Chapitre 2
« Hm ? »
Ah, je venais encore de m’endormir, apparemment.
Soupir.
J’avais faim.
Je fixais le plafond de cette chambre démesurée, essayant de bouger un bras.
Rien.
Une seconde chance.
J’aurais dû être fou de joie. Et pendant un moment, je l’avais été. Qui n’aurait pas rêvé de tout recommencer avec toutes les connaissances acquises au cours de sa vie précédente ?
Certes, j’avais encore un goût amer de trahison dans la gorge. Mais ce n’était pas grave. Cette fois, je veillerais à ne plus me faire avoir comme un pigeon.
Sauf que personne ne m’avait prévenu que ce début de vie serait un putain d’enfer.
Manger. Dormir. Chier.
Se faire soulever comme un sac de patates.
Et le pire dans tout ça ? Devoir laisser des inconnues me torcher le cul plusieurs fois par jour, sans même avoir la décence de détourner le regard.
J’avais l’impression de mourir une deuxième fois.
Sauf que cette fois, c’était la honte qui me tuait à petit feu.
Click.
La porte s’ouvrit.
Deux femmes entrèrent dans la chambre. Des tenues de servantes, des visages banals.
Elles avaient ce don étrange d’apparaître pile au moment où j’ouvrais les yeux.
Au début, j’avais cru m’être réveillé au Moyen Âge. Les grandes chambres, les vêtements anciens, les servantes… Tout correspondait à cette hypothèse.
Puis, le lendemain de ma naissance, un vieux type ressemblant au cliché parfait du médecin de campagne avait levé un doigt au-dessus de mon corps.
Une douce lumière était apparue.
Chaude. Apaisante.
Elle avait parcouru chaque centimètre de ma peau.
De la magie.
J’avais écarquillé les yeux autant que mon crâne de nouveau-né le permettait.
Sérieusement. De la vraie magie.
Même dans ma vie pourrie, j’avais parfois rêvé de voir un truc pareil.
Les possibilités étaient énormes.
Apprendre. Grandir. Devenir quelqu’un.
Avec mes souvenirs et ce pouvoir, je pouvais—
« Waah ?! »
Les deux servantes m’avaient déjà soulevé sans que je m’en rende compte.
Absorbé par mon monologue intérieur, je ne les avais même pas vues approcher.
… Parfait.
C’était reparti pour le bain.
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Un peu plus tard, après ce qui m’avait semblé être une éternité passée dans l’eau tiède, je me retrouvais dans les bras de l’une des deux femmes.
Elle me donnait le sein.
N’importe quel adulte normalement constitué aurait probablement fait une crise existentielle dans une telle situation.
Moi, j’avais faim.
Mon corps de nourrisson avait décidé de simplifier les choses : je ne ressentais presque rien d’autre que cette faim.
Mes principes pouvaient bien attendre.
Pendant que je tétais, les deux servantes discutaient. Elles n’avaient pratiquement pas arrêté de parler depuis leur arrivée.
Le problème, c’était que je ne comprenais pas un seul mot.
Leur langue ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.
Click.
La porte s’ouvrit à nouveau.
Cette fois, une femme vêtue de rouge entra.
Et quelle femme !
De longs cheveux roux, des taches de rousseur et des yeux verts perçants.
Le genre de regard qui pouvait aussi bien te protéger que te découper en morceaux.
Elle portait tellement de bijoux que ça en devenait indécent.
Les deux servantes se levèrent immédiatement et s’inclinèrent. Celle qui me tenait dans ses bras ne me lâcha pas.
La femme en rouge ne leur accorda même pas un regard.
Toute son attention était tournée vers moi.
Elle s’approcha lentement. Son expression arrogante se transforma progressivement en un large sourire lorsqu’elle arriva à ma hauteur.
Ma mère.
Et, pour être honnête, c’était probablement la meilleure chose qui me soit arrivée depuis que j’avais ouvert les yeux dans ce corps.
Mes journées étaient d’un ennui mortel, mais ses visites constituaient mes seuls véritables moments de répit. Elle venait après les repas, m’emmenait parfois dehors et me chantait des trucs que je ne comprenais pas.
Et chaque fois qu’elle me regardait, elle souriait.
Un vrai sourire.
Sincère. Rempli d’affection.
Le genre de sourire que je n’avais jamais connu.
J’étais orphelin dans ma première vie.
Je n’avais jamais eu droit à ça.
Recevoir autant d’attention me mettait mal à l’aise. C’était presque gênant.
Je ne savais pas comment réagir.
En profiter ? Faire semblant de dormir ? Ou simplement… être un bébé et arrêter de réfléchir ?
La troisième option semblait la plus raisonnable.
Après tout, je n’avais qu’une semaine. Personne n’attendait de moi autre chose que de bouffer, de chier et de dormir.
Mais tandis qu’elle s’approchait encore, son sourire s’élargit davantage.
Et je dois l’avouer…
Cette expression me faisait un peu peur.
Juste un peu.
Pourquoi était-elle aussi heureuse de me voir aujourd’hui ?
Elle avait toujours ce sourire avec moi, mais quelque chose clochait.
Un peu trop intense. Un peu trop… affamé.
Elle se mit à jouer avec mes joues avec un enthousiasme presque trop fort, puis me caressa la tête.
Ses doigts restèrent un peu trop longtemps dans mes cheveux..
Puis, pour la première fois depuis son arrivée, elle tourna son regard vers les servantes.
Et là, le changement fut immédiat.
La voix joyeuse et chaleureuse qu’elle employait avec moi se transforma en un ton froid et autoritaire.
Elle leur lança plusieurs phrases sèches. Ordres ou reproches. Difficile à dire, puisque je ne comprenais toujours pas un traître mot de leur langue.
Son expression et son ton ne m’aidaient pas vraiment à faire la différence.
Mais une chose était certaine : les mains de la servante qui me tenait tremblaient légèrement lorsque ma mère eut terminé.
… Qu’est-ce qu’elle leur avait bien pu leur dire ?
Je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage.
Ma mère me prit dans les bras de la servante, puis quitta la chambre avec moi.
Le couloir était immense, décoré avec un raffinement qui aurait fait pâlir les plus beaux hôtels de luxe de mon ancien monde.
Les domestiques que nous croisions s’écartaient immédiatement de notre chemin et s’inclinaient dès qu’ils apercevaient ma mère.
Ce n’était pas la première fois que nous sortions ensemble. Je m’étais donc habitué à ces marques de respect.
Mais quelque chose me chiffonnait.
« Hm ? On ne devait pas tourner à gauche, ici ? »
Je n’avais pas une très bonne mémoire. Pourtant, puisque les promenades avec ma mère constituaient ma seule véritable source de distraction, je connaissais le chemin par cœur.
D’habitude, nous sortions du manoir pour nous rendre au petit préau situé dans l’aile gauche du jardin.
Mais aujourd’hui, nous contournions complètement le bâtiment.
Pourquoi ?
Où m’emmenait-elle ?
Je ne tardai pas à obtenir une réponse.
Nous arrivâmes finalement devant une imposante porte menant au sous-sol.
Les deux servantes qui nous suivaient depuis un moment s’avancèrent pour l’ouvrir.
Avant de descendre, ma mère leur remit quelque chose.
Je n’eus pas le temps de voir de quoi il s’agissait.
Elle s’engagea dans l’escalier en me gardant contre elle.
Devant nous s’étendait un couloir sombre, faiblement éclairé par des flammes vacillantes fixées aux murs.
L’atmosphère était oppressante.
Je ne comprenais pas ce qui se passait, mais chaque pas que nous faisions me donnait une raison supplémentaire de m’inquiéter.
Nous continuâmes jusqu’à atteindre une impasse.
Ma mère s’arrêta.
Puis, elle murmura une formule dans une langue que je ne connaissais pas.
DROUUUM !
Le mur trembla avant de s’ouvrir lentement.
Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ?!
J’essayai de me dégager de l’étreinte de ma mère.
Une odeur de sang s’échappait de l’ouverture.
Mais ce n’était pas tout.
Quelque chose d’autre émanait de cet endroit. Une présence oppressante, une aura inquiétante qui me glaçait le sang.
Je ne savais pas comment l’expliquer.
Je savais seulement que je ne voulais pas entrer là-dedans.
« Sshh… »
Ma mère me tapota doucement le dos en murmurant quelques mots pour me calmer.
Comme si cela allait arranger quoi que ce soit !
Je commençais sérieusement à avoir peur.
Cette femme n’avait quand même pas l’intention de me sacrifier à une secte, hein ?
À mon grand désarroi, malgré mes cris et mes pleurs, elle pénétra dans cette obscurité inquiétante.
Et aussitôt, une odeur atroce m'agressa les narines.
Du sang mêlé à une puanteur de chair en décomposition.
Mon estomac se retourna.
Je m’efforçai d’ouvrir les yeux pour comprendre ce qui se passait.
Je le regrettai immédiatement.
Devant moi s’étendait une montagne de cadavres.
Des dizaines.
Non…
Des centaines.
Des corps empilés les uns sur les autres formaient un amas grotesque qui s’élevait jusqu’au centre de cette salle macabre.
Certains avaient les membres arrachés. D’autres étaient carbonisés. Plusieurs avaient les orbites vides, leurs yeux ayant disparu, ne laissant derrière eux que des cavités sombres.
Je n’en supportai pas davantage.
Je vomis aussitôt, éclaboussant au passage les vêtements de ma mère.
Elle ne m’accorda pas le moindre regard.
Son attention était entièrement tournée vers le sommet de cette montagne de cadavres.
Et elle souriait.
Sans me laisser le temps de reprendre mes esprits, elle commença à escalader l’amas de corps.
En même temps, elle se mit à chanter.
Un chant bas, sinistre.
Et chaque fois que nous passions devant un cadavre, celui-ci se joignait à elle.
Des voix rauques, cassées, s’élevaient de la montagne de morts et se mêlaient à la sienne.
La scène était tellement contre nature qu’il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que quelque chose clochait sérieusement.
Je devais m’échapper.
À tout prix.
J’essayai de la mordre.
Je n’avais pas encore de dents.
J’essayai de la griffer.
Je ne réussis qu’à me faire mal aux doigts.
Je criai de toutes mes forces.
Mon souffle me manqua rapidement.
Putain !
Pourquoi fallait-il que je sois un bébé ?!
Je ne pouvais rien faire.
Rien du tout.
Finalement, nous atteignîmes le sommet de la montagne.
Le sourire inquiétant de ma mère était toujours là.
Elle contemplait le centre de cette atrocité avec des yeux remplis d’extase, comme si elle se trouvait devant la plus belle merveille du monde.
Et au milieu de tous ces cadavres…
Il y avait une fleur.
Un camélia aux pétales dorés.
La fleur était entourée d’une aura rougeâtre. Ses pétales semblaient vibrer imperceptiblement, tandis que de faibles pulsations s’en dégageaient.
Comme les battements d’un cœur.
Ma mère s’agenouilla devant elle.
Elle récita une dernière prière, puis tendit la main.
La fleur s’éleva dans les airs, comme attirée par une force invisible.
De la télékinésie ?
Sérieusement ?!
Je n’eus même pas le temps de m’émerveiller devant ce nouveau phénomène.
La fleur se rapprochait de nous.
Mes yeux s’écarquillèrent de terreur tandis que mon cœur se mettait à battre à toute vitesse.
Mes dents claquaient.
Mon petit corps tremblait si fort que je n’arrivais plus à le contrôler.
La fleur continuait d’avancer.
À cinq mètres de mon visage, elle s’immobilisa.
Puis, sous mes yeux horrifiés, ses pétales se liquéfièrent.
La fleur entière se transforma en une substance rougeâtre au nuance doré qui ondulait dans les airs comme un être vivant.
Je voulus détourner la tête.
Trop tard.
La substance se précipita vers mon visage.
Elle s'infiltra dans mes narines.
Je suffoquai.
Le liquide envahit mes voies respiratoires, s'engouffrant dans mes poumons tandis que je me débattais désespérément contre l'étreinte de ma mère.
Une douleur atroce explosa dans ma poitrine.
Je n'arrivais plus à respirer.
Mon corps se contractait violemment.
Je voulais crier, supplier, implorer cette femme de me sauver.
Mais aucun son ne sortait de ma bouche.
Maman…
Au secours…