Chapitre 73
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 73 : Donjon (1)
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Eugene réfléchissait à la prochaine destination de son unité.
Ils avaient écrasé les pirates et vendu leur butin à bon prix. Grâce à l’hospitalité généreuse du baron Est, le moral de l’armée était au beau fixe.
« Vous pensez déjà à votre prochain champ de bataille ? »
Marbas sourit au jeune chevalier ambitieux.
« Une armée coûte de l’argent rien qu’en respirant. Ce serait du gâchis de la laisser inactive. »
« Sous votre commandement, n’importe quel ennemi se changera en tas de pièces d’argent. Vous n’avez donc qu’à choisir où aller. »
« Merci, mais vous n’avez pas froid, habillé comme ça ? »
L’hiver touchait à sa fin, mais l’air restait frais. Marbas, pourtant, ne portait qu’une robe de moine.
« Que voulez-vous que j’y fasse, si même le froid me paraît chaud ? Chaque sensation sur ma peau est une joie. »
« Eh bien, vous n’avez pas l’air du genre à attraper froid. »
Eugene l’avait remarqué en lui versant de l’eau purifiée dessus : le corps de Marbas était robuste et musclé, bien loin de ce qu’on aurait attendu d’un invocateur âgé.
« À propos, le baron Est a autant de chance que vous. »
Tous deux observèrent depuis le balcon les nouveaux arrivants.
Plusieurs dizaines de prêtres combattants, conduits par un chevalier hospitalier, pénétraient dans le château en formation.
C’étaient de robustes guerriers qui avaient offert leur âme et leur corps à Dieu et s’entraînaient jour et nuit.
Leur escrime n’avait rien à envier à celle qu’enseignait la Maison des Chevaliers, et leur résolution ne faiblirait qu’à leur dernier souffle.
Les moines ne se mêlaient peut-être pas des luttes de pouvoir entre nobles, mais ils fonçaient sur les monstres et les bandits comme des papillons de nuit vers une flamme.
« Qui aurait cru que tant de nobles âmes répondraient à l’appel d’un homme aussi insignifiant que moi ? »
Le baron Est, qui était sorti pour les accueillir, était touché par l’amour de Dieu, mais il commençait aussi à mesurer le poids de la situation. Les arrivants étaient bien plus nombreux qu’il ne l’avait prévu.
Pourtant, laisser mourir de faim ceux qui étaient venus aider son fief aurait été la plus grande des infamies pour un noble.
« Mon hospitalité ne sera peut-être pas à la hauteur, mais je vous servirai de mon mieux. »
« Nous vous remercions de votre sollicitude, baron, mais nous ne sommes venus que pour nous ravitailler. Nous repartirons bientôt. »
Heureusement, les moines ne semblaient pas vouloir rester au château.
« Les habitants m’ont appris que sir Eugene séjournait ici. Est-ce exact ? »
« Oui ! Il a anéanti les pirates rassemblés en un seul coup. Grâce à lui, les environs sont de nouveau en sécurité. »
La victoire dépassait les attentes des moines et les impressionna. Rien d’étonnant à ce que les villages de la région aient été épargnés, contrairement à ceux d’autres contrées.
« Je dois m’entretenir de toute urgence avec lui. Pourriez-vous organiser une rencontre ? »
« Bien sûr. »
Le chevalier hospitalier qui les commandait s’approcha, guidé par le baron. Eugene le connaissait.
« Sir Andrew ? »
« Je suis heureux de vous revoir. J’attendais avec impatience le jour de nos retrouvailles ; cela ne peut être que la volonté de Dieu. »
C’était lui qui avait purifié le champ de bataille où la Faction impériale et la Faction des Nobles s’étaient livré une guerre sanglante.
Il occupait un rang bien plus élevé que je ne le pensais.
À le voir toujours mener tant de prêtres combattants, il ne pouvait s’agir d’un simple chevalier moine.
« Je regrette de ne pas vous avoir reconnu à votre juste valeur. Vous êtes donc celui qui a abattu un mage hérétique malfaisant et une bête magique. »
De retour, Andrew s’était renseigné sur Eugene. Les exploits qu’il avait découverts étaient stupéfiants.
Son regard débordait de bienveillance. Un chevalier qui avait vaincu le pire des maux était comme un frère d’armes dans la même guerre sainte.
« J’aimerais vous demander une faveur, sir Eugene. »
« Vous n’êtes donc pas venu uniquement à la demande du baron Est. »
Il avait demandé des provisions dès son arrivée au château, puis s’était mis en quête d’Eugene pour solliciter son aide. Cette efficacité montrait qu’il était venu avec un objectif précis dès le départ.
« Protéger les innocents qui souffrent est certes important. Mais nous sommes ici pour une mission plus urgente. »
« De quoi s’agit-il ? »
Étrange, de la part de gens qui ne regardaient que vers Dieu et avaient fait de la charité leur vocation.
« Non loin d’ici se trouve le monastère de Rasta. »
« C’est un lieu ancien. Je l’ai vu sur la carte. »
Devenu seigneur, Eugene s’était d’abord renseigné sur les puissances qui entouraient son fief.
Le monastère de Rasta était un lieu extrêmement isolé, coupé du monde extérieur. Eugene savait seulement qu’il était très ancien.
« Les pirates ne s’en prennent pas qu’aux villages. Les monastères sont aussi des proies qu’ils convoitent avec avidité. »
Les monastères amassaient bien plus de richesses que la plupart des villages. Ils n’égalaient ni les villes ni les châteaux des nobles, mais étaient plus faciles à attaquer.
« S’il ne leur reste plus de villages à piller, ils s’en prendront aux monastères. »
« En effet. Le duc Ismar nous a envoyés soutenir le monastère de Rasta. Mais les pirates que nous nous attendons à affronter sont bien plus nombreux que prévu, et nous avons désespérément besoin de votre aide. »
Tous les pirates ne s’étaient pas ralliés à cause du titre que leur avait promis l’Empereur.
Beaucoup cherchaient simplement à piller dans le chaos de la guerre civile. De tels pirates n’hésiteraient pas à attaquer des monastères.
« Espérons que les moines sont restés vigilants, ne serait-ce que pour pouvoir évacuer au besoin. »
Andrew secoua la tête, comme pour écarter l’hypothèse d’Eugene : peut-être était-il déjà trop tard.
« Les gens du monastère de Rasta mourraient plutôt que d’abandonner leur poste. Ce n’est pas un monastère ordinaire. »
« Ils gardent une relique sacrée ? »
On appelait relique sacrée un objet qu’un grand saint avait utilisé longtemps, et auquel un puissant lien l’attachait.
Dans le monde qu’Eugene connaissait, vénérer un simple objet était considéré comme une forme d’idolâtrie et interdit.
Mais dans un monde où les miracles divins étaient bien réels, les reliques sacrées avaient un tout autre statut. Elles renfermaient le pouvoir des miracles et sauvaient des vies ; on les traitait donc avec révérence.
« D’une certaine façon, ils gardent quelque chose de plus important encore qu’une relique sacrée. »
Andrew garda le silence un instant, puis reprit :
« Une entrée vers l’Enfer est scellée sous le monastère de Rasta. »
Son expression était d’un sérieux absolu.
* * *
« Donc, c’est un donjon. »
Marbas prononça ces mots lorsque Eugene revint après avoir annoncé qu’il consulterait ses conseillers.
« Andrew parlait d’une entrée vers l’Enfer. »
« Tout dépend du nom qu’on lui donne. Les invocateurs parlent de Marée spirituelle, tandis que les prêtres l’appellent le cycle d’un dieu maléfique. »
« Je n’ai entendu que des rumeurs sur les donjons. »
Ce terme ne désignait ni les tanières de monstres ni les laboratoires abandonnés par des mages. Les donjons étaient des lieux bien plus dangereux et malveillants.
« Des parties du monde où nous vivons se superposent à l’Autre Monde. Il existe même, quoique rarement, des endroits qui lui sont directement reliés. Tous sont dangereux. »
Parfois, c’étaient des forêts denses. Parfois, des châteaux abandonnés. Parfois, des gouffres qui s’enfonçaient sans fin dans la terre.
Isoler ces donjons du monde des mortels faisait aussi partie des devoirs importants des ordres religieux.
« Dans ce cas, le monastère a dû être construit dès le départ pour sceller le donjon et le surveiller. »
« Exactement. »
Eugene sortit une lettre de sa poche.
« Andrew me l’a prêtée. C’est une lettre que l’abbé du monastère de Rasta a envoyée au duc Ismar. »
« Il vous l’a confiée ? Ils doivent vraiment être à court d’aide pour dévoiler ainsi leurs secrets. »
Varda parut surprise, mais aussi fière. Cela signifiait qu’Eugene avait gagné une telle confiance.
« Il semble que le fait d’avoir tué le mage hérétique et la bête magique ait beaucoup compté pour eux. Quand j’ai dit que je devais consulter mes conseillers, il me l’a remise pour que je m’y réfère. »
Eugene déplia la lettre et la posa sur la table. Les deux mages s’approchèrent pour la lire.
< Au duc Ismar,
Je regrette profondément la guerre civile qui ravage Roman.
Le cycle d’un dieu maléfique est arrivé, et le monde va devenir plus dangereux encore. Pourtant, les hommes répandent leur sang et leur haine les uns contre les autres. C’est une véritable tragédie.
Mais ce n’est pas le seul danger dont nous devons nous préoccuper.
Le sceau du monastère est trop ancien, et son pouvoir sacré s’affaiblit.
De plus, les pirates alliés à l’Empereur se rapprochent depuis quelques jours.
Ce vieux moine craint fort qu’ils ne soient aveuglés par la cupidité et ne pénètrent ici pour commettre quelque folie.
Nous avons plus que jamais besoin de frères d’armes robustes. Il nous faudra peut-être même un nouveau sceau.
Je vous prie de prendre au sérieux nos inquiétudes. Cette affaire touche également à la paix du nord.
Abbé Benedict. >
« À mon avis, nous devrions accepter de les aider, à moins d’avoir une excellente raison de refuser. »
Les moines disposaient d’une force militaire suffisante et se consacraient à aider la population. Le duc Ismar était aussi le personnage le plus puissant du nord.
Se concilier ces deux parties ne pouvait que leur être bénéfique.
« J’avais l’intention d’accepter. Mais… »
Eugene regarda Marbas.
« Ne vaudrait-il pas mieux que vous restiez au château, Marbas ? »
« Pourquoi donc ? »
« Je me disais qu’en tant qu’invocateur, vous risquiez de ne pas vous entendre avec les moines. »
Les mages entretenaient généralement de mauvais rapports avec les moines. Les invocateurs, en particulier, avaient autrefois été appelés nécromanciens.
Ténèbres, mort, fantômes et mystère. Ils avaient la réputation de réunir tous les aspects les plus sinistres de la magie.
« Pas du tout. De tous les mages, les invocateurs comme moi s’entendent le mieux avec les moines. »
Marbas éclata d’un rire sonore, comme si l’inquiétude d’Eugene était sans fondement.
* * *
Lorsqu’Eugene annonça qu’il les accompagnerait, Andrew lui prit la main, profondément ému.
« Merci. Dieu bénira sûrement ce grand dévouement. »
Les prêtres combattants derrière lui firent aussi le signe de croix et prièrent.
Le baron Yones resta sur les terres du baron Est. Avec tant de blessés et de conscrits, leur vitesse de marche comme leur force au combat auraient diminué.
« Voici Marbas, un invocateur. »
« J’ai lu l’un de vos ouvrages pendant mes cours de théologie. »
« Le Tueur de bêtes magiques et un invocateur renommé vont se joindre à nous ! C’est forcément la volonté de Dieu ! »
Les moines réservèrent un accueil chaleureux à Marbas après la présentation d’Eugene.
Ils étaient si enthousiastes qu’Andrew dut les calmer avant de les emmener ailleurs.
« Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez entré dans un ordre religieux et que vous ayez étudié la théologie. »
« Ces trente dernières années, je n’ai connu que la douleur et la chaleur autour de moi. »
Il était courant de s’en remettre à la foi pour supporter une souffrance intolérable.
« Quand on souffre ainsi, parfois… on a l’impression de traverser la douleur et d’atteindre quelque chose au-delà. Une présence miséricordieuse, mais puissante. Je me suis demandé si c’était le salut de Dieu dont parlaient les prêtres. »
« Mon maître a dit quelque chose de semblable. »
Marbas le regarda, surpris et curieux.
« Sir Gopri ? »
Un chevalier qui maniait l’épée, pas un chercheur de magie. Marbas était très intrigué d’apprendre qu’un homme ayant suivi une voie si différente avait vécu une expérience similaire.
« Il a dit qu’en se concentrant sur chaque son du monde, il avait entendu la voix de Dieu. »
« Voilà donc pourquoi le Chevalier de la Prophétie s’est consacré à la foi. Comme c’est intéressant. »
« Mon maître n’est pas un mage, mais son ouïe a atteint le domaine de la magie. »
« En effet. La magie n’a rien d’aussi extraordinaire que les gens le pensent. »
Marbas acquiesça sans hésiter.
Il était tout à fait possible qu’une personne ayant consacré sa vie à un seul sens perçoive un fragment du mystère.
« Pour en revenir au sujet, j’ai connu l’Enfer plus profondément que quiconque. J’ai consigné mes expériences et mes théories dans un livre, qui a suscité un vif intérêt chez les ordres religieux. »
Le livre que Marbas avait écrit sur l’Enfer était considéré comme une lecture indispensable chez les moines, un ouvrage à lire au moins une fois.
« Je ne suis pas un cas isolé. Dans tout ordre religieux célèbre, on trouve forcément un ou deux livres écrits par des invocateurs. »
Les invocateurs consacraient leur vie à scruter d’autres mondes. Au cours de leurs recherches, certains en venaient à comprendre des êtres immenses et transcendants.
L’histoire avait vu bien des gens s’éveiller à la foi après ce choc et frapper aux portes des monastères.
Même ceux qui n’allaient pas jusque-là témoignaient d’un profond respect pour l’existence de Dieu. Il était tout naturel que les invocateurs et les moines s’entendent bien.
« Malgré tout, je suis surpris que les ordres religieux accueillent si volontiers le savoir des mages. Je les croyais bien plus obstinés. »
« Ils ont déjà un excellent exemple de ce qu’il ne faut pas faire. L’Église de l’Absolu où vous avez grandi ne vous donne-t-elle pas la réponse ? »
Ce monde regorgeait de dangers et de mystères. Aussi puissant soit-on, avancer avec arrogance ne pouvait mener qu’à la chute.
Les forces qui dirigeaient le monde se souvenaient toujours des leçons tirées d’un tel passé.
« J’ai confiance en votre force au combat, mais ne baissez pas votre garde. »
« Vous ne dites pas cela à cause des pirates. Vous vous inquiétez du donjon ? »
« C’est le passage de la lettre de l’abbé qui dit que le sceau s’affaiblit qui me préoccupe. »
Marbas se caressa le menton rugueux et se plongea dans ses pensées.
Il avait toujours voulu se laisser pousser la barbe, mais les flammes qui brûlaient son âme et sa chair lui avaient gardé le menton lisse.
À présent, pourtant, sa barbe poussait normalement. Même plongé dans de sérieuses réflexions, les coins de sa bouche se relevaient.
« Pendant une Marée spirituelle, toutes sortes d’incidents sont inévitables. »
« J’aimerais pouvoir vous dire qu’il ne se passera rien à mon arrivée, mais… ce n’est pas si simple. »
Plus Eugene comprenait la magie, plus il se rendait compte que les mystères puissants étaient voués à s’entremêler avec d’autres mystères.
« Vous êtes pratiquement un tourbillon de mystères à vous seul. »
Marbas se remémora le rêve qu’Eugene lui avait décrit.
Peut-être même l’immense mystère qu’était le Château ambulant était-il attiré par cet étrange chevalier.
Un navire errant dans le brouillard était attiré par un phare éclatant.
C’était pour cela que Marbas restait auprès d’Eugene, en plus de vouloir s’acquitter de sa dette.
« Quoi qu’il en soit, ne vous inquiétez pas trop. Cette fois, je suis avec vous. »
« Oh ? »
« Les sceaux spirituels sont l’une des spécialités des invocateurs. C’est aussi pour cela qu’ils s’entendent avec les ordres religieux. Si quelque chose arrive, j’interviendrai. »
Ils avaient deux tâches à accomplir : repousser les pirates et s’occuper d’un donjon dangereux.
Les meilleurs éléments pour les deux missions s’étaient réunis. Les moines avaient donc une bonne raison de se réjouir et d’y voir la volonté de Dieu.
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