fleurs soient juste à ma portée.
Quand mes doigts la touchèrent, ce fut comme si un interrupteur s’était allumé en moi.
Je l’entendais presque respirer.
Une connexion nette, vivante, impossible à expliquer.
Je venais d’entrouvrir la porte d’un nouveau monde.
Le rire doux de ma mère me rappela très vite la réalité : ce monstre me tenait toujours.
Voyant que mon attention était captée par la plante, elle la fit disparaître d’un simple geste.
Puis elle me parla avec cette voix faussement chaleureuse, avant de me rendre aux servantes.
Retour à la routine.
Sauf que cette routine me semblait soudain un peu plus supportable… tant qu’elle restait loin de moi.
Les semaines suivantes, je fis ce que tout bon survivant ferait : j’observai.
La nuit, surtout. Quand le manoir dormait et que les servantes ronflaient dans leur coin, je tournais la tête vers la fenêtre. Le jardin brillait. Pas comme sous la lune. Comme si chaque brin d’herbe, chaque buisson, avait une braise minuscule logée en son cœur. Des centaines de petits points pâles, dont certains pulsaient doucement. Une constellation étalée par terre.
Sur le rebord de la fenêtre, un pot de géraniums que personne ne regardait jamais. Son aura était timide, presque endormie.
Il me fallut de longues semaines pour oser. Des semaines de muscles de nouveau-né qui refusaient de m’obéir.
Une nuit, je glissai le bras entre les barreaux du berceau. Mes doigts frôlèrent une feuille.
Elle se tourna vers moi. Lentement, comme un tournesol. Puis la tige entière pencha de mon côté.
Je retirai ma main si vite que je me griffai la joue contre le bois.
Silence. Les servantes ronflaient toujours.
Et je compris deux choses. Un : ce que j’avais reçu n’était pas un simple poison. Deux : ma mère ne devait surtout pas savoir à quel point j’en étais déjà capable. Pas tant que je ne comprenais pas ce qu’elle attendait de moi.
Un an de cavale, ça apprend à cacher ses cartes.
Alors je jouai le bébé normal. Je baillais, je bavais, je pleurais quand il fallait. Et chaque nuit, en secret, je touchais mon pot de géraniums.
Ma mère, elle, venait me chercher de plus en plus souvent.
Elle m’emportait partout : au jardin, aux écuries, sur le terrain d’entraînement où elle passait des heures, moi calé contre sa hanche comme un objet précieux. Et à chaque fois, avant de commencer, elle posait la paume sur ma poitrine, juste au-dessus du cœur.
Elle attendait.
Comme on guette un battement.
Elle fronçait parfois les sourcils, puis souriait. Je ne savais pas ce qu’elle cherchait. Je savais seulement que ça la rendait heureuse.
Un matin, j’avais peut-être cinq mois, les servantes amenèrent un cerf dans la cour d’entraînement. Une bête magnifique, la patte entravée, les yeux affolés.
Ma mère me cala contre son épaule et se mit à murmurer.
Les dalles de pierre se fendirent. Des racines noires et fines jaillirent du sol et s’enroulèrent autour des pattes du cerf. Il poussa un cri que je n’oublierai jamais.
Les racines perçèrent sa chair. Pas pour le tuer. Pour boire.
Je vis le pelage perdre sa couleur. Les flancs se creuser. Les yeux se ternir, puis se fendre comme du vieux papier. En moins d’une minute, il ne resta qu’une carcasse grise, légère, que le vent aurait pu emporter.
Les racines se retirèrent, repues. Leur aura vibrait de contentement. Je le sentais. Comme un chat qui ronronne.
Mon estomac se retourna.
Mais le pire, ce fut la petite voix, tout au fond de moi, qui murmura : « C’est beau. »
Ma mère se tourna vers moi, radieuse, comme une artiste attendant les applaudissements. Derrière elle, une servante vomissait discrètement dans un coin. L’autre fixait ses chaussures. Aucune ne parlait.
Je compris alors que ce manoir ne comptait pas seulement une folle. Il comptait aussi deux femmes terrifiées, qui faisaient semblant de ne rien voir pour rester en vie.
Ce soir-là, je conclus que ma mère maîtrisait cette magie destructrice à la perfection, mais qu’elle manquait probablement d’expérience réelle au combat. Si elle s’entraînait autant en cachette, c’était peut-être parce qu’elle n’avait pas l’habitude d’affronter de vrais adversaires.
Une hypothèse.
Que je n’avais aucune envie de vérifier.
Je ne tremblais plus en la voyant. Ce n’était pas de la confiance.
Je refusais de m’endormir dans ses bras. Je faisais semblant, paupières mi-closes, et je surveillais ses mains. Elles étaient toujours chaudes, toujours douces. Je ne les quittais pas des yeux quand elles se levaient.
Un soir, elle me crut endormi. Elle resta longtemps assise au bord du lit, sans bouger, à me regarder. Puis elle murmura quelque chose que je ne compris pas, et déposa un baiser sur mon front.
Un baiser doux. Sincère.
Je restai éveillé jusqu’à l’aube, à me demander comment on pouvait aimer et dévorer en même temps.
Vers un an et demi, les mots se mirent à s’assembler. Les bavardages des servantes devinrent des phrases, puis des histoires. Je comprenais enfin presque tout, même si ma langue de gamin refusait encore de former des phrases correctes. C’était déjà une victoire.
Un matin, alors qu’elle me tendait les bras, quelque chose sortit de ma bouche sans que je l’y autorise.
« Maman. »
Elle se figea. Puis ses yeux se remplirent de larmes. Elle me serra contre elle si fort que j’en perdis le souffle, en répétant mon nom, encore et encore.
Mon nom.
Aldric Varnheim.
Fils aîné du vicomte de la maison Varnheim.
Brian. Aldric. Deux noms, deux vies. Aucun des deux ne m’avait laissé le choix.
Le manoir n’était qu’une des nombreuses propriétés du vicomé. Une information qui aurait dû m’exciter un minimum sur mon statut social.
Je m’en foutais royalement.
Et moi, je restais raide dans ses bras, horrifié. C’était la première fois de ma vie que je prononçais ce mot et qu’il y avait quelqu’un pour y répondre.
Je détestai ressentir de la joie.
Un après-midi, je tentai ma chance avec le peu de mots que j’avais :
« Papa ? »
Les deux servantes se figèrent. L’une laissa tomber la serviette qu’elle tenait. Ma mère, au même instant, releva lentement les yeux. Son sourire resta en place. Mais plus rien d’autre sur son visage ne bougeait.
Personne ne répondit.
Depuis ma naissance, je n’avais toujours pas croisé l’ombre de mon père. Pas une seule fois. Je ne savais même pas s’il vivait ici.
Je compris qu’il y avait des questions auxquelles même un bébé ne devait pas toucher.
Ma mère, en revanche…
Malgré sa fâcheuse tendance à pactiser avec des forces obscures et à vider des animaux de leur sève, elle semblait m’aimer.
Du moins, c’est ce que je me répétais pour me rassurer.
Elle me serrait dans ses bras.
Elle me souriait.
Elle pleurait quand je disais « Maman ».
Elle me faisait des démonstrations de magie.
Elle m’emmenait partout.
Elle avait l’air sincèrement heureuse de me voir progresser.
Alors oui.
Elle était complètement cinglée.
Mais elle tenait à moi, non ?
… Non ?