Chapitre 778
Chapitre 0736 — Un goûter à Vamos
Traducteur : Jay Forestieri
Éditeur : Tseirp
Comme des combats avaient eu lieu dans le port, le café était complètement désert.
Tout le monde put donc prendre place à l’intérieur.
Ryo s’assit le premier, Kinme prenant la place à sa gauche.
Peut-être pour l’aider à sa manière, Abel s’installa à sa droite.
Patrice et les trois autres s’assirent en face d’eux.
Les Chevaliers royaux se tinrent à distance autour des sept convives…
« Je… euh… j’ai déjà donné mon cœur à une femme… »
— Ne t’inquiète pas. Je ne compte pas te garder pour moi toute seule. Si je faisais ça, j’exploserais.
— J-je vois.
Ryo parut clairement soulagé.
Il avait pensé qu’il valait mieux dire au moins ce qu’il avait à dire ; il s’était donc lancé dès qu’il s’était assis.
Bien sûr, Ryo n’avait aucune idée de ce que Kinme entendait par « exploser »…
Abel semblait avoir entendu les paroles de Ryo ; il ouvrit de grands yeux, surpris.
Ryo ne comprit pas ce que signifiait son expression et s’apprêtait à le lui demander, mais Kinme prit la parole la première.
— Ça m’irait de pouvoir encore toucher ta joue dans dix ou vingt mille ans.
— …Hein ?
Ryo n’y comprenait rien.
Les compagnons de Kinme semblaient eux aussi croire qu’elle plaisantait.
— Allons, Kinme, tu plaisantes tout le temps.
— Dans dix mille ans ? On sera tous morts, d’ici là.
Voilà le genre de remarques qu’ils firent.
Ryo était d’accord avec eux, mais il y réfléchit un instant.
Kinme était un djinn ; peut-être serait-elle encore en vie dans dix mille ans.
Mais Ryo ne pensait pas, lui, être encore là.
Il était vrai qu’il ne semblait pas beaucoup vieillir, mais…
…Il ne pouvait tout de même pas être encore en vie, si ?
Non, même s’il ne vieillissait pas du tout.
— Avec tous ceux qui essaient de me tuer, je ne pense pas être encore en vie à ce moment-là.
— Ils essaient de te tuer…
Ryo l’avait dit, et Guti en fut stupéfaite.
Alors qu’elle se remettait de sa surprise, elle se rendit compte de quelque chose.
— Nous ne nous sommes pas présentés.
— Ah… Nous sommes les Cinq Pics Rafraîchissants, une compagnie de gardes du corps au service de l’Émirat de Bardael, dans les Pays de l’Est du Continent des Ténèbres.
— Je m’appelle Guti. Celui aux cheveux verts, là, c’est Patrice ; celui aux cheveux jaunes, Toko ; celui aux cheveux blancs, Mau ; et celle aux cheveux bleu clair, Kinme.
— Merci pour ces présentations détaillées. Je suis Ryo, Aventurier de rang C au service du Royaume de Knightley, dans les Pays centraux.
Après que Patrice et Guti se furent présentés, Ryo fit de même.
— Alors, tu t’appelles Ryo-san.
Kinme acquiesça avec un sourire.
— Quoi ? Kinme, tu ne connaissais pas son nom ?
— Non, je viens juste de l’apprendre.
— Pourtant, vous avez l’air si proches…
— Ryo-san est mon bienfaiteur. C’est lui qui m’a libérée de mes chaînes.
— Ton bienfaiteur…
Les quatre autres membres des Cinq Pics Rafraîchissants furent stupéfaits par les explications de Kinme.
Mais une personne inclina la tête, perplexe.
Le Magicien de l’attribut eau en personne.
— J’ai fait quelque chose ?
Ryo se remémora ce qui s’était passé à l’époque.
Ils étaient tous entrés dans le « sanctuaire » ; peu après, tout s’était mis à trembler et ils s’étaient enfuis…
Puis Kinme était apparue, flottant dans le ciel.
Ryo n’avait rien fait.
Le pouvoir qui lui avait permis de revivre, ou de briser le sceau, semblait avoir été dérobé au vampire qui s’était rendu au « sanctuaire » quelques jours plus tôt.
— C’est exact. J’ai volé le mana du vampire et j’ai pu retrouver pleinement la vie, mais le sceau, lui, n’avait pas été brisé. Cependant, grâce à la présence de Ryo, assez de « gouttelettes » ont débordé à cet endroit pour faire éclater le sceau.
— Mais qu’est-ce que…
En réalité, le sceau du djinn emprisonné dans le Sud avait été brisé par le Facteur féerique qui débordait de Ryo…
((Je ne le savais pas.))
((Alors, c’est à cause de Ryo que le djinn a brisé le sceau.))
((M-mais je viens de dire que je ne le savais pas…))
((Je ne faisais que remettre les faits dans l’ordre.))
((Est-ce que je vais… être accusé d’avoir aidé un djinn à s’évader et finir en prison ?))
((À ma connaissance, ce crime n’existe pas dans le royaume. Tu ne risques donc rien.))
((Ah bon ?))
Ryo poussa un soupir de soulagement.
((Ce ne serait pas plutôt quelque chose de plus grave, comme une trahison ou un complot visant à renverser l’État, des crimes passibles de la réclusion à perpétuité ou de la peine de mort ?))
((Pourquoi faudrait-il que ce soit aussi grave… Très bien. Je ferai preuve de bonne foi et j’essaierai d’obtenir ta clémence.))
((De bonne foi ?))
((Je vais accepter que tu réduises le privilège du gâteau hebdomadaire à une fois par mois…))
Ryo fit cette offre avec un profond regret.
((Et c’est comme ça que tu comptes obtenir la clémence pour un crime aussi grave ?))
((Oui. Ah, et je te promets que mes voisins violents de la Forêt de Rondo n’envahiront pas le territoire continental du royaume.))
((…Ça ressemble plutôt à une menace.))
((Si tu me fais exécuter, qui sait ce qu’il adviendra du frein qui les retient !))
((…Bon, si on en arrive vraiment là, je te gracierai au nom du roi.))
((Comme on pouvait s’y attendre de ta part, Abel ! Je te suivrai jusqu’à la fin de mes jours !))
((Je vois…))
Une conversation extrêmement confidentielle eut ainsi lieu entre Ryo et Abel, grâce à la Résonance de l’âme.
Pendant ce temps, une autre conversation se déroulait à la table.
— J’ai entendu dire que Kinme avait traversé des moments difficiles avant de se joindre à nous. De mauvaises personnes t’avaient capturée ?
Guti posa la question d’un air attristé.
— Eh bien, à vrai dire, on m’avait enfermée là pour me protéger.
— Pardon ?
— Mais j’y suis restée bien plus longtemps que prévu… et quand j’ai enfin décidé de partir, impossible de sortir. …On pourrait dire que la serrure s’était cassée, ou quelque chose comme ça.
— Je vois. Ça a dû être difficile.
Guti acquiesça aux explications de Kinme.
Les trois autres acquiescèrent eux aussi en silence.
— Mais si tu as pu sortir grâce à Ryo, alors il est vraiment ton bienfaiteur.
— Et comme tu as pu sortir, tu as aussi pu rejoindre notre compagnie.
— Autrement dit…
— C’est aussi notre bienfaiteur.
Guti acquiesça, Patrice expliqua, et Toko et Mau conclurent.
Les quatre membres des Cinq Pics Rafraîchissants, à l’exception de Kinme, se levèrent et s’inclinèrent devant Ryo.
— Merci d’avoir sauvé Kinme.
— Hein ? Euh, non, je n’ai pas vraiment fait quoi que ce soit…
Ryo bafouilla, embarrassé.
Par Résonance de l’âme, on venait de lui dire qu’il risquait d’être accusé d’un crime grave ; ici, on le remerciait.
C’était peut-être la preuve qu’un même événement pouvait prendre un sens complètement différent selon le point de vue et la place qu’on occupait.
On servit du café noir à tout le monde.
— Comme prévu, le véritable café noir est délicieux.
— Oui, il est bon. Celui de Kona, dans notre pays, est excellent aussi, mais celui-ci l’est tout autant.
Ryo et Abel firent son éloge.
Les puissants du Royaume de Knightley étaient de grands amateurs de café.
Patrice, aux cheveux verts, et Guti, aux cheveux roses, accueillirent leurs compliments avec des sourires satisfaits et des hochements de tête.
Patrice et Guti remarquèrent soudain quelque chose.
— À propos… il semble y avoir davantage de chevaliers, ou plutôt de gardes, que de simples convives, non ?
— Ce sont les tiens, Ryo ?
— Hein ? Non, pas du tout. Ils protègent cette personne, pas moi.
Ryo désigna Abel, assis à sa droite.
— À propos, je ne crois pas qu’on ait entendu le nom de ce monsieur…
— J’ai entendu dire qu’il était un descendant de Richard, mais maintenant que j’y pense, on ne nous a jamais dit comment il s’appelait.
Patrice et Guti se tournèrent vers Abel en parlant.
— Ça fait un peu tard pour les présentations, mais… Je suis Abel, du Royaume de Knightley.
— Croyez-le ou non, c’est le roi de notre pays.
— Je vois, le roi.
— Voilà donc pourquoi il y a tant de gardes…
— …Hein ?
Abel répondit, Ryo ajouta une explication, Patrice et Guti suivirent le fil de la conversation, et Toko et Mau finirent par comprendre.
— Sa Majesté le roi !?
Tous les quatre furent stupéfaits.
— On a réussi, Abel. Ils sont surpris.
— Ne dis pas des choses pareilles. C’est embarrassant.
Ryo le dit avec joie, et Abel rougit en le réprimandant.
Kinme était la seule des « Cinq Pics Rafraîchissants » à ne pas être surprise.
— Tu le savais, Kinme ?
Demanda Guti.
— Oui. Richard était le roi du Royaume de Knightley. Je me suis dit que son descendant devait l’être aussi.
— Tu aurais pu nous le dire…
— J’aurais aimé que tu nous le dises discrètement…
Kinme répondit avec un sourire, tandis que Patrice et Guti semblaient complètement épuisés.
Toko et Mau secouèrent silencieusement la tête.
— Alors, pourquoi Ryo et Sa Majesté Abel sont-ils venus dans la nation de Vamos ?
Une fois remise de ses émotions, Guti posa la question.
— Notre navire a été emporté ici par une tempête.
— Ah…
— On ne peut rien contre une tempête…
Guti et Patrice acquiescèrent à plusieurs reprises à la réponse d’Abel.
Toko et Mau acquiescèrent avec encore plus de vigueur.
Les Cinq Pics Rafraîchissants semblaient avoir connu leur lot de tempêtes.
— Une fois, une tempête a emporté notre navire et nous nous sommes retrouvés dans le sud de ce continent.
— Le Continent des Ténèbres…
— Le Sud ?
Kinme répondit avec un sourire, et Ryo et Abel furent stupéfaits.
— À quoi ressemble le sud du Continent des Ténèbres ?
— Il y avait un nid de Kraken.
— Bon sang…
— Comment avez-vous fait pour en revenir vivants ?
— Bien sûr, le navire s’est disloqué en un instant.
— Si Kinme n’avait pas été là…
— Nous n’aurions pas pu atteindre la terre ferme…
— Nous aurions servi de repas au Kraken.
Kinme révéla un fait stupéfiant, Ryo et Abel en restèrent bouche bée, Patrice décrivit le sort de leur navire, et Guti, Toko et Mau exprimèrent leur reconnaissance envers Kinme.
— Même en pleine mer, combattre un Kraken dans l’océan, c’est difficile.
— Oui. D’habitude, ce n’est même pas une question de difficulté. On meurt, tout simplement.
Kinme le dit en souriant, et Guti blêmit.
— Ryo, on dirait que tu as déjà affronté un Kraken, toi aussi ?
Kinme semblait l’avoir deviné à son expression.
— Oui… J’en garde plusieurs souvenirs amers.
— Pourtant, tu en as vaincu un sous l’eau.
— Impressionnant ! Même pour moi, ce serait peut-être difficile sous l’eau.
Ryo se le rappela avec une expression tourmentée, Abel évoqua le combat du sous-marin Neil Andersen, puis Kinme le complimenta.
— Même en utilisant l’Alchimie, je n’ai réussi à en vaincre qu’un seul… En affronter plusieurs, c’est difficile.
— Oh ! Tu maîtrises aussi l’Alchimie, Ryo ?
— Oui…
La voix de Ryo s’éteignit.
Il venait de penser à l’Alchimie qui avait scellé Kinme.
Bien sûr, ce n’était pas lui qui l’avait scellée, mais il se sentit tout de même un peu mal à l’aise.
— Peut-être pourrais-tu utiliser la technique qui m’a scellée, toi aussi ?
— Euh…
Ryo resta sans voix, la remarque avait fait mouche.
Pas seulement lui : tous les autres, à l’exception de Kinme, gardèrent le silence.
Bien sûr, Kinme, elle, ne lui en voulait pas le moins du monde et continua de sourire radieusement.
— Je vous l’ai déjà dit, mais c’est moi qui leur ai demandé. Je leur ai demandé de m’enfermer.
— Oui…
— Au début, j’ai demandé à Hal. Mais il a refusé, disant qu’il ne voulait pas. Alors j’ai demandé à Richard, qui avait été son disciple. Ça avait l’air difficile pour Richard aussi, cela dit.
Kinme expliqua le tout avec un sourire.
Abel lui demanda, surpris :
— Le roi Richard était son disciple ? Alors, ce Hal… son maître, qui était-ce ?
— Oh ? Tu es le descendant de Richard et tu n’as jamais entendu parler de lui ? Cette information n’a pas été transmise dans la famille royale de Knightley ?
— Non. En tout cas, je n’en ai jamais entendu parler.
— Je vois… Alors, ce n’est pas à moi de te le dire. Si on n’a pas laissé de traces parce qu’il y avait une raison de ne pas transmettre cette information, c’est sans doute pour le mieux, non ?
— …
Les paroles de Kinme étaient parfaitement raisonnables ; Abel n’eut rien à répondre.
— Richard disait qu’il ne voulait pas non plus que la technique qu’il avait utilisée soit transmise aux générations suivantes… Je comprends donc pourquoi cette partie de l’histoire n’a pas été conservée.
— Je vois.
— Mais, d’une manière ou d’une autre, tu as l’air de connaître cette technique, Ryo-san ?
— La technique qui utilise le mana de Kinme elle-même pour la sceller…
— Exactement ! Tu es impressionnant, Ryo.
Kinme acquiesça avec enthousiasme.
— Ryo, cette histoire…
— Kenneth ne connaît probablement pas cette technique non plus. C’est donc vrai qu’elle n’a pas été conservée par les alchimistes du royaume.
— …Alors, comment Ryo la connaît-il ?
— Ah… Ce n’est pas vraiment le bon endroit pour en parler. Je te raconterai ça un jour, Abel. Mais je ne comprends pas tout moi-même, pour l’instant. Alors, si tu me demandes si je peux créer quelque chose de similaire… honnêtement, je n’en suis pas très sûr.
Ryo répondit franchement à la question d’Abel.
Il s’était dit qu’il pourrait peut-être parler à Abel de « Hassan » et du « Carnet noir » dont celui-ci avait hérité, puisqu’Abel n’était pas du genre à tout raconter aux autres.
Il avait simplement oublié d’en parler jusque-là…
— Si jamais je dois être enfermé de nouveau, je te le demanderai, Ryo.
— Désolé, mais épargne-moi ça, s’il te plaît.
À la plaisanterie de Kinme, Ryo fronça les sourcils et secoua la tête.
Au bout du compte… la délégation du Royaume de Knightley menée par Abel ne fut pas reçue par le roi de Vamos.
Quand l’équipage du Skidbladnir mena son enquête, il détermina que l’« état » du roi rendait une telle rencontre impossible.
— J’ai le sentiment qu’on se reverra bientôt.
Voilà ce que Kinme dit à Ryo.
Le Skidbladnir quitta l’île de Vamos.
Il mit le cap à l’ouest, vers le continent du Continent des Ténèbres.
Sur son pont.
— Nous rassemblons des connaissances afin de résoudre la question séculaire de savoir pourquoi les êtres humains se font la guerre.
— …Hein ?
— Cette rencontre nous a permis d’entrevoir une réponse et nous a rapprochés d’un pas de la solution.
— …Tu crois ?
— Refuser de recevoir une lettre de créance… autrement dit, refuser toute discussion.
— O-ouais…
— Quand deux puissances entrent en contact sans qu’aucune discussion n’ait lieu, un affrontement militaire devient inévitable. C’est ce qui s’est passé dans le port.
— D’une certaine façon… j’ai l’impression que tu m’as convaincu, mais tu n’as pas vraiment tort, pas vrai ?
Ryo exposa calmement sa théorie, et Abel l’écouta d’un air perplexe.
— Le problème, avec les discussions, c’est qu’elles ne peuvent avoir lieu si un seul des deux camps refuse d’y prendre part.
— …C’est vrai.
— La seule issue possible, c’est l’affrontement armé.
— …C’est vrai aussi.
— Même si nous souhaitons autant que possible une résolution pacifique, si l’autre camp n’en a pas l’intention, cela débouche sur un affrontement militaire. La paix est fragile.
— O-ouais…
— Logiquement, avant même d’entamer des discussions, nous devons envisager ce qui se passera si l’autre camp refuse une résolution pacifique, et nous préparer à l’éventualité d’un affrontement militaire.
— C’est… une triste conclusion.
— Les êtres humains sont peut-être des créatures stupides.
Ryo secoua tristement la tête.
— Pourtant, au départ, il suffisait au roi de Vamos d’accepter la lettre de créance.
— Oui. Il n’avait qu’à faire ça… Ce n’était pas grand-chose, et pourtant…
— Et même cette petite chose s’est révélée difficile.
— Abel, veille à bien l’accepter.
— Hein ? Bien sûr que je l’accepterai.
— Même s’il s’agit d’une lettre de créance de l’Empire Debuhi.
— Justement parce que c’est une lettre de l’Empire, je l’accepterai.
Aux paroles de Ryo, Abel leva un seul coin de la bouche, l’air légèrement narquois.
L’Empire était plus puissant que le royaume.
C’était précisément le genre d’adversaire avec lequel ils voulaient éviter un affrontement militaire.
— Mais un jour, sans faute…
Abel le dit clairement.
Ryo ne put entendre les mots qui suivirent.
— Je rembourserai la dette de l’invasion du royaume.
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