Chapitre 11
Seras de Wallingford marchait tranquillement dans le couloir.
Du moins, c'est ce qu'un observateur aurait pu croire.
Personne n'osait pourtant s'approcher d'elle.
Dans un rayon de cinquante mètres, son mana déferlait par vagues successives, emplissant l'air d'une chaleur suffocante. Quiconque aurait eu l'imprudence de franchir cette limite risquait de voir sa peau calcinée.
Les domestiques s'écartaient sur son passage. Certains baissaient précipitamment la tête. D'autres se plaquaient contre les murs, priant silencieusement pour qu'elle ne leur accorde aucune attention.
Seras ne leur adressa pas un regard.
Quelle idiote.
Ses doigts se crispèrent.
Quelle putain d'idiote j'ai été.
Elle avait tout fait pour lui.
Tout.
Elle avait obéi à chacune de ses demandes, accepté chacune de ses exigences et sacrifié une part toujours plus grande de sa vie pour satisfaire cet homme.
Et pour quoi ?
Pour finir ainsi.
Elle avait renoncé à son avenir, à sa famille, à son nom.
Elle avait abandonné une existence qui s'annonçait radieuse pour un homme dont elle était tombée amoureuse bien trop jeune.
À l'époque, elle croyait que l'amour suffirait.
Quelle naïveté.
Elle aurait voulu pouvoir revenir en arrière. Retrouver cette jeune femme pleine d'espoir qui avait supplié son père d'accepter son mariage.
Elle aurait voulu la secouer, lui faire comprendre qu'elle était sur le point de commettre la pire erreur de sa vie.
Mais le passé ne pouvait être changé.
Et elle devait désormais vivre avec les conséquences de ses propres choix.
Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?
La question lui revenait sans cesse.
Elle n'avait pourtant jamais cherché à lui désobéir. Même lorsqu'elle n'était pas d'accord, elle avait fini par céder.
Elle avait cru qu'en faisant suffisamment d'efforts, en se montrant patiente et en restant à ses côtés, elle finirait par obtenir ce qu'elle désirait depuis le début.
Une famille.
Un mari qui l'aimerait.
Une vie dans laquelle elle n'aurait pas à regretter chacun de ses sacrifices.
Au lieu de cela, elle était devenue une étrangère dans sa propre maison.
Seras arriva au jardin.
Un carrosse l'y attendait déjà.
Elle s'arrêta quelques secondes devant la portière, le regard perdu dans le vide.
Puis elle monta.
À peine installée, elle ferma les yeux.
Et les souvenirs qu'elle s'efforçait de repousser depuis des années revinrent l'envahir.
Ce n'était pas elle qui avait eu l'idée de ce mariage.
C'était l'ancien patriarche des Varnheim.
À l'époque, cette proposition lui avait paru presque irréelle.
Elle aimait déjà cet homme depuis longtemps. Lorsqu'elle avait appris qu'il souhaitait l'épouser, son bonheur avait été tel qu'elle n'avait même pas pris le temps de réfléchir.
Elle avait couru auprès de son père.
Elle l'avait supplié d'accepter.
Elle avait insisté, encore et encore, jusqu'à ce qu'il finisse par céder.
Son père n'avait pas été convaincu par cette union. Il connaissait les difficultés politiques des Varnheim et les risques que sa fille prenait en s'alliant à une maison affaiblie.
Mais Seras n'avait rien voulu entendre.
Elle croyait en cet homme.
Elle croyait en leur avenir.
Elle croyait qu'ensemble, ils pourraient surmonter les difficultés.
Aujourd'hui, elle aurait voulu rire de cette confiance aveugle.
Elle avait sacrifié sa réputation pour lui.
Elle avait accepté de couper les ponts avec ses frères et son père parce qu'il le lui avait demandé.
Elle avait renoncé à la vie qui l'attendait chez les Wallingford, persuadée qu'un jour, tous ces sacrifices auraient un sens.
Elle s'était imaginé une fin heureuse.
Quelle plaisanterie.
Lorsqu'elle était tombée enceinte, on l'avait transférée dans un manoir éloigné du domaine principal.
On lui avait expliqué qu'elle devait se reposer, que son état exigeait de la tranquillité.
À l'époque, elle n'avait pas protesté.
Elle était heureuse de porter son enfant.
Elle pensait même que cette naissance rapprocherait son mari d'elle.
Mais elle s'était trompée.
Profitant de sa faiblesse, son propre mari lui avait imposé une malédiction.
Puis il avait cessé de lui rendre visite.
Du jour au lendemain, Seras s'était retrouvée seule.
Isolée.
Oubliée.
Elle n'avait plus été qu'une épouse dont on se souvenait lorsqu'on avait besoin de ses contacts ou de son influence dans les cercles nobles.
Le reste du temps, elle pouvait bien disparaître.
Personne ne s'en souciait.
Pourtant, elle avait tenu bon.
Pour son fils.
Aldric était la seule raison pour laquelle elle avait continué à supporter cette existence.
Elle voulait lui offrir un avenir meilleur que le sien. Elle voulait qu'il puisse grandir dans une famille qui le reconnaîtrait, qu'il obtienne une place que personne ne pourrait lui retirer.
Elle avait donc placé ses espoirs en lui.
Son talent, son intelligence, sa capacité à assimiler ce qu'on lui enseignait…
Tout cela lui avait laissé croire qu'il pourrait devenir quelqu'un d'exceptionnel.
Si Aldric parvenait à atteindre un niveau suffisant, il pourrait prendre la tête des Varnheim.
Et alors, peut-être, Seras pourrait enfin se venger de cet imbécile qui avait détruit sa vie.
Elle pourrait lui faire payer chacune de ses humiliations.
Chaque sacrifice.
Chaque année passée à attendre qu'il se souvienne qu'elle existait.
Mais même cet espoir, elle avait dû le protéger en silence.
Depuis la naissance d'Aldric, la malédiction lui interdisait de révéler certaines informations concernant les Varnheim.
Elle devait surveiller chacune de ses paroles, retenir ses explications et parfois même mentir à son propre fils.
Le pire n'était pas de devoir garder des secrets.
C'était de devoir présenter cette famille comme digne de confiance.
De parler de son héritage avec respect.
De laisser Aldric croire qu'il grandissait parmi des gens qui finiraient par l'accepter, alors qu'elle connaissait trop bien leurs véritables priorités.
Elle n'avait pourtant pas abandonné.
Elle espérait qu'un jour, son fils comprendrait par lui-même.
Qu'il découvrirait les mensonges.
Qu'il apprendrait à distinguer ce qu'on lui racontait de ce qui était réellement.
Elle avait simplement besoin de temps.
Mais les Varnheim ne lui en avaient même pas laissé.
Un homme avait été envoyé auprès d'Aldric sous le prétexte de l'instruire.
Un espion.
Il avait observé le garçon, remarqué sa vivacité d'esprit et la facilité avec laquelle il assimilait les enseignements qu'on lui transmettait.
Puis il avait rapporté ses observations aux Anciens.
Ces démons à peau humaine avaient aussitôt compris qu'Aldric pouvait représenter un risque.
Alors, ils avaient décidé de prendre leurs précautions.
Ils avaient placé une chaîne autour de son cou.
Une chaîne invisible, mais dont Seras connaissait désormais trop bien la cruauté.
Et malgré tout, Aldric ne l'avait pas déçue.
Lors de son éveil, il avait obtenu un talent de rang S, dont l'existence n'avait jamais été enregistrée, ainsi qu'une affinité de rang A.
Un talent extraordinaire.
Une affinité exceptionnelle.
Avec une formation adaptée, il aurait pu progresser à une vitesse remarquable.
Seras en était convaincue.
Dix ans.
Elle rouvrit les yeux.
Dix ans, peut-être treize.
C'était le temps qu'il aurait fallu à Aldric pour acquérir une puissance suffisante afin de renverser les rapports de force au sein de cette maison.
À condition qu'elle puisse le former elle-même.
À condition qu'on lui en laisse la possibilité.
Un rire amer lui échappa.
Bien sûr.
Il fallait encore que son imbécile de mari vienne détruire ce qu'il lui restait.
Le carrosse avançait désormais sur la route.
Seras observa le paysage défiler derrière la vitre.
Elle avait passé des années à attendre.
À espérer que son mari finirait par changer.
À croire que sa patience lui permettrait de préserver son fils des pires conséquences de leur situation.
Mais aujourd'hui, quelque chose avait changé.
Elle ne voulait plus attendre.
Elle ne voulait plus se contenter de survivre en espérant que les choses s'améliorent d'elles-mêmes.
Son mari avait décidé d'organiser son mariage.
Il avait choisi d'humilier publiquement son épouse tout en poursuivant ses propres ambitions.
Une fois encore, il avait agi comme si elle n'existait pas.
Seras baissa les yeux vers ses mains.
Elles tremblaient légèrement.
Pas de peur.
De colère.
Elle avait longtemps confondu patience et faiblesse. Elle s'était persuadée que supporter les humiliations était le prix à payer pour protéger Aldric.
Mais si elle continuait ainsi, elle finirait par lui transmettre la même impuissance qui avait empoisonné sa propre existence.
Elle ne pouvait pas se le permettre.
Son fils avait déjà été pris pour cible par les Anciens.
Elle ignorait ce qu'ils lui avaient fait, mais elle avait vu son état après son effondrement.
Et maintenant, elle devait assister au mariage de son mari avec une autre femme.
Tout cela suffisait.
Elle n'avait pas encore de plan précis.
Elle ne savait pas jusqu'où elle devrait aller, ni quelles conséquences ses décisions entraîneraient.
Mais elle avait pris une décision.
Cette fois, elle ne se contenterait pas de subir.
Son regard se durcit.
Vous avez déjà pris assez de choses.
Son mari.
Les Anciens.
Toute cette famille qui se croyait autorisée à décider de son avenir et de celui de son fils.
Mais cette fois, ça ne se passera pas comme vous l'avez prévu.
Le carrosse poursuivit sa route.
Et pour la première fois depuis des années, Seras ne pensa pas à ce qu'elle avait perdu.
Elle réfléchit à ce qu'elle allait reprendre.