Chapitre 64
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 64 : Prophétie (3)
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Le talent magique n’était pas héréditaire, sauf dans certains cas particuliers. Le destin d’un mage était un don du sort.
Il n’existait qu’une exception : les sorcières. Elles se situaient quelque part entre les érudits et les mages.
Les sorcières pouvaient étudier, collectionner, broyer, concocter, chanter et danser sans relâche, jusqu’à entrevoir les confins mêmes de la magie.
La Tribu de la Main Noire formait et employait volontiers des sorcières. La magie qu’elle convoitait le plus était celle de la prophétie.
Dans un lieu retiré et paisible, la cheftaine Alesa et les anciens observaient Rex.
« Je suis certain que ce chevalier est le maître de la prophétie. »
Rex avait appris l’existence de la prophétie après avoir quitté Bonyard City. Dès qu’il l’avait entendue, il avait été convaincu qu’Eugene était le seul candidat possible.
« En tant que guerrier, le jeune maître doit avoir un jugement sûr. »
« Mais l’avenir de la tribu est en jeu. Ne nous en veuillez pas de continuer à chercher d’autres solutions. »
Les anciens n’avaient pas tort.
« Je comprends. Y a-t-il eu d’autres prophéties ? »
Alesa secoua la tête.
« Les deux sorcières sont devenues trop fragiles. Mieux vaut les considérer comme retraitées. »
Les sœurs jumelles qui avaient prédit la destruction de la tribu étaient âgées, même selon les critères des Elfes noirs. Depuis qu’elles avaient accepté d’embrasser un mystère bien trop vaste, elles dépérissaient comme si elles souffraient d’une grave maladie.
« Jeune maître, plus une prophétie concerne de personnes et plus son contenu est précis, plus le prix à payer est lourd. En temps normal, celle-ci aurait pris fin bien plus simplement. »
Mais après avoir compris qu’elle révélait le destin de la tribu, les deux sorcières s’étaient forcées à entrevoir l’avenir, et en avaient payé le prix.
« Tout ce que je peux faire, c’est les remercier pour leur dévouement. »
Une fois informé des circonstances, Rex accepta la situation.
La prophétie était plus séduisante que l’or, mais la rechercher trop souvent ne pouvait que mener au désastre.
« Une partie de moi reste pourtant curieuse. Quel genre de calamité pourrait mener notre tribu à sa perte ? »
Rex n’était pas totalement dépourvu de l’envie d’affronter la crise de front. C’était l’audace de la jeunesse, et la fierté d’un guerrier qui s’était forgé son destin à la force de ses bras et à la sueur de son front.
« La curiosité n’est pas une qualité de chef. Il existe en ce monde des secrets auxquels il ne faut pas se confronter, mais qu’il faut simplement contourner. »
« On dirait une phrase de Marbas. »
Rex n’était pas un simple guerrier. Écarter de la tribu jusqu’aux plus petits dangers relevait du devoir du chef adjoint.
« Jeune maître, nous n’avons pas encore déterminé ce qu’est le berceau. N’oubliez pas qu’il nous reste un long chemin à parcourir. »
« Je sais. Nous pouvons en parler au chevalier dès maintenant, n’est-ce pas ? Nous ne le trompons pas, mais je ne veux pas non plus lui cacher la vérité. »
Tous se tournèrent vers Alesa. Révéler les affaires internes de la tribu à un étranger relevait des prérogatives de la cheftaine.
Alesa acquiesça.
« Merci. Puisque nous en parlons, ne devrions-nous pas bientôt en informer toute la tribu ? »
« Je l’annoncerai une fois le festival terminé. Pour l’instant, je veux que tout le monde puisse profiter du festival sans inquiétude. »
La prophétie était récente et son contenu si grave qu’ils ne l’avaient pas révélée immédiatement.
Quand la mort s’approchait dans des ténèbres si épaisses qu’on ne voyait pas à un pas devant soi, le désespoir était inévitable.
Qu’il s’agisse du berceau ou de son maître, ils devaient trouver au moins une lueur pour les guider avant de révéler la prophétie.
* * *
« Voilà donc la situation, seigneur chevalier. »
« Merci de m’en avoir parlé, malgré le fait que je sois un étranger. »
Cette histoire avait de quoi laisser perplexe, mais les pensées d’Eugene se mirent bientôt à fuser.
Ce qu’il aurait à porter, les risques, ses liens avec la tribu et ce qu’il pouvait en tirer : tout se jouait dans son appréciation de la situation.
Il trouva vite sa réponse.
« Honnêtement, j’ignore si un destin aussi grand m’attend. Mais je peux vous promettre que votre tribu sera toujours la bienvenue chez moi. »
« Croyez-vous à notre prophétie ? »
Rex fut surtout surpris qu’Eugene l’accepte sans poser de questions. Il s’était attendu à ce qu’il le dévisage étrangement, ou du moins à ce qu’il leur demande quelle était cette absurdité.
Pourtant, le chevalier face à lui prenait toute l’affaire très au sérieux.
« Ce n’est pas tout à fait la même chose que d’y croire pleinement. »
« Comment cela ? »
« Je n’en suis pas certain, mais je ne la mets pas non plus en doute. Si je peux vous aider le moment venu, je ferai tout ce que je pourrai. Cela ne suffit-il pas ? »
« C’est plus qu’assez ! »
Eugene avait lui-même vécu toutes sortes d’événements étranges. Il ne pouvait pas balayer d’un revers de main une prophétie que les vénérables sorcières de la tribu avaient risqué leur vie pour prononcer.
La destruction de leur tribu approche, et leur seule chance de survivre est de fuir vers un berceau dont je suis le maître.
À vrai dire, c’était beaucoup à assumer.
« Avez-vous découvert ce qu’est exactement ce berceau ? »
Varda posa la question.
C’était le point le plus important. Même avec un propriétaire et une clé, ils resteraient exposés au vent et à la pluie s’il n’y avait pas de maison.
« Les anciens ne s’accordent pas sur sa signification. Certains pensent qu’il s’agit d’un territoire inexploré, d’autres d’une cité libre aux confins du monde, loin des intrigues politiques. Quant à Marbas… »
Rex laissa sa phrase en suspens.
« Il a dû défendre l’idée du légendaire Château ambulant. »
« Il parle de ce château à la moindre occasion. »
Les mages avaient tendance à s’absorber entièrement dans leurs recherches. Il n’était donc pas étonnant qu’ils ramènent les prophéties à leurs propres intérêts.
« Étonnamment, certains anciens sont de son avis. »
« Vraiment ? »
« La prophétie n’est-elle pas étonnamment précise ? Elle ne parlait ni d’un territoire ni d’une ville, mais bien d’un berceau. Marbas soutient que ce choix doit avoir une raison. »
Au cours de sa longue histoire, la Tribu de la Main Noire avait reçu et interprété de nombreuses prophéties. Les connaissances accumulées rendaient difficile d’écarter l’hypothèse de Marbas.
Varda ajouta sa propre réflexion.
« Le fait que l’empereur cherche le Château ambulant partout a sans doute joué aussi. »
« C’est vrai. D’après eux, les grands mystères finissent forcément par se rejoindre. »
Eugene lança un regard curieux à l’elfe qui l’observait.
« Pourquoi me regardez-vous ainsi ? »
« Ce n’est rien. »
Pour Varda, Eugene lui-même appartenait au domaine du mystère.
Il y avait le rêve qu’il avait fait, et la clé d’or qu’il avait obtenue après avoir vaincu le Gardien. Trop de choses s’assemblaient comme les pièces d’un puzzle pour qu’on puisse parler de coïncidence.
« J’ai l’impression que nous n’avons parlé que de choses graves. »
Après avoir tout révélé, Rex semblait soulagé. Il ouvrit la porte des quartiers d’Eugene et lui fit signe de sortir.
« Le dîner sera bientôt prêt. Nous avons des mets rares venus des quatre coins du continent, alors venez nous rejoindre. »
« Encore une question. »
« Je vous en prie. »
« Les autres membres de la tribu sont-ils au courant ? Ils ont l’air bien trop joyeux pour ça. »
Rex eut un petit rire.
« Nous l’annoncerons après les festivités. Les prophéties funestes ne se réalisent pas du jour au lendemain. Le destin ne s’abattra pas sur notre tribu simplement parce que nous nous reposons quelques jours. »
* * *
Comme le festival n’avait lieu que tous les quelques ans, la table était somptueuse. On y trouvait des mets qu’un comte lui-même ne pouvait se procurer, non pas à cause de leur prix, mais parce qu’ils étaient difficiles à transporter ou à conserver.
Des œufs de caille s’entassaient sur des plateaux d’argent, des oranges pelées côtoyaient des ragoûts de fruits de mer servis dans des carapaces de tortue. Même les steaks provenaient de morceaux de choix prélevés sur de jeunes bêtes qui n’avaient jamais été mises au travail.
« C’est la première fois que je goûte du poulain. C’est bien meilleur que je ne le pensais. »
« Même nous, nous ne goûtons à de tels mets qu’au festival. »
« Alors pourquoi n’en reprenez-vous pas ? »
« … Je mange à côté de vous depuis tout à l’heure. Je crois que je suis le seul à être rassasié. »
Rex contempla Eugene avec une mine écœurée.
« Vous ne voulez pas sortir ? »
Fidèles à leur nature recluse, les Elfes noirs avaient divisé le site du festival en deux vastes zones.
Seuls les membres de chaque maison et leurs invités pouvaient accéder aux espaces où elles avaient installé leur campement.
À l’extérieur se trouvait un espace commun où tous se mêlaient et s’amusaient, quelle que soit leur maison.
« Ai-je besoin de sortir ? »
« Les spectacles, les concours et les échoppes où l’on vend des objets insolites sont tous dehors. C’est là que se trouvent les véritables attractions du festival. »
« Je suis très bien ici. »
Eugene désigna les femmes de la tribu qui dansaient sous la tente.
Le visage voilé de foulards translucides, elles dansaient avec grâce. On aurait dit que toute la passion du monde s’était réunie pour prendre forme en une femme.
Chacune des parties de leur corps que leurs mouvements vigoureux dévoilaient était parfaitement sculptée.
« On dirait une offrande de guerrières aux dieux. »
« Les danseuses humaines ne font pas le poids face aux femmes de notre tribu. »
À l’image d’une tribu guerrière, certaines jeunes femmes dansaient, poignards ou cimeterres à la main.
Ce qu’Eugene avait pris pour une sorte de gymnastique rythmique se révéla, à y regarder de plus près, être une danse au fouet.
« Des amis fidèles, des mets excellents, de beaux spectacles et un endroit confortable où dormir. Tout ce que je veux est ici, alors je préfère rester avec vous. »
« Ce n’est pas juste, ça. »
Malgré ses protestations, Rex affichait un air satisfait.
« Et puis, si je sors habillé comme ça, je risque de m’attirer des ennuis de plusieurs façons. »
Eugene secoua légèrement les vêtements traditionnels qu’il portait.
« Les autres maisons ne seraient-elles pas offensées de voir un humain se promener habillé comme elles, au lieu d’être vêtu en ouvrier ou en artiste ? »
« Personne n’oserait s’en prendre à notre invité. »
Rex n’aurait jamais imaginé qu’un chevalier qui semblait ne craindre personne puisse se soucier de pareilles choses.
« Ceux qui cherchent les ennuis ne se soucieront pas de ça. »
Eugene avait raison. Même s’il prenait soin de ne pas s’attirer d’ennuis, les accidents destinés à se produire finissaient toujours par arriver.
Tandis que tous les autres s’enivraient jusqu’à perdre leurs moyens, plusieurs guerriers elfes noirs qui n’avaient pas touché à l’alcool s’approchèrent d’eux.
« Nous osons vous présenter une requête impertinente. »
« Laquelle ? »
« Même si le jeune maître reconnaît la valeur de ce chevalier, nous ne pouvons pas en faire autant. »
Rex leur lança un regard glacial, mais les guerriers ne reculèrent pas.
« Comment un étranger peut-il participer au banquet vêtu d’habits réservés à la famille de la cheftaine ? »
« S’il est vraiment un chevalier si exceptionnel, permettez-lui d’affronter l’un d’entre nous. Alors seulement, nous pourrons l’accepter. »
Eugene, qui les avait écoutés, resta stupéfait.
Ces vêtements avaient donc une telle importance ?!
Pas étonnant qu’ils fussent couverts de fils d’or et de somptueuses décorations, si différents de ceux des autres.
Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’on lui donnerait des vêtements réservés à la famille de la cheftaine. S’il l’avait su, Eugene aurait catégoriquement refusé.
« Bande d’idiots. »
Assis à côté de lui, Rex avait l’air si sombre qu’Eugene en éprouva de la gêne pour lui.
La seule raison pour laquelle il se retenait, c’était que la requête des guerriers était légitime et motivée par leur loyauté.
La famille de la cheftaine portait aussi une part de responsabilité : elle ne leur avait pas révélé la prophétie afin que tous puissent profiter du festival en paix.
« La cheftaine et les anciens se sont mis d’accord là-dessus. »
« Si cela vous déplaît, ordonnez-nous de retourner à nos places. »
Les guerriers campèrent sur leurs positions.
Si Rex en donnait l’ordre, l’affaire s’arrêterait là. Mais un léger ressentiment resterait enfoui et finirait par les suivre.
Eugene se leva.
« J’accepte votre défi. »
« Seigneur chevalier ! »
« Comment pourrais-je, en tant que chevalier, éviter un adversaire qui m’a défié avec un tel esprit combatif ? »
Eugene ne voulait pas rester les bras croisés tandis que Rex se retrouvait coincé entre lui et sa propre tribu.
« Et regardez autour de vous. »
La salle du banquet, bruyante un instant plus tôt, était devenue silencieuse. Hommes et femmes, jeunes et vieux, les observaient avec excitation et impatience.
« Tout le monde serait déçu si l’affaire en restait là, non ? »
« Mais nous vous avons invité, et voilà qu’ils se montrent si impolis… »
« Si je dois engager des mercenaires à l’avenir, je m’adresserai d’abord à votre tribu. Après avoir combattu à vos côtés à Bonyard City, les autres mercenaires ne font tout simplement pas le poids. »
Clang ! Clang !
Les femmes de la tribu qui avaient exécuté des danses à l’épée entrechoquèrent leurs armes en guise d’applaudissements.
« Puisque je combattrai de toute façon aux côtés de ces guerriers à l’avenir, autant nous habituer dès maintenant à travailler ensemble. Considérez cela comme une répétition. »
Des rires fusèrent de toutes parts devant l’audace d’Eugene.
« Vous êtes impossible. »
Alors seulement, Rex se détendit.
Même les guerriers de la tribu, qui s’étaient tendus après avoir eux-mêmes lancé le défi, regardèrent Eugene avec bienveillance.
Les spectateurs acclamèrent les guerriers tandis qu’ils débarrassaient les tables et les chaises, puis balayaient le sol. En un instant, un espace dégagé et propre fut aménagé.
« Vous avez l’habitude de faire ça. »
« Dans notre tribu, on improvise souvent des arènes. »
Peut-être avait-on tiré au sort à l’avance, car un guerrier s’avança pour représenter les siens. Il portait une armure et tenait une épée émoussée.
« Seigneur chevalier, allez-y doucement. Vous pouvez me casser un ou deux os, mais ne me tuez pas. »
« N’ayez crainte. »
Eugene tapota l’épaule de Rex, qui venait de lui adresser cette prière avec gravité.
« Du moment que l’arme n’a pas de tranchant, je peux utiliser ce que je veux, n’est-ce pas ? Je préférerais quelque chose que je connais. Ce sera plus facile de maîtriser ma force ainsi. »
« Bien sûr. Du moment que ce n’est ni tranchant ni pointu… S-sûrement pas ? »
Sa pire crainte se réalisa. Rex resta sans voix en voyant Homi apporter le terrifiant fléau à long manche.
« On raconte qu’il a tué trois croquemitaines avec ça. »
« Oh là là ! »
« N’a-t-il pas aussi fracassé le crâne d’un chevalier hérétique et celui d’un wendigo ? »
« Il a tué le wendigo avec une épée. Seigneur Rex en a fait un trophée ! »
Des murmures parcoururent la foule.
Même les guerriers qui l’avaient défié avec tant d’assurance déglutirent en voyant la masse de fer osciller au bout du fléau. Un frisson leur parcourut le corps jusqu’aux glandes.
« Seigneur chevalier ! Le moindre coup de cet engin les tuera ! »
« … Rex, pour qui me prenez-vous ? Bien sûr que je ne compte pas m’en servir comme ça. »
D’un air incrédule, Eugene inséra la clé dans le fléau à long manche et démonta la chaîne.
Boum !
La masse de fer tomba au sol dans un fracas assourdissant.
« Ah, on peut aussi s’en servir comme ça. »
Rex, qui était sur le qui-vive, se détendit enfin un peu en voyant le fléau à long manche transformé en bâton d’acier. Même si quelqu’un se cassait quelques os, il n’en mourrait pas.
Avec l’aide de Homi, Eugene enfila une armure, puis s’avança en faisant tournoyer à deux mains la barre de fer, longue comme une lance. Un tourbillon noir se forma autour de lui.
Fouuu !
Fou !
Le bruit formidable de la barre fendant l’air emplit la salle du banquet et couvrit les murmures de la foule.
« C’est le bruit que fait un troll en balançant sa massue. »
« Seigneur Rex, ne devrions-nous pas arrêter ça ? »
« Ne risque-t-on pas de mourir si on se fait frapper par cette chose ? »
Alarmés par ce bruit menaçant, les serviteurs de Rex se précipitèrent vers lui.
« Hum. »
Rex était tiraillé entre deux pensées contradictoires.
Il voulait voir les idiots qui avaient osé défier Eugene se faire réduire en miettes. Mais il avait aussi le devoir d’empêcher un accident.
Il maîtrisera sûrement sa force.
Rex choisit de faire confiance au chevalier qu’il respectait.
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