Chapitre 65
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 65 : Prophétie (4)
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Les atouts singuliers de la Compagnie de mercenaires de la Main Noire ne se limitaient pas aux sorcières et aux mages. Elle formait aussi des guerriers dont la force rivalisait avec celle des chevaliers.
Leurs méthodes d’entraînement s’étaient perfectionnées au fil de leur expérience, acquise à l’époque où ils menaient une vie nomade, puis lorsqu’ils formaient un groupe d’assassins, et enfin depuis qu’ils étaient devenus mercenaires.
Ils s’exerçaient avec toutes sortes d’armes, y compris des armes dissimulées, s’entraînaient au corps à corps, poussaient certains muscles jusqu’à leurs limites, augmentaient leur capacité pulmonaire, assouplissaient leur corps et consommaient des élixirs.
Les guerriers qui s’étaient avancés pour le défier avaient tous suivi cet entraînement spécial. Leurs aptitudes au combat surpassaient celles de la plupart des chevaliers.
Mais ils avaient tiré un bien terrible adversaire.
Fwhoosh !
Une barre de fer longue comme une lance fila à toute vitesse vers le guerrier.
L’instinct du guerrier de la tribu lui cria de se méfier.
*Ne bloque pas ça !*
Pourtant, lever son bouclier était sa seule option.
*Quelle vitesse…*
Eugene pouvait manier d’une seule main un fléau à long manche comme s’il s’agissait d’un jouet. À présent, il tenait la barre de fer à deux mains et l’élançait vers l’avant : elle filait comme l’éclair.
Aucun être humain ne pouvait réagir à temps pour l’esquiver.
Boum !
Le guerrier fut projeté en l’air et s’écrasa au sol. Il n’avait lâché ni son arme ni son bouclier, mais ne pouvait que gémir, incapable de se relever.
*Autant leur briser le moral d’entrée de jeu.*
Ce n’était pas un duel amical avec quelqu’un de haut rang. Inutile de faire durer le combat ou de sauver les apparences.
« … »
Les guerriers qui s’étaient avancés ensemble grincèrent des dents devant la facilité avec laquelle le combat s’était achevé.
Leur fierté leur interdisait de battre en retraite ainsi. Mais s’acharner tous ensemble sur un invité aurait aussi été déshonorant.
« Merci pour ce combat honorable. Même Lipton, le chevalier de Gord, a fini par lâcher son bouclier. Je respecte votre détermination : vous avez gardé le vôtre jusqu’au bout. »
Eugene loua le guerrier en prenant pour exemple Lipton, qui se trouvait fort loin.
« Lipton, le Mur de fer ? »
« Il a lâché son bouclier ? »
Qu’il fût glorieux d’être comparé favorablement à Lipton ou non, le visage du guerrier à terre se détendit considérablement.
Rex prit alors la parole.
« Messire chevalier, pourquoi ne pas donner aussi leur chance aux autres guerriers ? »
Rex comptait profiter de cette occasion pour asseoir la réputation d’Eugene au sein de la tribu.
« Dans ce monde, il existe des adversaires face auxquels le sacrifice est inévitable. Il n’y aurait rien de déshonorant à ce qu’ils vous affrontent l’un après l’autre. Les guerriers qui passeront ensuite doivent observer ceux qui tombent devant eux et trouver une façon de vous vaincre. »
Eugene se demanda s’il fallait vraiment en faire tout un spectacle, mais il lui était difficile de refuser après que le chef adjoint l’eut présenté ainsi.
Voyant l’ardeur combative des guerriers redoubler aux paroles de Rex, Eugene acquiesça.
*Autant dissiper tous leurs ressentiments pendant la fête. Une fois ivres morts, ils auront tout oublié de toute façon.*
Les membres de la tribu applaudirent et frappèrent du pied, ravis à l’idée d’assister à un spectacle encore plus grandiose.
« Pour l’honneur ! »
Le deuxième challenger pointa sa lance vers Eugene. Il s’avança hardiment, mais un problème se posait.
Il ne trouvait aucune ouverture pour attaquer.
*Comment suis-je censé m’approcher à portée… ?*
Leurs armes se ressemblaient, leurs postures aussi. Mais leur présence n’avait rien de comparable.
Le guerrier, qui s’était toujours considéré comme le meilleur lancier de la tribu, en éprouva une profonde frustration. En matière de portée, de vitesse et de puissance, il lui était clairement inférieur à tous les égards.
« Si vous ne venez pas, alors j’irai à vous. »
Clang !
Au moment où le guerrier para la première attaque avec sa lance, il eut l’impression que tous les os de son corps venaient d’être secoués.
Fwhoosh !
Voilà pourquoi il n’osa pas bloquer la deuxième attaque, qui balayait le sol dans sa direction. Il bondit tout droit dans les airs pour l’éviter.
C’était exactement ce qu’Eugene avait voulu.
Tandis que le guerrier retombait, le troisième coup d’Eugene fusa vers lui.
*Bon sang…*
L’attaque était si rapide qu’elle le frappa au flanc avant qu’il ait même pu adopter une posture défensive.
« Ouh ! »
Tout l’air fut chassé des poumons du guerrier. Il roula au sol, puis fut secoué de convulsions.
Les spectateurs les plus proches se précipitèrent vers lui, l’emmenèrent à l’écart, lui retirèrent son armure et examinèrent ses blessures avec une efficacité remarquable.
« Il va bien ! »
L’un des spectateurs forma un cercle avec ses doigts.
« Messire, je vous demande de m’instruire lors d’un duel à l’épée ! »
Le troisième challenger lança son défi.
Au corps à corps, l’écart de portée était absolu. Il avait dû décider qu’on ne pouvait pas continuer ainsi.
« Rex, prêtez-moi une arme. Et un bouclier aussi. »
« Bien sûr. »
Leur portée était désormais égale, mais cela ne changea rien. Eugene balança son bouclier et son épée de concert, déchaînant une pluie de coups comme s’il pratiquait le maniement de deux épées.
Manier deux épées en harmonie était déjà difficile. Combiner un bouclier et une épée, aux longueurs et aux centres de gravité si différents, l’était davantage encore. Tous furent stupéfaits par la rafale de coups successifs qu’il leur décocha.
Clang !
Repoussé sans avoir un instant pour reprendre ses esprits, le guerrier finit par lâcher son bouclier.
Tremblement.
Même immobile, son bras tout entier tremblait comme s’il souffrait d’un violent accès de tremblements. Il ne pouvait plus rien tenir.
« J’ai perdu. »
Se tenant le bras, il reconnut sa défaite.
Après la chute du troisième guerrier, le dernier challenger encore debout réclama un combat à mains nues.
Il renonça aux armes et tenta d’engager le corps à corps dès le début.
*Il a une force et une maîtrise des armes monstrueuses, mais ses articulations ne peuvent pas être si solides !*
Le guerrier misa tout sur cette conviction. Feignant d’attaquer, il abaissa soudain sa posture et se jeta sur le bas du corps d’Eugene.
*C’est la première fois que je vois quelqu’un employer une technique pareille. Cette tribu est vraiment à part.*
Impressionné, Eugene se laissa tomber. Il aurait pu tenir bon, immobile comme un arbre millénaire, mais le combat à mains nues était aussi l’un de ses points forts.
Eugene avait bel et bien été renversé, pourtant sa prise et son torse se tordirent d’une manière étrange. En un instant, les positions furent inversées.
« Aaaah ! »
Le cri de douleur du guerrier résonna dans la salle.
« Seigneur Rex, le chevalier vous a-t-il enseigné cette technique lors de la dernière opération contre les bandits ? »
« Non. C’est la première fois que je la vois, moi aussi. »
Rex et les autres membres de la tribu observaient la clé de bras, fascinés.
La technique leur était inconnue, mais ils étaient le groupe qui connaissait le mieux le corps humain au monde. Ils comprirent aussitôt à quel point elle était redoutable.
« C’est fini. Continuez à lutter et vous aurez besoin d’une attelle. »
« Vous ne pourrez pas vous en sortir tout seul. »
Le guerrier se débattit désespérément pour se libérer, le visage rouge et les veines du cou gonflées.
« J-je me rends ! Je me rends ! »
À peine Eugene eut-il relâché son bras que Rex bondit sur ses pieds. Il vida sa coupe d’un trait, puis la lança au loin.
« Vous avez tous vu ça ? Si quelqu’un doute encore de mon jugement, qu’il s’avance ! À partir de maintenant, c’est moi qui l’affronterai ! »
« Qui pourrait bien en douter ? Grâce à vous, nous avons eu droit à un beau spectacle ! »
Des acclamations et des applaudissements éclatèrent de toutes parts à la clameur de Rex. Regarder de puissants guerriers se battre était leur divertissement favori pour accompagner leurs boissons.
Les guerriers qui avaient réussi à se relever s’inclinèrent eux aussi respectueusement devant Eugene. Leurs visages étaient sereins, sans la moindre trace de ressentiment.
Au signal de Rex, les jeunes femmes de la tribu remplirent les coupes à ras bord. Nourrie par la sueur et la douleur des guerriers, l’atmosphère de la salle du banquet s’embrasa.
* * *
Au matin, après avoir mangé et bu comme des forcenés.
« Messire chevalier, vous avez de la visite. »
Une servante qui attendait devant les appartements d’Eugene l’en informa.
Homi, écœurée par l’odeur d’alcool qui imprégnait la salle du banquet, était sortie se promener.
« Qui est-ce ? »
« Le conjurateur Marbas. »
Eugene esquissa un léger sourire en voyant Varda acquiescer avec enthousiasme.
« Faites-le entrer. »
Contrairement à la dernière fois, Marbas avait plusieurs parties du corps bandées.
« Les vêtements traditionnels de la tribu vous vont à merveille. Vous êtes peut-être le premier humain à les porter. »
« Grâce à eux, j’ai dû affronter quelques guerriers particulièrement fougueux. »
« Mais cela n’a-t-il pas renforcé leur respect et leur affection pour vous ? Voyez le bon côté des choses. »
« C’est ce que je fais. Voici Varda, mage de la Forêt d’Émeraude. »
Eugene désigna Varda d’un geste de la main.
« J’ai beaucoup entendu parler de votre réputation. C’est une grande bénédiction, pour un jeune chevalier, d’avoir à ses côtés une conseillère telle que vous. »
« J’espérais, moi aussi, rencontrer un conjurateur. Merci d’avoir partagé vos précieuses connaissances avec mon chevalier. »
Les deux grands mages consacrèrent leur premier échange à parler d’Eugene.
« Vous n’avez pas à me remercier. Je l’ai fait autant pour mon propre intérêt. Les conjurateurs ne sont-ils pas les plus solitaires de tous les mages ? Converser avec ce chevalier était une récompense en soi. »
Peut-être une douleur sourde venait-elle de s’éveiller : Marbas s’interrompit et porta la main à son bras bandé.
« Des temps troublés nous attendent. Vous lier d’amitié avec cette tribu était une excellente décision. Le chef adjoint semble lui aussi s’être complètement attaché à vous. »
« Il m’a si bien traité après un seul combat à ses côtés que j’en suis presque gêné. Maintenant que je sais qu’il y avait une prophétie, je comprends mieux. »
Marbas agita la main.
« Ne vous méprenez pas. Le chef adjoint n’a appris l’existence de la prophétie qu’après votre séparation. Il vous a traité avec bonté par pure bienveillance. Vous avez dû dire et faire des choses qui l’ont touché, au-delà de votre force martiale. »
Varda acquiesça. Eugene avait le don de gagner les gens à sa cause en un seul mot.
Tandis qu’ils poursuivaient leur conversation sur la situation du monde, Eugene remarqua que le coin de l’œil de Marbas tressaillait.
« Vous allez bien ? »
« La douleur lancinante est pire que d’habitude, aujourd’hui. »
« J’ai un remède efficace contre la douleur. En voulez-vous ? »
« Merci, mais j’en prends déjà un bon. Où croyez-vous que je loge ? »
La Tribu de la Main Noire avait autrefois formé un groupe d’assassins ; elle était désormais une compagnie de mercenaires. Ses membres chassaient des monstres au quotidien et comptaient des sorcières parmi eux. Ils disposaient de meilleurs remèdes et de meilleures connaissances en matière de soins que la plupart des grands nobles.
« Comme vous le savez, le feu qui m’a dévoré n’était pas ordinaire. Il ronge à la fois le corps et l’âme. »
Marbas défit les bandages autour de son bras.
« Vous le voyez, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
Au-delà de la peau brûlée, Eugene vit des braises spirituelles vaciller. Elles s’accrochaient à l’âme de Marbas comme des charbons ardents.
« C’est un prix bien trop élevé pour une seule erreur. »
« Merci de le comprendre. Dès qu’il en a l’occasion, il se change en serpent de feu et darde sa langue noire sous ma peau. »
« N’y a-t-il aucun moyen de s’en débarrasser ? »
Eugene se tourna vers Varda, mais elle secoua la tête. Ce mystère dépassait les capacités d’une mage de la forêt.
« Je ne vois même pas les braises qui le tourmentent. Ma magie et mes remèdes ne peuvent soigner que le corps. Quant au feu qui brûle en lui… »
Varda laissa sa phrase en suspens, à regret.
« L’Église de l’Absolu n’a-t-elle aucune solution ? Elle serait la mieux placée pour soigner quelque chose de ce genre. »
« J’ai autrefois dépensé beaucoup d’argent pour de l’eau bénite par un évêque. Cela n’a fait qu’atténuer les symptômes visibles. Le problème, lui, est resté. »
Marbas caressa sa peau marquée de brûlures.
Pour une raison ou une autre, les braises de l’Enfer qui tourmentaient l’âme de Marbas paraissaient à Eugene aussi insignifiantes que la flamme d’une bougie face à la tempête.
Tap. Tap. Tap.
Eugene tambourina de l’index sur la table.
Une idée le chatouillait. Une pensée semblait sur le point d’émerger, le pressant d’avancer.
« Ah ! »
Au bout d’un moment, son doigt cessa de tambouriner.
« Peut-être… »
« Hmm ? »
« Peut-être que je pourrais vous aider. »
Eugene demanda à la servante, qui attendait dehors, de lui apporter une grande jarre remplie d’eau.
« Varda, pourriez-vous sortir un instant, je vous prie ? »
Elle se leva sans poser de question. Marbas, lui non plus, ne demanda rien.
Tous deux, mages, comprirent instinctivement qu’Eugene s’apprêtait à se confronter à un nouveau mystère. Une telle intuition ne pouvait être interrompue.
Varda, en particulier, savait qu’Eugene possédait une autorité sans précédent dans l’usage des pouvoirs de l’Autre Monde.
« Que la fortune vous accompagne. »
Peu après le départ de Varda, la servante revint avec une jarre pleine d’eau. Eugene s’était attendu à ce qu’un serviteur la lui apporte, tant elle était lourde, mais la femme appartenait à la Tribu de la Main Noire, après tout.
« Vous avez bien travaillé. »
« Ce n’était rien. Appelez-moi si vous avez besoin d’autre chose. »
Après que la servante se fut inclinée poliment et retirée, Eugene plongea la main dans l’eau claire et la fit tournoyer.
« Voulez-vous bien me dire ce que vous comptez faire ? »
Marbas finit par poser la question, incapable de contenir sa curiosité.
« Je vais essayer d’éteindre un feu inextinguible. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Je ne saurais pas l’expliquer non plus. J’écoute simplement ce que me souffle mon instinct et je le suis. »
Eugene ferma les yeux et posa la paume au-dessus de la surface de l’eau.
Il se rappela alors le baptême qu’il avait reçu autrefois dans un monastère de l’Église de l’Absolu. Ce rite sacré de passage auquel tous les enfants du village, lui compris, avaient été soumis.
* * *
« Je t’expulse de son âme. »
À ces premiers mots prononcés à voix basse, les yeux de Marbas s’écarquillèrent.
« Esprit immonde. Flamme tenace et douleur. Sous ma conduite, déracine-toi de cette créature et pars. »
Tandis qu’Eugene priait et faisait courir sa main dans l’eau, un mystère d’une intensité phénoménale emplit la jarre.
Cela ressemblait aux miracles accomplis par les évêques que Marbas avait vus à plusieurs reprises, mais leur origine était fondamentalement différente.
« Je n’autoriserai plus aucun châtiment. Il a assez souffert. Alors… »
À mesure que la prière se poursuivait, Marbas sentit la chaleur qui l’habitait s’apaiser. La bénédiction d’Eugene, rien que par sa proximité, contenait l’énergie infernale qui faisait rage en lui.
Eugene puisa une louche de l’eau qu’il avait purifiée par le baptême.
Ploc.
Une puissante énergie purificatrice émanait de l’eau frémissante.
Ce n’était ni une énergie sacrée chargée de la volonté d’un dieu, ni une énergie maléfique imprégnée de celle d’un dieu mauvais.
C’était simplement une puissance pure.
Un pouvoir purificateur destiné uniquement à laver les impuretés spirituelles, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.
« Viens devant moi. »
À cet instant, Marbas sentit sa chair et ses années s’écailler. Il eut l’impression que seule son âme demeurait, debout devant Eugene.
Les bandages se défirent, révélant une peau marquée de brûlures. Une chaleur malveillante vacilla à travers de vieilles cicatrices depuis longtemps guéries, cherchant à s’échapper pour gagner le monde.
Eugene répandit sur son corps l’eau purifiée.
Goutte à goutte.
L’eau ruissela sur sa peau, mais sa fraîcheur traversa sa chair et pénétra son âme.
Grésillement !
Une odeur de soufre s’éleva du corps de Marbas, et de la fumée monta là où l’eau le touchait.
« Oh… »
Des larmes commencèrent à perler au coin des yeux ridés de Marbas.
Le salut.
C’était la seule sensation qu’il éprouvait.
Les restes de l’Enfer qui l’avaient rongé pendant trente ans étaient chassés par le baptême d’Eugene.
Notes :
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