Chapitre 66
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 66 : Prophétie (5)
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Alors que la jarre était presque vide, la braise qui brûlait l’âme de Marbas s’éteignit complètement.
« Comment vous sentez-vous ? »
Marbas semblait trop occupé à examiner son corps trempé pour répondre.
Son regard exprimait une incrédulité teintée de soulagement, et cela suffit à Eugene.
« Je suis heureux que ça ait marché. »
« Ce que vous avez fait ne saurait se résumer à un simple “succès”. Voilà donc pourquoi les mages accordent tant d’importance aux liens et au destin. »
Le salut qu’il avait désiré toute sa vie sans jamais parvenir à l’atteindre était venu à lui de lui-même. Marbas sourit, la joie et l’amertume mêlées sur son visage.
À cet instant, quelqu’un dehors sembla piétiner nerveusement.
« Messire chevalier ! Pardonnez-moi d’entrer sans permission ! Que s’est-il passé ?! »
La servante de la tribu qui attendait dehors ouvrit la porte à la volée, après avoir senti la fumée et le soufre s’échapper de la pièce.
« Sortez. »
« O-oui, pardonnez-moi. »
Sur l’ordre d’Eugene, la servante se prosterna aussitôt. Marbas l’observa, l’air étrange.
Jamais on ne l’avait traité ainsi, alors même qu’il était un mage d’exception qui s’était dévoué à la tribu pendant longtemps.
*Peut-être qu’il n’y a qu’un autre guerrier qui puisse vraiment gagner le cœur d’une tribu de guerriers ?*
Ils avaient peut-être entendu parler de la prophétie. Malgré tout, connaissant la fierté de leur peuple, Marbas trouvait cela étonnant.
« Laissez la porte ouverte. Il n’y a pas eu d’incendie, alors ne vous inquiétez pas. »
« Bien. Pardonnez-moi de vous avoir dérangés. »
Marbas récita une formule inhabituelle et fit un geste de la main. Une petite bourrasque se leva, rassemblant la fumée et les odeurs dispersées dans la pièce avant de les emporter dehors en un instant.
Curieusement, rien de ce que le vent aurait pu emporter, pas même les papiers, ne bougea.
« C’est aussi de l’art de l’invocation ? »
« Oui. Chaque mage se spécialise dans un domaine unique, déterminé par le destin. Les invocateurs, eux, ne sont pas soumis à ces limites. Selon leurs besoins, ils peuvent emprunter le pouvoir de nombreux êtres de l’Autre Monde. »
« Ça semble être un avantage démesuré. »
Cela signifiait qu’aucun autre mage ne pouvait les égaler en polyvalence ou en capacité d’adaptation.
« C’est pour cela que les autres mages apprécient les invocateurs. Nous pouvons discuter convenablement de n’importe quel domaine, surtout de ceux qu’il est difficile d’approcher. »
« Comme vous m’avez accueilli, Marbas ? »
« Exactement. Ceux qui ont du mal à rencontrer des gens comme eux sont toujours avides d’échanger leurs connaissances et leurs expériences. »
Marbas recueillit à la louche l’eau purifiée qui restait dans la jarre et la déposa devant lui.
Ses yeux brillaient d’une curiosité enfantine. Il la huma, puis en prit prudemment une gorgée.
« Y a-t-il des inconvénients ? Êtes-vous moins doué que les mages spécialisés dans un seul domaine ? »
« Ce n’est pas seulement que les effets de la magie sont plus faibles. Il y a beaucoup de choses que les invocateurs ne peuvent pas faire du tout. Et le prix à payer est plus élevé. »
Maintenant qu’Eugene avait posé la question, cela paraissait tout naturel.
« Le pire, c’est le danger. Chaque fois qu’un invocateur utilise la magie, c’est comme s’il faisait un pas dans l’Autre Monde. Je ne recommanderais cette vie à personne. Parmi les mages, les invocateurs sont ceux qui risquent le plus de mourir soudainement, d’une façon contre nature. »
Il y avait une raison à l’adage selon lequel on pouvait mesurer le talent d’un invocateur au nombre de rides sur son visage.
Marbas ramassa les bandages dont il n’avait plus besoin. Il devait en avoir assez de les porter, car il les manipula sans ménagement.
« Je jure sur mon nom que je vous rendrai cette faveur. »
« Je ne l’ai pas fait dans l’espoir d’obtenir quoi que ce soit en retour. »
« Vous maniez une grande magie, mais vous restez avant tout un chevalier. Dans ces moments-là, il convient d’en tirer le maximum. »
Une faveur accordée par un mage n’était pas une simple marque de bienveillance. C’était une sorte de chèque en blanc.
Si Varda avait été là, elle aurait couvert la bouche d’Eugene et négocié à sa place.
Bien sûr, Marbas n’était pas sans scrupules. Le jeune génie qui se tenait devant lui et maniait le pouvoir du même domaine l’intéressait aussi beaucoup.
« J’aimerais vous accompagner. Me le permettrez-vous ? Il ne me reste pas beaucoup d’argent après avoir soigné ce corps, et je ne pense pas que ce soit une dette que je puisse rembourser avec de l’argent, de toute façon. »
« Je n’ai aucune raison de refuser la compagnie d’un invocateur aussi accompli. Mais vous n’avez pas de contrat avec eux ? »
Eugene désigna l’extérieur du pouce.
« Mon contrat me donne le droit de partir quand je le souhaite. Ce n’est donc pas un problème. »
« Aviez-vous prévu une situation pareille ? »
« Non. Je ne voulais simplement pas laisser passer un mystère digne d’être étudié lorsqu’il s’est présenté à moi. Tous les mages compétents incluent cette clause dans leur contrat. »
À bien y réfléchir, Varda avait le même droit. Plus exactement, Eugene le lui avait proposé en premier et s’y était engagé.
« Je serais heureux de vous compter parmi nous, mais cela me préoccupe un peu. Nous avons été invités ici comme hôtes, et je ne voudrais pas qu’ils nous en veuillent de leur enlever une personne aussi précieuse. »
« Vous n’avez pas à vous inquiéter. Ils cherchent un endroit où s’établir pour échapper au désastre annoncé par la prophétie. Ils vous soutiendront, vous qui pourriez devenir leur clé, plutôt que de s’opposer à vous. »
Marbas avait bien jugé la situation.
Après avoir entendu l’histoire, la cheftaine Alesa acquiesça sans hésiter.
« Ne regretterez-vous pas de perdre un atout aussi précieux ? »
« C’est ainsi qu’on travaille avec un mage. Tant qu’il reste auprès de nous, nous avons de la chance, mais il peut partir à tout moment. »
Les paroles d’Alesa ramenèrent Varda à l’esprit d’Eugene.
Elle lui avait prodigué tant de conseils et d’attentions sans rien demander en retour. La présence de la belle mage elfe à ses côtés lui était devenue trop naturelle.
« Vous êtes réveillé ? Vous souffriez terriblement. »
Il se souvenait encore avec une parfaite netteté de la nuit où, à la Maison des Chevaliers, elle était accourue pieds nus pour le tirer du cauchemar qui le tourmentait.
Chaque fois qu’il s’en souvenait, même le cœur d’acier d’Eugene battait de travers.
Pourtant, si Varda trouvait un sujet d’étude plus intéressant, elle était libre de partir, tout comme Eugene avait laissé derrière lui la Maison Morad pour choisir Northfork plutôt que trois villages confortables.
*Je devrais bien la traiter tant qu’elle est là.*
Croire que Varda resterait toujours à ses côtés, comme elle l’avait fait jusqu’ici, était bien trop présomptueux.
* * *
Quelque temps plus tard, Eugene parcourut la lisière du festival avec Varda et Homi.
Après avoir demandé la permission à Rex, ils s’étaient changés et portaient des vêtements ordinaires.
« Je voulais vous témoigner toute ma sincérité à ma manière, mais il semble que je vous aie plutôt attiré des ennuis. »
Même si tout s’était bien terminé, cela avait tout de même provoqué du remue-ménage. Rex eut un sourire en coin et acquiesça.
Comme on pouvait s’y attendre d’un festival du Nord où affluaient des provisions de toutes parts, il y avait partout des choses à voir et à manger.
« On dit que ce fruit vient d’outre-mer. Apparemment, on en trouve rarement en dehors de ces occasions. »
Eugene acheta des fruits séchés qui ressemblaient à des mangues. Varda et Homi en mirent chacune un morceau dans leur bouche.
« C’est bon, mais trop sucré à mon goût. »
Varda tira adorablement la langue, malgré son air contrarié.
« … ! »
Homi, elle, semblait adorer ça. Le visage rayonnant de bonheur, elle mangea même la part de Varda.
« Et si on prenait de la viande ? »
Les deux jeunes femmes tenaient chacune une brochette de poulet et une brochette d’agneau. On aurait dit des enfants en sortie avec un parent.
Cela allait bien à Homi et lui donnait un air mignon, mais Varda semblait gênée. Ses joues étaient légèrement rouges sous sa capuche.
Mâche, mâche.
Mais, fidèle à son amour de la viande, elle continua à la grignoter avec application.
« Hé hé. Pourquoi vous occupez-vous autant de nous aujourd’hui ? »
« C’est un festival. Avez-vous envie de manger quelque chose ? »
« J’ai assez mangé. Il y a autre chose que je voudrais. »
« Dites-moi. »
« J’aimerais regarder les décorations. Tout ce qu’il y a dans votre bureau a été installé par les seigneurs précédents. Ne devrions-nous pas y mettre quelque chose qui reflète nos goûts ? »
« … C’est une bonne idée. »
Contrairement aux craintes d’Eugene, la première chose que Varda voulut obtenir du festival fut quelque chose pour lui.
En quête de décorations, ils passèrent devant de nombreuses attractions.
Un concours de boisson, du tir à l’arc, du lancer de poignard, du combat à mains nues, une épreuve de force semblable à la lutte, et une troupe de cirque d’Elfes noirs qui accomplissait des acrobaties avec une souplesse supérieure à celle des humains.
Boum !
Un passant reçut un coup de queue de Homi, qui regardait les alentours avec enthousiasme.
« Hé ! »
« Ah, pardon. »
Eugene s’excusa à sa place.
La queue de la femme-bête léopard des neiges ne cessait de remuer, échappant complètement à son contrôle tant elle était surexcitée. Eugene dut la tenir fermement tout en la suivant.
*On dirait que je promène un chien… Mais c’est étrangement… ?*
La douceur du duvet qui remplissait sa main et les puissantes pulsations de la queue !
C’était comme caresser un chaton tout en remontant un poisson trophée. Il y avait quelque chose d’étrangement addictif dans le fait de ne pas la lâcher.
Tandis qu’ils déambulaient dans le festival, ils arrivèrent dans une zone à part.
« C’est… »
Le visage de Varda s’illumina d’admiration.
Des armes et des armures, des chaussures, des capes, des lampes, des miroirs, des poteries, divers meubles et des statues étaient disposés sur une vaste clairière.
« Ce sont tous des objets magiques ? »
L’essentiel, c’était que chacun de ces objets dégageait un air de mystère, plus ou moins marqué.
On avait sécurisé les objets pour éviter les vols, tandis que des guerriers de la tribu montaient la garde aux endroits stratégiques.
Eugene arrêta un ouvrier qui passait et lui demanda : « Quel est cet endroit ? On dirait que ces objets ne sont pas à vendre. »
L’ouvrier avait paru agacé, mais la carrure d’Eugene et la pièce de cuivre qu’il lui tendait lui arrachèrent un sourire chaleureux.
« Vous voyez ces drapeaux, là-bas ? »
L’ouvrier désigna les bannières des maisons, dressées devant les objets magiques. Des dizaines de drapeaux flottaient au vent.
« C’est ici que chaque maison expose sa puissance pendant le festival. »
« Sa puissance ? »
« Elles se vantent en exposant des objets rares. Beaucoup de tribus qui dirigent des compagnies marchandes ou vivent de pillage participent. »
« On dirait que ce sont tous des objets magiques. »
L’ouvrier acquiesça.
« Autrefois, on apportait des marchandises de grande valeur. Puis une maison empila une quantité considérable de lingots d’or, et les règles changèrent. Désormais, peu importe le prix : c’est la maison qui présente l’objet le plus merveilleux qui gagne. »
C’était tout ce que l’ouvrier savait. Eugene lui donna une pièce de cuivre pour le remercier, puis le congédia.
« Kya ha ha ha ! »
Une jeune Elfe noire rebondissait joyeusement sur une grande statue de cheval.
« Oh ! »
À la surprise générale, la statue de cheval se balançait doucement toute seule.
« C’est un golem. »
« Un golem ! C’est la première fois que j’en vois un en vrai. »
« Depuis que je vous connais, j’ai remarqué que vous semblez découvrir beaucoup de choses pour la première fois. »
« Jusqu’ici, je n’ai vécu qu’à la campagne. »
Eugene et Homi levèrent tous deux les yeux vers le golem, le regard brillant.
« Quand j’entendais le mot “golem”, je pensais qu’ils ressemblaient tous à des amas de pierre grossièrement façonnés à l’image d’un humain. »
« C’est ce que beaucoup de gens pensent à cause des vieux contes. Mais faire se déplacer un golem sur deux jambes est extrêmement difficile. »
« C’est logique. Il suffirait que son centre de gravité soit légèrement décalé pour qu’il perde l’équilibre. »
« En réalité, beaucoup de golems prennent la forme de bêtes dotées d’au moins quatre pattes. Même en tenant compte de cela, cette statue est une œuvre impressionnante. »
Le golem en forme de cheval était imposant. Il dépassait de loin la taille d’un vrai cheval et, peut-être parce qu’on l’avait conçu comme un destrier, il était entièrement revêtu d’une armure de fer.
Comme l’expérience était rare, la file était plus longue que devant n’importe quelle autre attraction.
« Où ont-ils bien pu trouver une chose pareille ? »
« J-je dois aller aux toilettes. »
« Allez, retiens-toi. Regarde cette file. Quand auras-tu une autre occasion de le monter si tu rates celle-ci ? »
Même les guerriers chargés de garder l’endroit se tenaient le torse bombé. Leur maison était certaine de l’emporter.
« Wahahaha ! »
Le jeune homme qui venait de grimper sur le golem rebondit bruyamment et lui donna des coups de talon dans les flancs.
Chevaucher une immense statue de pierre en mouvement et contempler le monde d’en haut lui donnait l’impression d’être un grand général. C’était une satisfaction différente de celle qu’offrait un vrai cheval.
« Hum ? »
« Qu’y a-t-il ? »
« Je me fais peut-être des idées, mais j’ai l’impression que le regard du golem devient de plus en plus intense. »
De gros rubis étaient enchâssés dans les yeux du golem. Même sans la lumière du soleil qui s’y reflétait, quelque chose semblait couver en eux.
« Ce n’est peut-être qu’une impression ? »
Quand le jeune homme surexcité descendit et que le visiteur suivant monta, le regard du golem se fit plus intense encore.
« Je ne me fais pas d’idées. »
« … ! »
Varda aussi sentit la présence d’un esprit élémentaire au sein du golem se renforcer à toute vitesse.
Puis l’incident se produisit.
Au moment où un homme à l’allure bedonnante monta dessus et lâcha un pet, le golem le désarçonna violemment.
« Aaaah ! »
L’homme hurlant fut projeté au loin, mais atterrit par chance sur une tente et ne se blessa pas.
L’énorme masse de pierre en forme de cheval bondit dans les airs avant de retomber au sol.
Boum !
La puissante onde de choc pétrifia les spectateurs, mais aussi les guerriers postés en sentinelle. Aussi courageux fussent-ils, le golem n’était pas un adversaire qu’ils pouvaient charger avec leurs lances et leurs épées.
Krrrrraaaak !
Quand le golem rugit, un cri bizarre, semblable à de la pierre qu’on broyait, retentit dans les environs.
Eugene et Varda, qui s’étaient préparés à l’avance, se mirent rapidement à l’abri. Ils percevaient la fureur de l’esprit élémentaire dans le rugissement du golem.
« On dirait qu’il a fini par exploser après que tout le monde a grimpé sur lui, s’est assis sur son dos et a fait un vacarme insupportable. »
Le golem se dirigea vers l’estrade où on l’avait exposé, puis se retourna.
Crac !
Il frappa du sabot vers l’arrière et l’estrade disparut sans laisser de trace.
Craque ! Craque !
Comme saccager l’estrade ne suffisait pas à assouvir sa colère, il balaya les environs du regard, ses yeux de rubis embrasés. À ce moment-là, non seulement les gens qui se trouvaient à proximité, mais même les guerriers avaient fui, tandis qu’il détruisait l’estrade.
Le golem regarda autour de lui, puis repéra le grand marché et la foule au-delà de l’entrée.
« Q-qu’est-ce que c’est que ça ?! »
Les gens se dispersèrent à la hâte devant le monstre de pierre qui fonçait sur eux à une vitesse terrifiante, et le chaos éclata.
Cet être ne donnait aucun signe de vie, mais chacun pouvait instinctivement sentir la rage et la soif de sang du golem.
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