Chapitre 69
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 69 : Les débuts dans le Nord (1)
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« C’est la première fois que nous concluons un pacte aussi solide, plutôt qu’un simple contrat de mercenariat ponctuel. »
« J’ai l’impression de vous prendre pas mal de premières fois, dans votre famille. »
Rex rit à la plaisanterie d’Eugene.
« Nous avions également besoin d’une base relais. Northfork est idéalement située. Il sera facile d’y échanger des informations et des ressources. »
« Pourquoi n’avez-vous pas trouvé de base convenable jusqu’ici ? Même sans vous sédentariser, je me doute que de nombreux nobles vous auraient proposé des conditions avantageuses. »
La tribu refusait à chaque fois, mais les seigneurs ne manquaient pas de lui proposer des alliances matrimoniales.
C’était rare pour un groupe de mercenaires nomades, quelle que fût sa taille. Cela montrait à quel point la tribu était redoutable.
« Parce qu’ils sont insignifiants. Les loups ne peuvent pas vivre dans le même enclos que les cochons et les moutons. »
Rex croisa les bras, les yeux pleins du mépris qu’on aurait réservé à un rat d’égout trempé par la pluie.
« Et ils ont tant de poils, sans parler de leur puanteur. »
Eugene s’était baigné avec les guerriers de la tribu pendant le festival. Ils avaient tous la peau lisse et il était le seul à se raser la barbe.
« Je ne supporterais pas de voir l’un des nôtres enlacer un corps pareil. »
« S-Sir Rex ! »
Voyant le guerrier qui les accompagnait jeter un regard nerveux à Eugene, Rex fit un geste de la main.
« Ah ! Bien sûr, Sir Knight ne compte pas. La sueur d’un grand guerrier est le parfum persistant de la bravoure. »
« Et les poils ? »
« On ne peut pas mettre dans le même sac les moustaches d’un rat d’égout et la crinière d’un lion. »
« Pff ! »
Digne neveu de la cheftaine Alesa, Rex était un politicien en herbe à la langue bien pendue.
« À partir de maintenant, vous pouvez insulter les humains à votre guise. Ça doit être fatigant de devoir ajouter “sauf Sir Knight” chaque fois. »
« J’attendais que vous me le disiez. Vous voyez ? Inutile d’être si tendu. »
Chaque fois qu’Eugene s’habituait aux manières polies, mais chaleureuses, de Rex avec lui, celui-ci lui montrait cette facette glaciale de sa personnalité.
C’est ainsi qu’Eugene comprit à quel point Rex était un Elfe noir fier. Son double visage ne lui déplaisait pas.
On dirait que je me suis moi aussi beaucoup attaché à ces gens.
Chaque fois qu’il était témoin de ce genre de favoritisme, une joie mêlée de fierté bouillonnait quelque part en lui.
« Au fait, que pensez-vous de votre nouvelle arme ? Notre forgeron s’est vraiment appliqué. »
« Elle me plaît beaucoup. »
Cling.
Eugene souleva le nouveau fléau à long manche qu’il avait reçu en cadeau. Sa tête, qui ressemblait à trois masses réunies, avait une allure particulièrement meurtrière.
Son ancienne massue de fer avait été gravement endommagée lorsqu’il avait fracassé le golem. La tribu lui avait fourni du métal rare et précieux au moment idéal.
« J’ai vraiment hâte de vous voir le manier sur le champ de bataille. »
Clac.
Les trois masses n’étaient pas fixées ensemble : elles étaient reliées par des chaînes.
« Je devrais pouvoir frapper plus facilement par-dessus les boucliers ou faucher les chevilles par surprise. »
« Le forgeron m’a bien compris. La force de cette arme, c’est l’imprévisibilité de ses attaques. »
Son pouvoir meurtrier était une chose, mais elle ferait aussi des merveilles pour semer la terreur chez l’ennemi.
La mort pouvait s’abattre à tout instant, qu’on garde ses distances ou qu’on lève son bouclier.
À elle seule, cette certitude suffirait à désorganiser les boucliers, les regards et les rangs ennemis dès qu’Eugene se trouverait à proximité. Pour lui, qui commandait sur le terrain au lieu d’être un chevalier ordinaire, c’était un avantage considérable.
« Les préparatifs d’embarquement sont terminés. »
Deux chevaliers de la tribu s’approchèrent et firent leur rapport.
Ils comptaient parmi ceux qui avaient défié Eugene pendant le festival et s’étaient fait écraser. L’un était un maître lancier, tandis que l’autre portait une épée à deux mains dans le dos.
« Une épée à deux mains. C’est une belle arme. »
Eugene s’était toujours intéressé à cette arme. Grâce à sa force prodigieuse, il pouvait en manier une d’une seule main.
Il avait même envisagé des armes insolites : en manier une avec un bouclier, ou en porter deux à la fois.
« Sur un champ de bataille, l’ennemi le plus dangereux est celui qui utilise une ruse que vous n’avez jamais vue. Le deuxième plus dangereux, c’est celui qui manie une arme à longue portée. »
C’était exactement le genre de leçon que son maître Gopri lui répétait souvent.
Pour l’instant, toutefois, il disposait d’un arsenal plus efficace : le fléau à long manche à distance, et une épée forgée à l’Éther ainsi qu’un bouclier au corps à corps. Il n’envisageait donc pas d’en changer.
« Elle ne peut pas rivaliser avec l’énorme fléau que vous maniez, Sir Knight. Je n’ai jamais vu une arme modifiée de façon aussi grotesque. »
« Chez nous, qualifier une arme de grotesque est un compliment. Ne vous méprenez pas. »
Rex s’empressa de préciser, craignant qu’Eugene ne se vexe.
« Aucun problème. Même si vous la qualifiez d’arme maléfique, je le prendrai comme un compliment. »
Considérer les armes grotesques comme une marque de respect devait être une coutume héritée de l’époque où ils formaient un groupe d’assassins.
« J’aurais aimé emmener tous ceux qui vous ont défié et les avoir avec nous, mais nous avons été bien trop occupés. »
En plus de ses activités habituelles de mercenaires, la Tribu de la Main Noire s’affairait à découvrir l’identité du berceau évoqué dans la prophétie.
Ses membres recueillaient des renseignements aux quatre coins du continent, engageaient des aventuriers pour explorer des terres inexplorées et espionnaient même les recherches de l’empereur sur le Château ambulant.
« Sir Eugene a obtenu une clé du Gardien d’une ruine de l’Ancien Royaume. Cela doit être lié au Château ambulant. Le rêve qu’il a fait le jour de l’éclipse devait aussi être un signe du destin. »
Après avoir entendu le récit de Marbas, Alesa et les anciens ne purent écarter l’idée que le château fût réellement leur berceau.
« Nous levons l’ancre ! »
Au cri du marin, le navire fendit le courant et prit la direction de Northfork.
Est-ce donc ça, rentrer chez soi ?
Ce sentiment de retrouver sa place. Depuis qu’il avait quitté sa cabane pour vivre au monastère, il l’avait oublié depuis bien trop longtemps.
Ce n’était pas désagréable.
* * *
Cet hiver-là, le bruit des marteaux ne cessa jamais à Northfork.
Ouvriers et matériaux traversaient sans cesse le fief tandis qu’on bâtissait une forteresse entourée d’une palissade de bois, où la tribu pourrait séjourner et s’entraîner.
Près du port, on installa des ateliers pour fabriquer des flèches. Le long de la rivière, on disposa des rangées de claies pour transformer le poisson en provisions séchées.
La tension qui avait envahi le fief à l’arrivée des guerriers de la tribu, réputés belliqueux, se dissipa rapidement.
La tribu construisit sa forteresse à un endroit d’où elle pouvait surveiller les environs sans déranger personne, puis patrouilla dans la région. Les habitants se sentaient en sécurité sous sa protection.
Le fief était paisible, mais le monde extérieur, lui, était en plein chaos. Vers la fin de l’hiver, le nord de Roman fut de nouveau secoué par des troubles.
« Des pirates de la Mer intérieure se sont mis à piller les côtes ? »
« Les nobles du Nord ont été affaiblis par cette guerre civile brève, mais féroce. Et comme l’année est plus douce, les pirates profitent sans doute de l’occasion pour attaquer plus tôt. »
Rex, qui avait reçu des nouvelles de sa tribu, lui donna son avis.
« Aucun d’eux n’est descendu jusqu’ici. »
« Sir Knight, votre fief est bien défendu, et la nouvelle que notre compagnie de mercenaires y est stationnée s’est répandue. Quel imbécile oserait l’attaquer ? »
« Voilà qui me rassure. Grâce à vous, je peux partir l’esprit tranquille. »
« J’allais justement vous demander où vous comptiez aller ensuite. J’ai repéré plusieurs cibles alléchantes. Qu’en pensez-vous ? »
Comme s’il n’attendait que ça, Rex déplia une carte et désigna plusieurs endroits. La Compagnie de mercenaires de la Main Noire n’était pas différente des autres lorsqu’il s’agissait de se transformer en bande de pillards si nécessaire.
Lors d’une guerre civile comme celle-ci, surtout, elle pouvait dépouiller la faction adverse sans grand prétexte. Que rêver de mieux ?
Cependant, lorsqu’un seigneur voisin lui envoya un émissaire, Eugene comprit que les pirates n’étaient pas un problème aussi simple qu’il l’avait cru.
* * *
« Ce ne sont donc pas de simples pirates. Ils agissent sur ordre de l’empereur. »
« Noble seigneur du Nord ! Je vous en prie, venez à notre secours ! »
L’émissaire avait été envoyé par le baron Est, dont le fief était voisin.
« Voilà pourquoi la Mer intérieure permet aux corsaires d’opérer ainsi. »
Eugene fut une nouvelle fois impressionné par l’habileté et l’audace de l’empereur.
Le recours aux corsaires consistait, pour un roi, à autoriser officiellement des pirates et à les employer pour attaquer les navires marchands des nations ennemies. C’était une sorte de contrat de mercenariat naval.
Comme leur nom l’indiquait, ils opéraient généralement en mer, mais ce continent était différent. Ils pouvaient emprunter les rivières issues de la Mer intérieure et remonter jusqu’aux fiefs de l’intérieur des terres.
« L’empereur a même accordé des titres aux capitaines pirates ! Il leur a promis de les nommer seigneurs s’ils s’emparaient d’un fief ! »
L’émissaire grinça des dents, furieux d’un stratagème aussi ignoble.
« Avez-vous demandé l’aide du duc Ismar ? »
« Oui. Mais, honnêtement, ce sera difficile. Il ne peut pas non plus se permettre de détacher des troupes… »
Le duc Ismar était le grand seigneur qui représentait la Faction des Nobles dans le Nord, et aussi le suzerain du baron Est.
En temps normal, il aurait dû mener la campagne pour mettre fin aux raids des pirates. Mais sa propre situation était loin d’être favorable.
Il avait essuyé de lourdes pertes dans les combats contre la Faction impériale. Il était déjà débordé par la seule défense de ses vassaux les plus proches de son territoire.
« Je vous donnerai ma réponse sous peu. Attendez dehors. »
« Depuis votre duel judiciaire à Gord et la répression des bandits jusqu’à l’exécution d’un chevalier de la Garde impériale, mon seigneur n’a cessé de louer votre réputation ! Je vous en prie, faites-nous bénéficier de la justice dont vous avez fait preuve en sauvant ceux que l’injustice opprimait ! »
Eugene congédia l’émissaire, qui se prosternait presque devant lui.
« Ils se sont bien renseignés sur moi. Ils semblent désespérés à l’idée d’obtenir de l’aide. »
Eugene sourit à Varda, assise près de lui. Depuis qu’il était devenu seigneur, elle l’accompagnait toujours comme conseillère lors de réunions de ce genre.
« Tu vas prendre part à la guerre ? »
« C’est ce que je compte faire. Si les fiefs voisins tombent les uns après les autres, nous en subirons les conséquences, nous aussi. »
S’il devait finir par se battre, autant le faire sur le fief d’un autre.
« Mes subordonnés trépignent d’impatience à l’idée de passer à l’action, et il n’y a aucun mal à ce que les seigneurs voisins nous soient redevables. »
« En aidant le baron Est, tu peux aussi gagner les faveurs de son suzerain, le duc Ismar. »
Entretenir de bonnes relations entre seigneurs était encouragé dans tous les fiefs, mais cette tendance était particulièrement marquée dans le Nord.
Les voies navigables leur permettaient facilement d’exercer les uns sur les autres une influence. Profiter d’une occasion pour resserrer leurs liens finissait toujours par payer, d’une manière ou d’une autre.
En outre, le droit coutumier de Roman ne reconnaissait pas la notion de butin de guerre.
Si l’on écrasait des pillards, on pouvait s’emparer de toutes les richesses qu’ils avaient amassées aux quatre coins du pays. Quiconque avait confiance en sa force avait donc intérêt à entrer en guerre, peu importait la cause défendue.
Eugene se mit en route pour préparer l’expédition. Ce serait sa première campagne en tant que seigneur.
* * *
Les préparatifs étaient bien plus simples qu’autrefois. Avant, Eugene devait parcourir les marchés et rassembler lui-même chaque chose ; désormais, en tant que seigneur, il lui suffisait de donner des instructions aux responsables.
Eugene n’avait plus qu’à procéder à l’inspection finale, et il portait une attention toute particulière aux vivres.
« Alors, voilà la fin des dattes. »
« On peut encore en trouver, mais elles coûtent trop cher. Leur prix dépasse de plus de quatre fois celui de Bonyard City. »
« Oh, là là. »
Un grand tas de raisins secs se trouvait devant le capitaine mercenaire et Eugene, qui se léchaient les babines avec regret.
À présent que leur zone d’opérations s’était déplacée dans le nord de Roman, les raisins secs seraient désormais la touche sucrée de la compagnie.
On chargea également sur les chariots de grandes quantités de poisson séché, préparé grâce aux prises abondantes de Northfork.
Le poisson séché était plat, facile à transporter et nourrissant. En cas d’urgence, on pouvait le mâcher tel quel ; si on avait le temps, on pouvait l’ajouter à la soupe pour en faire un ragoût. C’était une bien meilleure ration qu’on ne l’aurait cru.
« Certains sont d’assez mauvaise qualité, mais avec notre savoir-faire, nous saurons les utiliser sans difficulté. »
Rex hocha la tête après avoir examiné sous toutes les coutures les chargements de flèches.
Ville commerçante, Northfork recevait bien plus que des marchandises. Elle était aussi au courant de nombreuses nouvelles venues de l’extérieur. Les habitants savaient que des pirates rôdaient dans les environs et que les raids se multipliaient.
Ils savaient même que leur seigneur partait en expédition préventive afin d’empêcher la guerre de les atteindre. L’armée d’Eugene quitta la ville sous les acclamations de la foule.
En tout, ils étaient environ cent vingt.
Ils comptaient un invocateur, un mage et plusieurs chevaliers. C’était une armée démesurément luxueuse pour un seigneur qui ne possédait qu’un seul village.
Mais c’était la Compagnie de mercenaires de la Main Noire qui rendait cette troupe véritablement exceptionnelle.
« Je comprends enfin pourquoi votre compagnie de mercenaires avait une réputation aussi redoutable. »
« La plupart des Elfes noirs mènent également une vie nomade. »
Contrairement à Bonyard City, Rex chevauchait un cheval en affichant un grand sourire. Les guerriers qui l’accompagnaient, armés d’arcs, en faisaient autant.
Des archers montés !
Des dizaines de guerriers, incarnation du cauchemar des batailles à l’âge du fer, chevauchaient derrière Eugene.
« Je sais que vous êtes impatients de combattre et de faire du butin, mais n’oubliez pas que nous devrons peut-être rebrousser chemin à tout moment. »
« Bien sûr. »
Tout comme Eugene pourrait compter sur le soutien de la tribu si Northfork était envahie, il devrait lui aussi l’aider si ses membres découvraient un indice sur le berceau de la prophétie.
Cette affaire comptait bien plus pour les deux camps que les gains politiques ou les richesses.
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