Chapitre 780
Chapitre 0738 — Celui dont on chante les louanges
Traducteur : Jay_Forestieri
Éditeur : Tseirp
« Pauvre capitaine. Il était raide comme un piquet, pas vrai ? Tout ça à cause de l’interrogatoire musclé d’Abel. »
« C’est quoi, au juste, un interrogatoire musclé ? »
Depuis le pont, Ryo regarda avec compassion le pauvre homme qui filait devant le Skidbladnir à bord du navire de patrouille, tandis qu’Abel haussait les épaules.
« Pendant qu’il discutait avec Abel, il transpirait à grosses gouttes, tu sais ? Ce n’est pas normal. »
« Ne me demande pas ça. Je n’ai rien dit de particulier. »
« Tu ne lui aurais pas mis une sorte de pression terrifiante ? »
« Une pression comme celle de Ryo ? Elle ne se voyait pas du tout, pourtant. »
« Une pression ciblée, qui n’agit que sur la personne visée… »
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Paulina passait justement par là tandis que Ryo et Abel discutaient.
« Ces gens connaissaient aussi le “Chant de la guerre de libération du Royaume de Knightley”. Ils ont donc dû être surpris de voir apparaître Votre Majesté, dont le chant parle. »
« Un chant ? »
« La Capitale royale est tombée. Elle est aux mains du frère du roi et de l’Empire. Les lamentations du peuple couvrent les cieux du Royaume… »
« Hein ? Comment connaissez-vous ce chant ? »
Paulina fredonna l’air, et Ryo en resta stupéfait.
Ce chant était censé s’être répandu dans les Pays de l’Est…
« Nous l’avons entendu quand il s’est propagé dans les Pays de l’Ouest, mais, depuis peu, il circule aussi sur le Continent des Ténèbres. »
« À l’époque… il y a un an, quand j’étais dans les Pays de l’Ouest, il ne s’était pas du tout répandu. »
« C’est exact… Je l’ai entendu pour la première fois dans le Duché de Goslon, il y a six mois. À présent, de nombreux bardes le chantent en voyageant, y compris sur ce Continent des Ténèbres. »
« Il y a même des traces de bardes par ici… »
Ryo fut stupéfait par les explications de Paulina.
Abel secoua légèrement la tête en silence.
Il avait l’air d’avoir renoncé à bien des choses.
Le chant s’était répandu dans les Pays de l’Est.
À présent, il gagnait aussi les Pays de l’Ouest et le Continent des Ténèbres.
Être célèbre avait l’air bien pénible.
Paulina retourna à ses tâches, laissant de nouveau les deux hommes seuls.
« Alors, Abel est de ceux dont on chante les louanges. »
« Je ne suis pas le seul. Dans les Pays de l’Est, il y avait aussi la “Ballade du duc Rondo”, tu te souviens ? »
« C’est vrai. Elle aurait dû se limiter aux Pays de l’Est. »
« … Je ne crois pas que ce soit le cas. »
Ryo exprima un vœu pieux, mais Abel le détrompa.
« Quoi qu’il en soit, c’est une bonne chose que nous puissions entrer dans le pays sans incident. »
« C’est certain. »
« Maintenant, j’espère seulement que tout restera calme pendant notre séjour… »
« Je ne sais pas pourquoi, mais quand tu dis ça, Ryo, je me sens soudain inquiet. »
« Quelle impolitesse ! Je suis un duc qui aime la paix ! »
« Je vois. Ryo aime la paix, mais la paix, elle, ne vient jamais à sa rencontre. »
« Quelle accusation… »
Ryo poussa un petit soupir et secoua la tête.
Le Skidbladnir entra dans le port de Borne.
La nouvelle de son arrivée se répandit bientôt dans toute la ville, sous forme de rumeur.
« Un navire gigantesque vient d’arriver ! »
« Le navire de patrouille le précédait, alors il doit y avoir quelqu’un d’important à bord. »
« Je n’ai jamais vu un navire de cette forme. Ce n’est pas un bateau de ce continent. »
« Il vient des Pays de l’Ouest ? Même comme ça, tu n’as jamais vu de navire pareil, si ? »
« Allons voir qui va débarquer ! »
Ces conversations allaient bon train çà et là. Lorsque le Skidbladnir s’immobilisa dans le port, une foule s’était déjà rassemblée sur les quais.
Au milieu de cette agitation, une passerelle fut abaissée depuis le navire.
Vingt chevaliers en descendirent et se rangèrent à son pied.
La foule commença alors à retenir son souffle.
Il ne faisait aucun doute qu’une personnalité importante allait débarquer.
Et la personne qui descendit fut…
Un homme, seul.
Ses vêtements, principalement rouges et blancs, n’étaient ni particulièrement voyants ni ostentatoires.
Pourtant, même de loin, on voyait qu’ils étaient bien taillés et élégants.
L’homme lui-même aussi…
« Oh… »
« Il a fière allure… mais qui est-ce ? »
« Il doit être de sang royal. »
« Un prince des Pays de l’Ouest ? »
Sans qu’on ait besoin de le leur expliquer, son allure suffisait à révéler au premier regard qu’il était de sang royal.
Les murmures se propagèrent.
« Abel, tu es au centre de toutes les attentions. »
« La foule s’est rassemblée sans que je m’en rende compte. »
Ryo et Abel « marchaient » en direction de la résidence du seigneur.
Eh oui, ni en carrosse ni à cheval : ils allaient à pied.
Bien entendu, les Chevaliers royaux qui les escortaient marchaient eux aussi.
« On aurait quand même pu embarquer un cheval pour Abel à bord du Skidbladnir… »
« Tu veux lui faire subir cette tempête ? »
« … Ce serait cruel. »
« Que je sois à cheval ou à pied ne change rien à ma valeur. Si nous avions autant de place qu’à la maison, il faudrait peut-être le “montrer”, mais nous sommes dans un pays étranger. Tant qu’on ne nous prend pas de haut, cela me suffit. »
Abel s’était résigné à la situation.
Un roi était constamment observé.
Chez lui comme à l’étranger.
Il ne pouvait donc se permettre de se montrer sous un jour indigne.
Pour autant, il ne trouvait pas juste d’embarquer un cheval dans un navire pour la seule apparence.
Un cheval prenait de la place à bord, et il fallait le nourrir, s’en occuper… sans parler du reste.
« Eh bien, avec autant de chevaliers autour de toi, personne ne te prendra de haut. »
« Je suis d’accord. »
Ryo et Abel dirent cela en regardant les Chevaliers royaux qui marchaient autour d’eux.
Ils étaient bien à la hauteur de leur réputation.
Ils s’acquittaient de leur tâche avec un professionnalisme irréprochable.
Leur regard se porta au-delà des chevaliers du Royaume.
« Les bâtiments… en briques ? »
« On dirait bien. C’est complètement différent des Pays centraux et des Pays de l’Ouest, et bien sûr aussi des Pays de l’Est. »
La ville comptait de nombreux bâtiments de plain-pied en briques.
Elle était plutôt animée, et les rues étaient bordées d’étals.
« De temps en temps, une odeur vraiment délicieuse nous parvient… »
« Il y a beaucoup d’étals qui vendent du poisson grillé. »
« C’est bien ce qu’on attend d’une ville portuaire. »
Abel et Ryo aimaient tous deux la bonne cuisine.
Ils aimaient donc aussi acheter de quoi grignoter en marchant, mais même eux…
« Dans cette situation, impossible d’acheter quelque chose à un étal et de le manger en marchant. »
« Ouais. »
Même Ryo comprenait que c’était impossible, et Abel partageait naturellement son avis.
Pourtant, l’appétit était l’un des trois grands désirs de l’être humain.
Pour le satisfaire, il fallait surmonter tous les obstacles possibles…
« Et si on achetait assez de nourriture pour tout l’Ordre des chevaliers et qu’on mangeait en marchant jusqu’à la résidence du seigneur… »
« Refusé. »
« On pourrait montrer au monde entier que c’est ainsi qu’on fait dans le Royaume de Knightley… »
« Refusé. »
« Si un groupe pareil débarquait, le seigneur d’ici tremblerait de peur et accepterait toutes nos exigences… »
« Catégoriquement refusé. »
Chacune des propositions du Premier Duc fut rejetée par le roi.
Une fois parvenu à un haut rang, même acheter à manger dans la rue devenait impossible.
Quel triste sort.
Le capitaine de patrouille, Nau, avait sans doute déjà envoyé un message pour annoncer leur arrivée.
Lorsque le groupe atteignit la résidence du seigneur, le maître des lieux vint les accueillir devant le bâtiment.
« Votre Majesté, roi Abel, soyez le bienvenu. Je suis Chukudy, seigneur de Borne. »
« Seigneur Chukudy, je suis heureux de faire votre connaissance. Je suis Abel, roi du Royaume de Knightley. »
Abel fut conduit dans la salle de réunion.
C’était une vaste salle, assez grande pour accueillir non seulement Ryo, mais aussi dix membres de l’Ordre des chevaliers du Royaume.
Chukudy avait eu la délicatesse de les laisser entrer : lorsqu’un roi rencontrait pour la première fois le seigneur d’un pays étranger, il était compréhensible qu’il hésite à se séparer des chevaliers chargés de le protéger.
« Le seigneur Chukudy a l’air compétent. »
Ryo murmura.
Abel, assis à côté de lui, l’entendit, mais se contenta de secouer silencieusement la tête.
« Si je ne m’abuse, le Royaume de Knightley a envoyé une délégation à la Théocratie de Van De Vie, dans les Pays de l’Ouest, n’est-ce pas ? »
« Oui, vous êtes bien renseigné. »
« La cérémonie d’intronisation, il y a un an… Notre pays avait également envoyé une délégation, menée entre autres par notre chef. »
« Je vois. »
Un an plus tôt avait eu lieu la cérémonie d’intronisation du centième pape.
Ryo y avait lui aussi assisté.
Abel, lui, n’y était pas allé… Il se trouvait alors sur le champ de bataille face au djinn Garwin.
Ils avaient tous deux traversé bien des épreuves…
« J’ai appris que, lorsque la délégation des Pays de l’Est du Continent des Ténèbres s’était retrouvée en danger dans l’arène, des gens du Royaume de Knightley lui étaient venus en aide. Permettez-moi de vous exprimer ma gratitude en son nom. »
« Ah, je vous en prie, n’y pensez pas. »
Chukudy inclina la tête, tandis qu’Abel acquiesçait avec noblesse.
Assis bien droit à côté d’Abel, Ryo ne hocha la tête qu’intérieurement.
Après tout, il avait lui-même participé à leur sauvetage.
(J’ai été transféré dans les Pays centraux grâce au mana du “Cercueil” et aux pouvoirs de maître Merlin… Mais les trois de la “Salle 10” sont probablement encore dans la Théocratie, même après tout ce temps, non ?)
Pendant l’année où Ryo et Abel avaient été envoyés dans les Pays de l’Est, le marquis Alexis Heinlein, le Premier ministre, et l’alchimiste de génie, le vicomte Kenneth Hayward, avaient mis en place un système d’échange d’informations entre les Pays de l’Ouest et les Pays centraux.
Ils utilisaient des appareils d’Alchimie spéciaux… Bien sûr, contrairement à la communication en temps réel que permettait la « Résonance des âmes » de Ryo et Abel, ils ne pouvaient pas communiquer instantanément. De plus, un appareil si énorme qu’il était difficile à déplacer avait, semble-t-il, été installé dans la résidence de la délégation du Royaume…
Quoi qu’il en soit, un système permettant d’échanger des informations, même avec un certain délai, avait été mis en place.
D’après ces informations, les trois membres de la « Salle 10 » faisaient eux aussi de leur mieux.
(Après le Continent des Ténèbres, nous irons dans les Pays de l’Ouest. Je leur demanderai de me montrer cet appareil d’Alchimie qui permet de communiquer.)
Ryo prit sa décision.
À cet instant…
Le couloir s’agita soudain.
Ryo, Abel et le maître des lieux, Chukudy, inclinèrent la tête, perplexes.
Peu après, quelqu’un fit irruption dans la pièce sans presque prendre la peine de frapper et lança son rapport :
« Mauvaise nouvelle ! Une ruée de monstres a eu lieu ! »
« Et il fallait que cela arrive maintenant… »
Le visage de Chukudy se crispa.
« Nous avons envoyé les “Oiseaux d’observation” et nous vérifions les détails, mais… »
« Et le signal lancé depuis la tour de guet ? »
« … Rouge. »
« Une ampleur qui pourrait nous obliger à abandonner la ville… »