Chapitre 62
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 62 : Prophétie (1)
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Eugene, Varda et Homi entrèrent dans le bureau du seigneur.
À l’image de cette ville commerçante, la pièce regorgeait d’objets exotiques, des plantes en pot et du mobilier aux sculptures et aux grandes peintures.
Eugene passa la main sur le fauteuil luxueux, mais pas un grain de poussière ne s’y accrocha. Il devait être nettoyé tous les jours.
Froufrou, froufrou !
Au bruit de la queue de Homi qui battait l’air à toute allure, Eugene se retourna et découvrit son sourire dans ses yeux.
« Hum ! »
Elle avait l’air si satisfaite d’elle-même qu’on aurait dit qu’elle lui lançait : « Je te l’avais bien dit. Tu serais seigneur en un rien de temps, non ? »
« Tu avais raison. »
Eugene ébouriffa les cheveux de Homi, puis la souleva sous les bras et l’installa dans le fauteuil du seigneur.
Clac !
Affolée, elle bondit aussitôt, comme si elle n’aurait jamais osé s’asseoir devant lui.
Après avoir contemplé le bureau et ses curiosités, les trois compagnons sortirent sur le balcon qui le surplombait.
« On voit plus de fleuve que de terre. »
« C’est sans commune mesure avec Richwood. »
La fin de l’après-midi approchait. Varda avait ôté sa capuche et se tenait à la balustrade, les yeux rivés sur le fleuve.
Ses cheveux d’or frémissaient au-dessus des eaux baignées de soleil. De ses doigts fins, elle dénoua le fil d’or qui entourait ses oreilles élégamment pointues.
La lueur du couchant seyait aussi à son visage pâle. Ses cheveux, ses yeux, sa peau… tout brillait d’un éclat doré.
« … »
Eugene ne trouva pas les mots devant un spectacle si saisissant. C’était la première fois qu’il se rendait compte qu’une personne pouvait être plus belle que la nature elle-même.
« Tout ce que vous voyez depuis ce balcon vous appartient. La nature détermine le cours de ce vaste fleuve, mais ceux qui l’empruntent doivent respecter vos règles. »
« Présenté ainsi, on dirait que j’ai acquis un pouvoir immense. Pourtant, je ne suis que le seigneur d’une seule ville. »
Était-ce cela, être roi sur ses propres terres ?
Fouuu !
Deux grands navires marchands apparurent dans son champ de vision. L’un fendait puissamment le courant, tandis que l’autre était amarré au port de la ville.
Les trois jetées qui s’avançaient de la rive jusque dans le fleuve étaient parfaitement espacées, et l’eau était assez profonde pour accueillir de nombreux navires marchands à la fois.
« Même si je gagne encore en puissance, je devrais garder cet endroit comme territoire direct. »
Pour les revenus, les transports et les approvisionnements, c’était une base bien plus importante qu’un village ordinaire.
« Monseigneur, votre bain est prêt. Les bains des invités ont également été préparés pour les deux autres. »
« Nous allons y aller. Prenez votre temps pour profiter du fruit de vos efforts. »
Varda sourit, tapota l’épaule d’Eugene, puis s’éloigna avec Homi.
Eugene se prélassa dans le grand bain réservé au seigneur et se lava.
Une fois rafraîchi, il regagna le bureau en traînant les pieds dans ses pantoufles. Son armure était suspendue à un support en bois, à l’abri de la pluie, mais exposée au soleil et à l’air frais.
« Un service raffiné, conçu pour une seule personne. »
Il n’avait connu pareil luxe ni dans le domaine du comte Morad ni au manoir de Richwood. Ce ne fut qu’alors qu’il comprit vraiment qu’il était devenu seigneur.
* * *
Le lendemain matin, Eugene visita la ville en compagnie de l’intendant.
Tant qu’elle pouvait se défendre contre les ennemis venus de l’étranger, le nord de Roman était un endroit agréable où vivre, même comparé au sud, à l’ouest et au centre du pays.
« J’ai traversé le continent depuis le sud-ouest, mais je ne crois pas avoir vu de ville aussi belle que celle-ci. »
Le nord, proche de la mer Intérieure, jouissait d’un climat assez semblable à celui de la Méditerranée, avec peu de variations annuelles de température. Même en hiver, il faisait frais plutôt que froid.
« Personne dans cette ville n’est jamais mort de faim, même lors des famines. »
L’intendant, partagé entre timidité et excès de politesse, se tenait le dos voûté.
« Redressez les épaules. »
« Ah ! »
Eugene saisit les épaules de l’intendant et lui redressa le dos. Au contact du seigneur, celui-ci se raidit comme s’il venait de recevoir une décharge électrique.
« Gardez cette posture à partir de maintenant. »
« Oui ! Oui, Monseigneur ! »
« Vous devez rester en bonne santé et vous tenir droit si vous voulez me servir longtemps. J’ai parcouru les registres administratifs, et il est évident que vous êtes précieux pour ce fief. »
L’intendant était tout à fait capable de gérer les affaires en l’absence d’Eugene, tant par ses compétences que par sa loyauté.
« Oh ! »
L’intendant sentit les larmes lui monter aux yeux. Pour Eugene, ce n’était qu’un petit geste accompagné d’un compliment. Pour l’intendant, c’était bien plus.
Depuis un an, il attendait un maître, redoutant l’arrivée d’un seigneur violent qui pressurerait le peuple jusqu’à la dernière goutte.
Pourtant, quand le nouveau seigneur arriva enfin, l’intendant découvrit un chevalier de grande renommée, bienveillant même envers ses subordonnés.
« Ne le jetez pas ! Si ce qu’il y a dedans se casse, on est fichus ! »
Des marins robustes déchargeaient à toute vitesse les marchandises des deux navires amarrés. De près, Eugene constata que les trois jetées étaient bordées de pierres, depuis le lit du fleuve jusqu’aux murs immergés.
« Ces ouvrages ont été construits par l’homme ? »
« Oui. Le seigneur qui a précédé celui d’avant a fait bâtir des murs de pierre autour du port. Depuis, les accidents sont rares, et tout le monde en fait l’éloge. »
Les gardes qu’ils croisèrent saluèrent leur nouveau seigneur.
À l’image de cette ville prospère grâce aux produits de la mer et au commerce, les gardes étaient bien nourris et bien équipés.
« Gloire au nouveau seigneur ! »
« Que Dieu protège notre seigneur ! »
La bonne gouvernance des anciens seigneurs, ajoutée à la prestance chevaleresque et aux exploits d’Eugene, produisit un effet puissant. Guerriers comme lui, les gardes le considéraient avec un profond respect.
Des bacs sillonnaient le fleuve tandis que des habitants pêchaient ; ici et là, des garçons et des femmes munis de cannes à pêche longeaient les berges.
« Par volonté du seigneur précédent, tous les habitants ont le droit de pêcher. Si cela vous déplaît… »
L’intendant observait attentivement Eugene.
Bien que les usages varient d’une région à l’autre, à Roman, la pêche était généralement réservée aux pêcheurs ayant obtenu l’autorisation du seigneur et payé des taxes.
« Non. Laissez les choses en l’état. Ne restreignez que les étrangers. »
« Merci pour votre générosité ! »
Le poisson était la seule source de protéines de qualité accessible aux gens du peuple. Dans les fiefs sans fleuve, même le poisson frais était considéré comme un luxe : cet avantage était propre aux villes riveraines.
De nombreux seigneurs limitaient la pêche pour asseoir leur autorité, mais Eugene trouvait cela stupide.
Si les enfants comme les adultes mangeaient à leur faim et devenaient robustes, ne seraient-ils pas une main-d’œuvre et une source d’impôts pour lui ?
À son retour à la résidence seigneuriale, Varda l’accueillit.
« Vous avez été très occupé dès votre premier jour. »
« Je comptais remédier à tout ce qui laissait à désirer, mais il n’y a pas grand-chose à changer. »
La ville était déjà bien organisée, même si son orientation commerciale y était aussi pour quelque chose. Les connaissances qu’Eugene avait acquises dans son monastère d’origine servaient surtout à augmenter les rendements de l’agriculture et de la cueillette.
Ici, il ne pouvait que simplifier les procédures inutiles et lutter contre la corruption. Ce serait déjà beaucoup.
« L’intendant est compétent et loyal, lui aussi. »
« Sa famille transmet ses connaissances et sa loyauté depuis cinq générations. C’est tout naturel. »
« Je pensais devoir m’absenter souvent, alors c’est une bonne chose. »
Des navires marchands transportant des mercenaires faisaient régulièrement escale, et des chevaliers libres qui voyageaient par les voies d’eau visitaient souvent la ville.
« Pour l’instant, je n’ai qu’à nouer de bonnes relations avec les seigneurs voisins et le monastère. »
Pendant le voyage vers le nord, il avait imaginé tous les pires scénarios possibles. Cette absence de problèmes en était presque déconcertante. Mais elle était bénéfique pour le fief.
* * *
Les mercenaires d’Eugene profitèrent eux aussi d’un repos bien mérité dans la ville.
« N’oubliez pas que nous ne sommes que des hommes de troupe. Ne cherchez pas d’ennuis en ville, compris ? Et ne vous imaginez pas que le seigneur vous couvrira. »
« Qu’est-ce qui vous inquiète ? On n’est pas des bleus. »
« Le chevalier a choisi chacun d’entre nous après nous avoir parlé en tête-à-tête, même si ça n’a duré qu’un instant. »
Les rappels incessants du capitaine des mercenaires furent accueillis par des réponses sèches de toutes parts.
La chaîne de commandement devait être unifiée.
Conformément au principe d’Eugene, tous les nouveaux mercenaires avaient été placés sous les ordres du capitaine qui le suivait depuis Bonyard City.
Certains étaient plus habiles ou plus expérimentés que le capitaine, ce qui suscita quelques mécontentements.
Malgré tout, le capitaine était l’un des premiers hommes à avoir servi Eugene, à l’époque où il n’était encore qu’un chevalier. Ce statut le protégeait de toute contestation.
« Le capitaine est peut-être bon vivant et généreux, mais il ne pardonne aucune entorse à la discipline. »
Les mercenaires racontaient leurs exploits aux jeunes habitants désœuvrés, offraient à manger aux jeunes femmes de la ville, regardaient les gens pêcher et examinaient les marchandises insolites sur les quais.
« Tu l’as raté ? »
« La ferme ! Je vais en attraper un pour le dîner, ce soir ! »
Eugene ouvrit également aux mercenaires les terrains de chasse privés du seigneur, certains jours.
« Le chevalier aime les côtes. Gardez-lui cette partie. »
Ainsi, ces jours-là, Eugene mangeait au dîner le gibier chassé par les mercenaires.
Les compagnies marchandes qui traversaient souvent Northfork lui envoyèrent aussi des cadeaux pour s’attirer ses bonnes grâces.
« La compagnie marchande Jakril vous a envoyé de l’huile parfumée et vous souhaite, nouveau seigneur, une excellente santé. »
« La compagnie marchande Harris vous a offert une paire de chameaux. Ils ont souffert pendant le long voyage ; nous les avons donc immédiatement conduits aux écuries pour qu’on prenne soin d’eux. »
Le trésorier du fief lui fit le compte rendu de chaque présent.
Puis, un jour, un invité particulièrement bienvenu arriva.
* * *
Un Elfe noir aux cheveux courts entra dans le salon de réception du seigneur.
« Rex ? »
« Cela fait longtemps, chevalier. Ou devrais-je maintenant vous appeler monseigneur ? »
« Chevalier, comme avant, ça suffira. Quelle que soit la position que j’occuperai à l’avenir. »
« Je suis heureux de l’entendre. »
Rex sourit et salua Eugene.
« Ton contrat est terminé, alors inutile de me saluer si solennellement. Assieds-toi. »
Une servante posa des boissons et des rafraîchissements sur la table.
« Je savais que tu gravirais les échelons rapidement, mais pas à ce point. »
« J’ai eu de la chance. Le trophée du wendigo que tu as préparé m’a beaucoup aidé. Le regard du comte Morad a changé quand il l’a vu. »
« Ha ha ! Je l’ai aperçu dans le couloir en arrivant, et j’en étais moi-même fier. »
Les visiteurs de haut rang venaient saluer Eugene en personne à sa résidence. Chaque fois, ils s’arrêtaient, ébahis, à l’entrée du couloir.
« Oh ! »
Les notables de la ville reculaient devant sa face féroce et ses cornes.
« Vous avez terrassé seul une bête magique de ce niveau ?! »
Les chevaliers libres s’émerveillaient de la force d’Eugene.
« Je n’ai jamais vu un ornement pareil. »
Les directeurs des succursales des compagnies marchandes admiraient un objet introuvable ailleurs.
Jusqu’alors, Eugene avait été reçu comme un invité. Désormais, c’était lui qui accueillait ses visiteurs en tant que maître des lieux.
« Est-ce pour cela que les chevaliers deviennent obsédés par les monstres dangereux ? »
Prendre l’avantage d’emblée et trouver un sujet de conversation tout trouvé grâce à un simple trophée dans le couloir, c’était extrêmement utile.
« Voici un cadeau pour célébrer ton accession au rang de seigneur. »
Rex lui tendit une tenue de cérémonie finement brodée de fils d’or. Sa coupe différait des vêtements que portaient habituellement les nobles de la région.
« C’est une tenue traditionnelle des Elfes noirs ? »
« Exactement. Plus précisément, c’est la tenue traditionnelle de notre Tribu de la Main Noire. »
Elle avait de l’allure tout en permettant de bouger avec agilité, et plusieurs points vitaux étaient renforcés.
« Prévoir de se battre même en tenue de cérémonie, c’est impressionnant. »
« Je prends cela pour un compliment. »
« Merci pour ce précieux cadeau. Ce sera parfait pour me détendre en contemplant le fleuve. »
« Je me doutais que toi, entre tous, tu l’accepterais volontiers. »
Les vêtements traditionnels des Elfes noirs ressemblaient à ceux des nomades du nord-est. Aux yeux de la plupart des nobles, ils avaient l’air de tenues barbares.
Si Rex avait offert cette tenue à un autre noble, celui-ci aurait laissé paraître son malaise, dans son expression ou dans son attitude. Mais Eugene parcourait le vêtement du bout des doigts, avec une curiosité et une reconnaissance sincères.
Sa réaction était authentique, et Rex sourit à son tour.
« Considère cet endroit comme chez toi et reste aussi longtemps que tu le souhaites. »
« Je t’en remercie, mais je dois repartir tout de suite. »
« Tu as un autre travail ? »
« C’est plus important que ça. La fête où se réunissent toutes les tribus d’Elfes noirs va avoir lieu. »
« Ah, la capitaine Helga m’en a parlé. Comment s’appelle cette fête ? »
« Elle n’a pas de nom particulier. Nous l’appelons simplement la fête. C’est la seule occasion pour nous, qui nous débrouillons habituellement chacun de notre côté, de nous réunir en un même lieu. Inutile de lui donner un autre nom. »
Les Elfes noirs erraient sur le continent sans posséder la moindre terre où s’établir. Cette fête était sans doute l’une des mesures qui leur permettaient de survivre en tant que peuple.
« J’ai entendu dire que les tribus ne s’entendaient pas particulièrement bien. Il n’y a jamais d’incidents ? »
Leur tempérament farouche se manifestait même envers les leurs. Ils ne témoignaient d’affection qu’aux membres de leur propre tribu.
« C’est justement pour cela qu’un tel rassemblement est nécessaire. Même les tribus qui se détestent reconnaissent l’importance de cette fête. Des familles qui dégaineraient leur épée dès qu’elles se croisent boivent ensemble pendant cette période. »
Eugene commençait à comprendre.
« Rex. Tu n’es pas venu seulement pour me féliciter de mon entrée en fonction, n’est-ce pas ? »
Eugene baissa les yeux vers la tenue traditionnelle de la tribu qu’il tenait entre les mains. Rex ne la lui avait pas offerte simplement pour qu’il la porte chez lui, à ses heures de détente.
Rex sourit de toutes ses dents, tira une invitation de ses vêtements et la tendit à Eugene. Elle portait le sceau d’un chef de tribu.
« Nous aimerions t’accueillir comme invité d’honneur de notre tribu. Nous espérons que, pendant la fête, tu porteras les mêmes vêtements que nous, boiras le même alcool et vivras avec nous comme un membre de la famille. »
Eugene n’avait aucune raison de refuser. Dans ce monde impitoyable, mieux valait avoir autant d’alliés que possible. S’il avait un jour besoin de soutien dans une situation d’urgence, la Tribu de la Main Noire serait le meilleur des alliés.
« Ne prends pas cet air désespéré. Je n’ai pas l’intention de refuser. Et cette expression ne te va pas. »
« C’est dur, chevalier ! »
Malgré ses paroles, le visage de Rex s’éclaira de joie.
Il n’avait pas pu se défaire de la crainte, si faible fût-elle, qu’Eugene refuse. Rex avait vécu sans rien craindre au monde, mais cette seule éventualité l’avait inquiété pendant tout le voyage.
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