Chapitre 12
La calèche s’arrêta.
Une femme vêtue d’une robe rouge en descendit. Seras de Wallingford leva les yeux vers le manoir qui se dressait devant elle.
La résidence principale des Varnheim.
Ses façades finement sculptées, ses hautes fenêtres et ses imposantes colonnes témoignaient de la grandeur passée de la famille. Pourtant, le bâtiment dégageait une atmosphère lugubre, comme si ses murs portaient encore le poids des crimes commis au fil des générations.
Situé au cœur du domaine, il dominait les autres constructions. C’était ici que se prenaient les décisions les plus importantes de la famille et que se préparaient ses manœuvres politiques.
Autrefois, cet endroit lui avait inspiré de l’admiration.
Aujourd’hui, il ne lui inspirait que du dégoût.
Seras gravit les marches et pénétra dans la résidence. Une domestique passait non loin de l’entrée lorsqu’elle l’interpella.
— Où est Silus ?
Sa voix était basse et calme.
La domestique s’immobilisa. Lorsqu’elle reconnut la femme qui se tenait devant elle, elle s’empressa de s’incliner.
Mais elle n’en eut pas le temps.
Une pression de mana écrasante se déversa dans toute la résidence.
Les yeux de la domestique s’écarquillèrent. Du sang commença à couler de ses oreilles, de son nez et de ses yeux. Ses jambes tremblèrent tandis qu’elle tentait désespérément de résister à cette présence suffocante.
Devant elle se tenait le monstre qui avait autrefois exercé une domination presque absolue sur le commerce de la capitale.
La renarde de sang des Wallingford.
— Où est Silus ? répéta Seras.
Sa voix ne s’éleva pas. Pourtant, ses paroles résonnèrent dans toute la résidence.
Un instant plus tard, une voix retentit depuis les étages supérieurs.
— Seras ! Cesse donc de traumatiser mes serviteurs ! Si tu veux te disputer avec moi, monte plutôt dans mon bureau !
Seras détourna les yeux de la domestique et prit les escaliers.
Sur son passage, les serviteurs s’inclinaient aussi bas que possible. Personne n’osa croiser son regard.
Oui.
C’était ainsi que les choses auraient toujours dû être.
Elle arriva devant une porte imposante. Un vieil homme se tenait à côté. Dès qu’il l’aperçut, il s’empressa de lui ouvrir en gardant les yeux baissés.
Seras entra.
Silus Varnheim était assis derrière un vaste bureau. Sa carrure évoquait celle d’un colosse. Sa mâchoire ciselée, son regard sauvage et son long nez lui donnaient un air naturellement intimidant. Une barbe de trois jours soulignait ses traits, tandis que ses longs cheveux blancs étaient attachés dans un chignon négligé.
Il n’avait pas changé.
Il leva à peine les yeux de ses documents.
— Que veux-tu, Seras ? Je suis occupé. Fais vite.
Pas la moindre gêne.
Pas la moindre considération.
Comme s’ils n’étaient que deux connaissances contraintes de partager une pièce.
Seras prit place en face de lui.
— C’est quoi, cette histoire de mariage ?
Silus haussa légèrement les sourcils.
— Je croyais pourtant que c’était assez clair. Je prends une nouvelle femme.
— Pourquoi ?
Il la regarda quelques secondes, puis laissa échapper un petit ricanement.
Seras serra les poings.
— Pourquoi as-tu invité Aldric ? Pourquoi l’as-tu maudit ? Pourquoi lui faire subir tout ça alors qu’il n’a que cinq ans ? Pourquoi faire subir cela à ton propre sang ?
Silus posa lentement ses documents sur le bureau.
— Tu ne sais donc vraiment pas pourquoi ?
Seras ne répondit pas.
Elle connaissait déjà une partie de la réponse.
Elle avait compris depuis longtemps que le Manoir de la Tulipe flétrie n’était pas une résidence destinée à l’héritier, mais un lieu d’isolement où Aldric était maintenu à l’écart du reste de la famille.
Les domestiques, les instructeurs et les autres occupants obéissaient aux ordres de Silus. Même les livres de la bibliothèque et les récits transmis par les serviteurs déformaient la vérité pour glorifier les Varnheim.
Son fils grandissait dans un monde soigneusement construit autour de lui, où presque tout ce qu’il apprenait servait les intérêts de cette famille.
Seras aurait voulu l’en arracher. Mais une intervention prématurée risquait d’éveiller les soupçons de son mari et de lui faire perdre le peu de liberté qu’il lui restait.
Elle devait attendre.
Pour l’instant.
Silus croisa les mains.
— C’est à cause de toi qu’Aldric est enchaîné.
Les doigts de Seras se crispèrent.
— Ne rejette pas tes actes sur moi.
— Je ne rejette rien du tout.
Sa voix demeurait parfaitement calme.
— Je reconnais mes torts. J’ai été une ordure envers toi et envers lui. Je ne prétendrai pas le contraire.
Seras le fixa avec incrédulité.
Il reconnaissait ses crimes sans la moindre hésitation, comme si leur simple admission suffisait à régler la question.
Silus poursuivit :
— Mais si je vous avais laissés agir librement, vous auriez fini par prendre cette maison tous les deux.
— Prendre cette maison ?
Un rire amer échappa à Seras.
— Je n’ai jamais voulu de cette maison. C’est toi qui m’as trahie, et maintenant tu prétends que je veux m’emparer de ton héritage ?
— Tu ne l’as jamais voulu jusqu’à présent.
Il marqua une pause.
— Mais combien de temps continueras-tu à supporter ce que je t’ai fait subir ? Combien de temps accepteras-tu de voir ton fils traité comme un étranger dans sa propre famille ?
Seras sentit sa colère monter.
— Tu m’as trahie, et tu utilises maintenant cette trahison pour justifier tes actes ?
Silus ne cilla pas.
— Un jour, tu finiras par te lasser. Tu décideras d’agir contre nous pour lui rendre justice. Et si tu le fais, que se passera-t-il ?
Il se renfonça dans son fauteuil.
— J’ai simplement pris les mesures nécessaires.
Seras le dévisagea. Elle aurait voulu lui faire ravaler ces paroles, mais elle avait besoin de réponses.
— Quel est le nom de la malédiction qui pèse sur mon fils ?
Silus la contempla quelques instants.
— Tu la connais suffisamment bien. Après tout, la même malédiction a été apposée sur ton âme.
Le monde sembla s’effondrer autour d’elle.
Son fils n’avait que cinq ans.
Il n’avait encore rien fait.
Et Silus avait déjà décidé de l’enchaîner.
— Quel genre de monstre es-tu pour faire une chose pareille à ton propre sang ?
Une pointe d’agacement apparut sur le visage de Silus.
— Arrête donc de te mentir à toi-même, Seras.
Elle se figea.
— Tais-toi.
Sa voix était faible, presque suppliante.
Silus sourit.
— Tu as certainement consulté le statut de ton fils. Avec ta paranoïa, je doute que tu aies cessé de maintenir ta compétence d’évaluation active.
Il pencha légèrement la tête.
— Tu as donc dû voir le nom de son talent. Et peut-être même comprendre à quel point la nature de son mana est particulière.
Seras se leva brusquement.
Elle ne voulait plus écouter.
Elle fit un pas vers la porte.
Une douleur fulgurante lui transperça la poitrine.
Elle porta instinctivement une main à son cœur, mais la douleur s’étendit à son ventre. Ses genoux heurtèrent le sol.
— Ah… !
Elle tenta de se redresser. Une nouvelle vague de douleur la força à se recroqueviller.
Seras leva vers lui un regard empli de haine.
Silus fit un léger mouvement de la main.
La malédiction se relâcha.
La douleur reflua, laissant Seras haletante sur le sol.
Silus se redressa dans son fauteuil.
— Et concernant le mariage…
Seras releva les yeux vers lui.
— Quoi, le mariage ?
— Pourquoi crois-tu que je vous ai invités, Aldric et toi ?
Elle ne répondit pas.
Silus eut un sourire amusé.
— Je voulais qu'il voie ce qu'il n'aura jamais. Du moins, pas tant qu'il restera aussi faible.
Seras sentit son sang se glacer.
— Tu n'oserais pas…
— Pourquoi pas ? La jalousie est un excellent moteur. Et la frustration peut pousser un homme à accomplir des choses qu'il n'aurait jamais envisagées autrement.
Il croisa les doigts devant lui.
— Imagine un instant ce qui pourrait se passer dans sa petite tête. Peut-être se dira-t-il que, s'il devient assez fort, son père finira par le regarder. Peut-être enviera-t-il la place de ma nouvelle épouse auprès de moi. Ou peut-être voudra-t-il simplement offrir à sa mère une position qu'elle n'a jamais réussi à obtenir.
Il haussa les épaules.
— Peu importe ce qui le motivera. Tant qu'il progresse.
— C'est ton fils !
— Et c'est précisément pour cette raison que tu devrais comprendre.
Le regard de Silus se durcit.
— Tu veux qu'il devienne assez puissant pour vous sortir de cette situation. Je veux qu'il devienne assez puissant pour servir les Varnheim. Nous avons donc tous les deux intérêt à ce qu'il progresse.
Seras le fixa avec horreur.
— Tu comptes réellement te servir de ses sentiments contre lui ?
— Ses sentiments ? répéta Silus, comme si le concept lui paraissait ridicule. Je lui donne une raison de devenir plus fort. Ce qu'il ressent en chemin ne m'intéresse pas.
Il se leva, puis contourna lentement son bureau.
— Tu peux me détester autant que tu le souhaites, Seras. Mais ne prétends pas que je suis le seul à vouloir tirer quelque chose de notre fils.
Elle voulut répondre, mais aucun mot ne sortit de sa bouche.
Silus s'arrêta devant elle.
— Apprends-lui à se battre. Fais de lui quelqu'un qui mérite sa place parmi les Varnheim. Si sa jalousie lui donne la motivation nécessaire, tant mieux. S'il veut me surpasser pour obtenir ma reconnaissance, qu'il fasse donc ses preuves.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Je me moque de savoir s'il devient un homme bon ou mauvais. Je veux simplement qu'il devienne assez fort pour être utile à cette famille.
Un silence pesant s'installa.
Seras serra les poings.
— Et cette femme ? Tu comptes vraiment fonder une nouvelle famille avec elle ?
Le visage de Silus s'adoucit légèrement.
— Parce que je l'aime, contrairement à toi, Seras.
Elle le fixa, incrédule.
— Tu oses me parler d'amour ?
— Pourquoi ne le pourrais-je pas ? Avec elle, je n'ai pas besoin de me demander si elle me poignardera demain ou après-demain.
Il retourna derrière son bureau et s'y appuya.
— Sans moi, elle n'est rien. Elle le sait. Sa position, son avenir, tout ce qu'elle possède dépend de moi. Elle n'a aucune raison de se retourner contre moi.
Son regard se posa de nouveau sur Seras.
— Toi, en revanche, tu me hais. Tu rêves de me voir tomber et tu attends simplement d'en avoir les moyens. Tu voudrais que je continue à te faire confiance alors que tu ne demandes qu'une occasion de me trahir ?
— C'est toi qui as détruit notre mariage ! Tu m'as maudite, tu m'as abandonnée et tu as fait de notre fils un prisonnier dans sa propre maison ! Et maintenant, tu oses prétendre que c'est moi le problème ?
— Je n'ai jamais prétendu être un bon mari, Seras. Ni même un bon père.
Il marqua une pause, sans que son expression ne change.
— Mais je ne compte pas passer le reste de ma vie à craindre que ma propre famille se retourne contre moi.
Seras serra les poings davantage.
— Alors tu comptes remplacer ta famille chaque fois qu'elle cesse de t'obéir ?
— Si c'est nécessaire.
Il répondit sans la moindre hésitation.
— Je veux un autre héritier. Une famille avec laquelle je pourrai vivre sans avoir à surveiller constamment mes arrières. Je veux pouvoir aimer les miens sans me demander quand ils décideront de me planter un couteau dans le dos.
Il se pencha légèrement en avant.
— Et puisque tu sembles tant tenir à notre fils, tu devrais comprendre ce que j'attends de lui. Je veux qu'il devienne fort. Assez fort pour servir cette maison et lui rendre son ancienne gloire.
— Tu veux qu'il te serve après tout ce que tu lui as fait subir ?
— Je veux qu'il devienne un véritable Varnheim.
Silus se redressa.
— Apprends-lui à se battre, Seras. Donne-lui les moyens de devenir puissant. S'il a besoin de me surpasser pour obtenir ma reconnaissance, alors qu'il fasse les efforts nécessaires.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Après tout, il est encore assez jeune pour croire qu'un père finira par aimer son fils s'il devient suffisamment fort.
Le visage de Seras se décomposa.
Silus, lui, ne détourna pas les yeux.
— Tu voulais qu'il ait un avenir, n'est-ce pas ? Alors donne-lui une raison de se battre.
Seras resta immobile quelques secondes, les poings serrés.
Elle aurait voulu le frapper. Lui arracher ce sourire arrogant. Lui faire payer chacune de ses paroles.
Mais elle savait qu'elle ne pouvait rien faire.
Pas encore.
Alors elle tourna les talons et quitta le bureau sans prononcer un mot.
Derrière elle, Silus reprit tranquillement ses documents.
Comme s'il n'avait pas été question de la vie de son propre fils.
Comme s'il venait simplement de régler une affaire courante.
Et c'était peut-être cela, le plus effrayant.