Chapitre 13
— Albert ! Fais-moi un tour de magie.
Le majordome marqua une courte pause.
— Je crains que madame ne l'accepte pas. Elle souhaite que vous vous reposiez convenablement après ce qui vous est arrivé.
Je fronçai les sourcils.
— Je veux juste voir un tour de magie. Je ne t'ai pas demandé de me faire courir un marathon.
— Je comprends, jeune maître. Néanmoins, je préfère ne pas prendre le risque de contrarier madame.
Je le fixai quelques secondes avant de détourner les yeux.
— J'ai faim. Va me chercher un panier de pommes et un couteau. Je veux en manger quelques-unes.
Cette fois, Albert réagit immédiatement.
— Je vais faire préparer les pommes pour vous, jeune maître. En revanche, je ne peux pas vous remettre un couteau. Vous êtes encore trop jeune pour manipuler un objet aussi dangereux.
Je tournai lentement la tête vers lui.
Mon expression changea.
— Je ne t'ai pas demandé ton avis.
Ma voix était calme. Peut-être même un peu trop.
— Si je te demande un couteau, tu cours me le chercher. Compris, Albert ?
Le majordome hésita. Il semblait chercher une manière de me faire changer d'avis sans me contrarier davantage.
Finalement, il s'inclina.
— Bien, jeune maître.
Il se retourna pour quitter la chambre.
— Attends.
Il s'immobilisa.
— Tu apporteras tout toi-même. Je n'apprécie pas d'être dans cet état. Je préfère éviter d'être vu par trop de monde.
Ce n'était pas entièrement faux. Je n'avais aucune envie de laisser les domestiques me voir aussi affaibli.
Albert s'inclina de nouveau.
— Comme vous voudrez, jeune maître.
Puis il quitta la chambre.
Je le suivis du regard jusqu'à ce que la porte se referme.
Je savais que ce que je m'apprêtais à faire n'était pas juste. Albert ne m'avait rien fait. Il avait simplement essayé de m'empêcher de manipuler un couteau.
Mais je ne pouvais pas me permettre de rester passif.
Ma mère m'avait dit un jour que les domestiques du Manoir de la Tulipe flétrie étaient tous entraînés.
Nous étions désormais dans le domaine principal des Varnheim. Je supposais que les domestiques de cette résidence devaient eux aussi posséder certaines compétences.
Je voulais en avoir le cœur net.
Je ne savais presque rien de ce monde. J'ignorais ses règles, ses dangers et les capacités des personnes qui m'entouraient.
Quant à ma mère, je savais qu'elle me cachait certaines choses. Je pouvais comprendre qu'elle veuille me protéger, mais je refusais de continuer à avancer dans le noir.
Je devais devenir puissant plus rapidement.
Sinon, ce qui s'était passé la dernière fois se reproduirait.
Encore et encore.
Je serrai les poings sur mes draps.
Je savais que ma décision était mauvaise, mais je ne pouvais pas me permettre d'être à la traîne.
Je devais agir.
---
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrit.
Albert entra avec un panier de pommes dans une main et un couteau dans l'autre.
Il posa le panier sur la table avant de me présenter l'objet.
Je le saisis.
La lame était suffisamment longue pour que je puisse l'utiliser sans difficulté, mais son poids me surprit légèrement. Je n'avais pas encore l'habitude de manipuler ce genre d'objet avec mon petit corps.
Je choisis une pomme et commençai à l'éplucher.
Le résultat fut loin d'être élégant.
La lame accrocha plusieurs fois la peau du fruit, et je dus m'y reprendre à plusieurs reprises pour en retirer une bande convenable.
Putain de corps.
Même éplucher une pomme devenait une épreuve.
Je retins un soupir et continuai mon travail.
Albert attendait silencieusement près de la porte.
— Albert.
— Oui, jeune maître ?
— Reste discuter avec moi.
Il hésita.
— Je crains d'avoir encore du travail à accomplir. Si vous avez besoin de quelque chose, je peux faire appeler une servante…
Je cessai d'éplucher ma pomme, puis levai les yeux vers lui.
— Existe-t-il quelque chose de plus important, dans ce manoir, que de discuter avec moi ?
Albert se figea.
Ce ne fut qu'un instant, mais je le remarquai.
Son expression ne changea presque pas. Pourtant, quelque chose dans son regard venait de se modifier.
Il comprenait que quelque chose clochait.
Le majordome baissa la tête.
— Je vous prie de m'excuser, jeune maître. Je me suis mal exprimé. Ce que je voulais dire, c'est que mes fonctions…
— J'ai envie de jouer.
Je coupai court à ses explications.
Albert releva légèrement la tête.
— De jouer, jeune maître ?
— Oui.
Je déposai la pomme à moitié épluchée sur la table.
— À quoi les domestiques jouent-ils habituellement avec les enfants de la famille ?
Le majordome resta silencieux un instant.
— À toutes sortes de choses, jeune maître. Tant que cela reste dans les limites fixées par madame, nous ferons de notre mieux pour répondre à vos attentes.
Il allait poursuivre, mais je plantai mon regard dans le sien.
Il s'interrompit.
Je détestais ces réponses soigneusement formulées qui donnaient l'impression de répondre à une question sans jamais fournir la moindre information utile.
— Tu sais ce que je déteste, Albert ?
— Non, jeune maître.
— Les réponses incomplètes.
Le majordome pâlit légèrement.
— Je… Je vous prie de m'excuser si mes paroles vous ont offensé. Ce n'était nullement mon intention…
Je n'écoutais déjà plus.
Je pris le couteau.
Puis, d'un geste brusque, je le lançai au sol.
La lame heurta les dalles dans un bruit métallique avant de glisser jusqu'aux pieds du majordome.
Albert réagit aussitôt.
Sa main partit brusquement vers ma direction, comme s'il avait voulu me saisir le poignet. Il s'arrêta cependant à mi-chemin en constatant que le couteau avait déjà quitté ma main.
Dans le même mouvement, il pivota légèrement sur le côté, dégageant instinctivement ses jambes de la trajectoire de la lame.
Le geste fut bref.
Précis.
Bien trop naturel pour être celui d'un homme pris complètement au dépourvu.
Mon regard se posa sur sa main avant de remonter lentement vers son visage.
Je le savais.
Je n'avais pas encore la preuve qu'Albert était un combattant expérimenté, mais cette réaction n'avait rien de banal.
Il avait réagi avant même de comprendre ce que je comptais faire.
Voilà qui était intéressant.
Je désignai le couteau.
— Ramasse-le.
Albert baissa les yeux vers l'objet, puis les releva vers moi.
— Jeune maître…
— Ramasse-le et suicide-toi. J'en ai marre de voir ton visage.
Le silence qui suivit fut presque comique.
Albert semblait incapable de comprendre ce qui venait de se passer.
Je pouvais le voir chercher une explication, quelque chose qui lui permettrait de ranger mes paroles dans une catégorie familière.
Un caprice ?
Une plaisanterie de mauvais goût ?
Une crise de colère ?
Il ouvrit la bouche, probablement pour me demander ce qui m'arrivait.
Mais je fus plus rapide.
— Quoi ? Tu ne veux pas ?
Je penchai légèrement la tête.
— Je devrais peut-être demander à ma mère de s'occuper de toi à son retour. Qu'en dis-tu ?
Je terminai ma phrase avec un sourire amusé.
Un sourire presque innocent.
Albert devint livide.
Cette fois, il ne chercha pas à comprendre.
Il se jeta à genoux devant moi.
— Jeune maître, je vous en supplie ! Pardonnez-moi ! Je vous assure que je n'ai jamais voulu vous offenser ! Je vous en prie, ne parlez pas de cette affaire à madame !
Il joignit les mains, la tête inclinée si bas que son front faillit toucher le sol.
Je le regardai en silence.
Tiens donc.
Depuis notre arrivée, j'avais remarqué une chose étrange chez les domestiques de cette résidence.
Ils étaient polis, certes. Mais leur attitude changeait radicalement dès que ma mère entrait dans la conversation.
Ils semblaient craindre ses réactions bien davantage que celles de leur propre maître.
Même l'ancien Varnheim qui était venu nous accueillir à notre arrivée avait évité de croiser mon regard.
Sur le moment, je n'y avais pas prêté beaucoup d'attention.
À présent, je comprenais au moins une chose : la peur de ma mère était suffisamment forte pour qu'Albert préfère s'agenouiller devant un enfant plutôt que de risquer de s'attirer ses foudres.
Je ne savais pas ce qu'elle leur avait fait. Je ne savais pas non plus si cette peur était justifiée.
Mais je pouvais m'en servir.
Je sentis les coins de ma bouche se relever.
C'était étrange.
Je n'éprouvais aucune satisfaction particulière à voir Albert agenouillé devant moi.
Du moins, pas exactement.
J'étais surtout soulagé.
Pour la première fois depuis mon réveil, j'avais l'impression de pouvoir agir sur une situation au lieu de simplement la subir.
Je n'avais pas eu besoin de force.
Ni de magie.
J'avais simplement trouvé le point faible de mon interlocuteur.
Et j'avais appuyé dessus.
Je souris davantage, comme un enfant venant de recevoir une friandise.
— D'accord.
Albert releva légèrement la tête.
— Je vous remercie, jeune maître ! Je vous promets que…
— Mais fais-moi voir un tour de magie.
Il s'interrompit.
Je désignai le couteau posé sur le sol.
— Après tout, tu as l'air de savoir faire plein de choses.
Je repris ma pomme et m'installai plus confortablement dans mon lit.
— Alors ? Qu'est-ce que tu attends ?
Albert resta agenouillé quelques secondes avant de se relever lentement.
Il ramassa le couteau et le déposa sur la table, hors de ma portée.
Puis il se tourna vers moi.
Son visage avait retrouvé son calme habituel, mais quelque chose avait changé dans son regard.
Je le fixai quelques instants.
Impossible de savoir ce qu'il pensait.