Chapitre 1
La fumée me brûlait les yeux.
Ou alors c’étaient mes larmes.
Putain, impossible de savoir.
J’ai tiré une dernière bouffée sur ce qu’il restait de la cigarette, les doigts un peu tremblants, puis je l’ai écrasée au fond du cendrier. J’ai appuyé fort. Très fort. Comme pour y écraser la tête de tous les enculés qui m’avaient foutu dans cette merde.
Sur cette route déserte, en pleine nuit, il n’y avait que le bruit bizarre de mon vieux moteur. Un bruit de ferraille qui montrait qu’il allait bientôt lâcher. Étrangement, ça me rappelait plein de trucs. Dans ma tête un peu embrumée par la fatigue et l’alcool, des images défilaient. Parfois des bons moments. Souvent des trucs gênants. Mais presque toujours des moments où j’étais tout seul.
Un an.
Ça faisait un an que je dormais avec une chaise coincée sous la poignée de porte de mes chambres d’hôtel. Un an que je changeais de coin dès qu’un type me regardait un peu trop longtemps dans la rue. Un an que je vivais sous un faux nom dans des villes paumées dont j’oubliais tout de suite le nom.
Un an… et William qui ne répondait plus à aucun message.
William. Mon seul pote. Le mec pour qui j’aurais mis ma main au feu. C’est lui qui m’avait embarqué dans ce plan. C’est lui qui m’avait juré qu’on toucherait le fric et qu’on irait se cacher au soleil. Et c’est lui qui avait disparu du jour au lendemain, en me laissant tout seul avec tous les problèmes sur les bras.
Ma main gauche a quitté le volant et a glissé sur le siège passager, en train de fouiller au milieu des papiers et des vieux tickets. Mes doigts ont d’abord touché une enveloppe. Une petite partie du fric. Pas assez. Jamais assez pour recommencer à zéro. Puis mes doigts ont touché du métal froid. Ma gourde de secours.
Je l’ai prise d’une main, j'ai dévissé le bouchon avec les dents, et j’ai penché la tête en arrière pour boire une grosse gorgée de mauvais whisky. Ça m’a arraché la gorge et m’a fait grincer des dents, mais au moins ça a un peu calmé la boule d’angoisse que j'avais dans le ventre. Le regret. Le regret d’avoir fait confiance à la mauvaise personne.
Dans le rétroviseur, deux points lumineux sont apparus.
Je les avais déjà vus quelques kilomètres plus tôt. Ou alors c'était mon imagination. Quand on passe son temps à raser les murs, on devient complètement parano. Un an de cavale, ça ne fait pas de toi un héros : ça te rend juste fou.
J’ai cligné des yeux. Quand j’ai recompté les lumières dans le miroir, elles s'étaient multipliées.
Elles étaient quatre.
Quatre paires de phares pleins feux qui me fixaient. Deux berlines noires l'une à côté de l'autre, suivies de deux autres. Elles prenaient toute la largeur de la petite route et arrivaient à une vitesse hallucinante. Elles ne cherchaient pas à me doubler. Elles me chassaient.
La panique m’a attrapé d’un coup. J’ai appuyé à fond sur l’accélérateur. Le moteur a toussé, poussé un sale bruit, mais la bagnole n’a presque pas accéléré.
— Oh, bordel de merde—
Un choc hyper violent à l’arrière droit m’a jeté en avant. Ma tête a frappé la vitre avec un gros CLAC. La voiture a glissé sur le côté. J’ai serré le volant à deux mains pour essayer de redresser, les pneus hurlaient sur l'asphalte, mais la deuxième berline est arrivée à ma hauteur et m’a rentré dedans de plein fouet.
Métal contre métal. Un bruit assourdissant. La troisième voiture s’est rabattue juste devant moi en pilant, et la quatrième m’a percuté par derrière pour me coincer définitivement.
En trois secondes, c’était plié. Ma bagnole était coincée dans un tas de tôle broyée, collée contre les arbres du bas-côté.
Le silence est revenu d’un coup. Un silence lourd, brisé seulement par le bruit des moteurs brûlants et un gros sifflement dans mes oreilles.
Pendant quelques secondes, personne n’a bougé.
Puis, exactement en même temps, huit portières se sont ouvertes.
Les mecs qui sont sortis des bagnoles n’avaient rien de petits voyous. Ils portaient tous des costumes trois-pièces super bien taillés, avec un motif bizarre brodé en fil blanc sur le col : des tiges de ronces avec des épines. Et dans leurs mains, des flingues automatiques.
Une sueur froide m’a coulé dans le dos. Ces ronces… Je les connaissais. Je les avais vues sur un contrat en haut d'une feuille, avec ma signature en bas. Une signature que William avait imitée à ma place.
Un mec très costaud s’est avancé. Un gros ventre sous son gilet, une tête de tueur.
— Descends tout de suite, Brian. Ne nous fais pas perdre de temps.
Ma main droite a cherché la poignée, l’a ratée une fois, puis a réussi à ouvrir la portière. Je suis sorti en m’appuyant contre la voiture, les jambes comme du coton. J’ai levé les mains en l’air. Un sourire complètement débile, déformé par la peur, s’est collé sur ma tronche.
— Hé… doucement, les gars. On est entre gens civilisés, non ? Il y a sûrement un malentendu, on peut s’arranger—
Dans ma panique, mon regard est resté bloqué un dixième de seconde de trop sur le gros bide du mec. Un petit ricanement nerveux m’a échappé sans que je le contrôle.
Le visage du boss n’a même pas bougé.
— C’était pas vou—
BANG.
La balle m’a traversé la cuisse. Une douleur atroce a explosé d’un coup, si forte que mon souffle s’est coupé. Ma jambe a lâché direct. Je me suis écroulé par terre, les mains griffant le sol, en poussant un hurlement de bête. Ça chauffait, ça brûlait, mon sang coulait déjà sur l’asphalte. En vingt-huit ans de vie, je n’avais jamais eu aussi mal.
Le gros mec s’est approché doucement. J'ai relevé la tête comme je pouvais, les yeux pleins de larmes et de sueur.
— Un an, Brian, a dit le type en remettant sa veste en place. Tu croyais vraiment qu'on t'oublierait ?
— C’est pas moi… ai-je lâché en crachant du sang. C’est William… Il a signé à ma place…
— Et il est où, ton pote William ?
— Je sais pas ! Je vous jure que je sais pas ! Il m’a doublé !
Le boss a soupiré, l’air déçu.
— Faire du bruit en pleine nuit sur une route, c’est risqué. On n’a pas le temps d'interroger un imbécile. Tu ne sais rien et tu ne vaux rien. Finissez-le. Proprement.
L’un des mecs a sorti un grand couteau de sa ceinture. La lame brillait sous la lune.
Voyant l'acier, une bouffée d'adrénaline m'a secoué. Malgré ma jambe bousillée qui pissait le sang, j’ai essayé de ramper en arrière sur le dos, griffant l’asphalte de toutes mes forces.
Mais deux secondes plus tard, un des mecs m’a attrapé sauvagement par les cheveux pour me bloquer la tête en arrière. Je n’avais plus aucune force. Je pleurais comme un gosse, mort de peur.
Le métal glacé de la lame s’est posé contre mon cou, juste sur mon artère qui battait à toute vitesse.
Pas de long discours. Pas de pitié.
Le mec a appuyé fort et a tranché d’un coup sec.
Le monde a basculé. La douleur de ma jambe a disparu, remplacée par un froid terrible qui s’est engouffré dans ma gorge. J’ai voulu crier, mais seul du sang chaud a jailli de ma bouche. L’air ne passait plus du tout.
Deux secondes. Trois tout au plus.
Les silhouettes au-dessus de moi sont devenues floues. Le bruit des moteurs, l'odeur de la poudre, mes vingt-huit ans de vie ratée… Tout a disparu dans le noir.
Une dernière pensée m'est venue en tête :
William… espèce de bâtard.
Puis tout s'est éteint.
Mais ce n’était pas la fin.
J’avais l’impression de couler. Une chute hyper lente, lourde, comme si je tombais au fond d’un trou sans fin. La sensation de ne plus pouvoir respirer était toujours là, mais je n'avais plus mal nulle part. Je sombrois de plus en plus profondément dans un noir total.
Soudain, une lumière est apparue.
D’abord un petit point, puis une grosse explosion de lumière. Une clarté blanche et dorée tellement forte qu’elle m'a aveuglé. Même les yeux fermés, ça me brûlait presque les rétines.
Puis, j'ai ressenti un contact physique.
De grosses mains, chaudes et énormes, se sont posées sur moi. Elles m'ont soulevé comme si je ne pesais rien. D'un coup, de l'air est rentré dans mes poumons. Ça me brûlait la poitrine, comme si c'était la toute première fois que je respirais de ma vie.