Chapitre 61
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 61 : Marée spirituelle (3)
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Animés par leur ardeur au combat, les mercenaires décochèrent une salve d’arbalète. Le hurlement de Homi avait fait bien plus que chasser leur peur.
Leurs mains ne tremblaient pas le moins du monde quand ils visaient, et leurs carreaux volaient avec une précision supérieure à l’ordinaire.
Patatata !
La goule se servit promptement d’un revenant comme d’un bouclier, une manœuvre dont seules les créatures intelligentes, contrairement aux morts-vivants ordinaires, étaient capables.
Eugene avait déjà appris à reconnaître cette tactique lors de ses précédents combats. Par réflexe, il lança sa lance. Il n’eut pas besoin de réfléchir. Son corps bougea de lui-même.
Boum !
La lance transperça de part en part le torse du revenant et le visage de la goule.
La goule mourut sur-le-champ, sans même pousser un cri. Une autre chargea à côté de son corps effondré.
« Elle arrive ! Tenez bon ! »
Quatre ou cinq mercenaires munis de grands boucliers se serrèrent épaule contre épaule. La goule balança ses griffes comme si elle ne les jugeait pas dignes d’intérêt.
Crac !
Le bois éclata en échardes et un mercenaire fut projeté en arrière. Le bouclier avait dû amortir le coup, car pas une goutte de sang ne gicla.
Pourtant, les autres mercenaires ne reculèrent pas. Homi combla la brèche, bouclier et marteau de guerre à la main.
Haind accourait lui aussi, mais il était encore trop loin.
Grrrr !
La goule prit d’abord Homi pour cible. Malgré sa grande taille, sa silhouette élancée avait dû lui sembler être une proie facile.
Homi recula de quelques pas, mais résista à l’attaque de ses griffes. Elle riposta aussitôt d’un coup de marteau qui lui écrasa deux doigts.
« Au contact ! »
« Vous allez laisser l’écuyère s’en charger toute seule ?! »
À la vue de cette fille coriace, qui n’avait même pas encore atteint l’âge adulte, les mercenaires sortirent de leur torpeur. D’autres se précipitèrent pour former un mur de boucliers compact, et la goule elle-même vacilla devant leur élan.
Cette brève ouverture scella son sort. Un fléau à long manche fendit les ténèbres et s’abattit sur l’arrière de son crâne.
Boum.
La deuxième goule s’écroula, la cervelle répandue hors de son crâne. Il ne restait qu’une poignée de revenants gémissants, et les mercenaires poussèrent un cri de victoire.
* * *
« Je suis désolée. »
Après le combat, Varda s’adressa aux mercenaires qui s’affairaient à creuser la terre.
« Ce n’est rien, Mage. Grâce à vous, personne n’a été blessé. »
« Nous le referions cent fois. »
Le combat terminé, les mercenaires ne pouvaient ni reprendre la route ni se reposer. À la demande de Varda, ils devaient enterrer les corps là où ils étaient tombés.
« J’ai conclu un contrat temporaire avec les plantes de cette région. En échange de leurs racines qui entravent les pieds des intrus, je dois leur fournir de quoi se nourrir. »
Si Varda avait pu lancer un sort aussi puissant en un instant, c’était parce qu’elle avait conclu un contrat assorti d’une contrepartie. Si elle ne remplissait pas son obligation, elle subirait un contrecoup magique.
« Ça ne pose pas de problème d’enterrer les morts-vivants comme ça ? »
Eugene se demandait si des fantômes risquaient d’apparaître plus tard, ou si les gens qui camperaient dans les environs feraient des cauchemars.
« Aucun problème. C’est aussi une façon de purifier les morts-vivants. »
« Il suffit de les enterrer ? »
« En temps normal, non. Mais les esprits élémentaires des plantes se sont rassemblés ici. Je les entends déjà se lécher les babines en pensant à la récompense du contrat. »
Eugene tendit l’oreille, mais n’entendit rien.
Tout comme Varda ne comprenait pas le cercle d’invocation des ruines, Eugene ne pouvait percevoir les secrets de la forêt.
« Quand ils auront festoyé, l’énergie maléfique et les rancœurs persistantes disparaîtront aussi. C’est une sorte d’offrande. »
« Une offrande aux esprits élémentaires. »
Les mercenaires, qui creusaient de toutes leurs forces, dressèrent l’oreille.
Quand ils raconteraient plus tard cette aventure à d’autres mercenaires, leurs récits gagneraient encore en saveur. Un mercenaire qui ne profitait pas d’une occasion de se vanter autour d’un verre n’en était pas un.
« Seigneur, celui-ci avait une pointe de flèche en argent fichée dans le dos. »
Sur le rapport de Haind, ils mirent de côté la tête tranchée de la goule.
« C’est peut-être l’une de celles que les moines traquaient. Ce serait utile de l’emporter. »
« Merci pour le conseil. »
Ayant reçu toutes sortes d’enseignements à la Maison des Chevaliers, Haind épaulait efficacement Eugene dans ce genre de situation.
« Gyarrr ! »
« Kahang ?! »
« Kyaaaa ! »
Pendant ce temps, Homi se frottait la gorge et répétait de petits hurlements mignons.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Euh… »
Elle rougit de gêne à la question d’Eugene.
Homi essayait de reproduire le rugissement qu’elle avait poussé sans s’en rendre compte pendant le combat. Pourtant, elle ne parvenait pas du tout à retrouver la sensation qu’elle avait éprouvée sur le moment.
« J’ai lu un jour les récits d’anciens guerriers qui dominaient le champ de bataille par leurs cris de guerre. »
Varda s’approcha, l’air intrigué.
« Ils se battaient avec leur voix ? »
« Quand les guerriers combattent avec des armes, ils ne se contentent pas de brandir les bras. Ils poussent toutes sortes de cris de guerre et jurent. Comme vos hommes. »
Les mercenaires d’Eugene étaient des vétérans qui comprenaient la loyauté, la retenue et l’importance de savoir où s’arrêter.
Pourtant, au combat, ils ne pouvaient s’empêcher de jurer, de faire des plaisanteries grossières et de provoquer l’ennemi. À leurs yeux, c’était comme un hymne chanté par des prêtres qui combattaient les forces du mal.
« Autrefois, le langage était bien plus rudimentaire qu’aujourd’hui. Il fut un temps où des mots comme “merci”, “pardon” ou “prêter” n’existaient même pas. »
« J’ai entendu dire que les tribus primitives des îles les plus isolées étaient encore comme ça. »
« Oh, c’est possible. Quoi qu’il en soit, les guerriers de l’Antiquité ne pouvaient pas exprimer beaucoup de leurs sentiments à cause de la pauvreté du langage, et ces émotions s’accumulaient en eux. »
C’était une sorte de rancœur profonde et irrésolue.
« Quand leur vie était en jeu sur le champ de bataille, ces sentiments finissaient par exploser. À ces moments-là, les rares guerriers doués de magie pouvaient insuffler des miracles dans leurs cris de guerre. »
« Par exemple ? »
Varda caressa doucement l’épaule de Homi.
« Dans les situations désespérées, ils pouvaient donner à leurs compagnons un courage inébranlable, ou éveiller en eux des sens plus aiguisés et plus affûtés que d’habitude. »
« Homi peut communiquer en langue des signes, pourtant. »
« N’est-ce pas encore pire que de parler ? Certaines choses doivent forcément s’accumuler dans son cœur. »
À force d’essayer encore et encore, Homi échoua à chaque fois et finit par se décourager.
« Personne ne maîtrise quoi que ce soit du premier coup. Grâce à toi, tout le monde s’en est sorti sans une égratignure. »
Dans les yeux des mercenaires, Homi lut autant de réconfort que de respect.
Avoir une compagne capable de résoudre des situations qui dépassaient le pouvoir des épées et des lances leur apportait un soulagement indescriptible.
Même ceux que les superstitions effrayaient aspiraient à trouver quelqu’un capable de les maîtriser.
« Tout le monde va bien ? Vous n’avez même pas dormi quelques heures. »
« Personne n’a envie de se reposer là où il a combattu des morts-vivants et les a enterrés, seigneur. »
« Je suis du même avis. »
Dès l’aube, le groupe reprit la route.
« Vous croyez qu’il y a un mage hérétique maléfique dans les environs ? C’est trop tôt pour que des morts-vivants se lèvent. »
« Les mages hérétiques apparaissent si souvent que ça ? »
« Nous en avons déjà affronté un ! »
Malgré le soleil, les mercenaires de Bonyard City regardaient autour d’eux avec inquiétude.
Après plus de dix ans de mercenariat, on finissait par rire de quelques revenants. Pourtant, quand on ne comprenait pas d’où venait le danger, la peur était inévitable.
En suivant la route, ils arrivèrent dans une terre de mort. Des ossements et des cadavres couvraient le paysage à perte de vue.
« Alors, c’est de là que viennent les morts-vivants. »
« Ouah, combien de gens sont morts ici ? On dirait que toute une bande de nobles s’est entretuée. »
Les mercenaires étaient écœurés. C’étaient les champs de bataille de ce genre qu’ils redoutaient le plus.
Dans les grandes batailles, des dizaines de flèches et de lances de cavalerie fusaient de toutes parts. Il était difficile de ramasser du butin, et le moindre moment d’inattention pouvait vous faire piétiner à mort pour rien.
« Sous la protection de Dieu, abandonnez vos regrets et partez vers un lieu de paix. »
« Seigneur, donne-moi la force de laver la rancœur de ces morts… »
Des prêtres accomplissaient partout des rites de purification. Sous les bannières de différents monastères, ils allaient et venaient en récitant des prières et en aspergeant les lieux d’eau bénite.
Plusieurs d’entre eux étaient armés et portaient des robes renforcées d’armure. C’étaient des prêtres combattants, qui s’attachaient à accomplir la volonté de Dieu par la force.
« On dirait que tous les monastères des environs ont envoyé des prêtres. »
« Nous ne pouvons que leur en être reconnaissants. »
Eugene n’avait pas la foi, mais il respectait les prêtres. Dans ce monde froid, régi par la seule loi du plus fort, ils faisaient partie des rares personnes à faire preuve d’une compassion désintéressée envers autrui.
Il ne pouvait nier la noblesse d’un tel idéal. Et depuis qu’il était devenu seigneur, il y avait aussi des raisons très concrètes de l’apprécier.
Un chevalier s’approcha à cheval depuis le groupe des prêtres. Son surcot noir portait un symbole religieux, signe qu’il était chevalier monastique.
Eugene le salua le premier.
« Dieu sera assurément satisfait de votre dévouement. »
« Rendons grâce à Dieu. Je suis Andrew, de l’Ordre des Hospitaliers. »
Au sein de la Maison des Chevaliers, certaines organisations étaient particulièrement puissantes ; on les appelait des ordres de chevalerie.
Leur influence égalait presque celle des seigneurs de moindre rang. Ils possédaient de vastes domaines dans les villes ou régnaient sur des villages depuis leurs châteaux.
« Cette région est dangereuse. Si vous comptez camper cette nuit, je vous conseille d’y réfléchir à deux fois. Des goules et des revenants rôdent dans les parages. »
« Nous les avons déjà affrontés pendant notre sommeil. »
Au geste d’Eugene, les mercenaires amenèrent deux têtes de goules chargées sur un âne.
« Grand Dieu ! Ce sont celles que nous avions perdues. Nous vous avons causé des ennuis, seigneur. »
« Je vous en prie, ne dites pas cela. Je ne peux que vous être reconnaissant pour votre noble travail. Et puis, nous n’avons subi aucune perte. »
« C’est remarquable. »
Andrew et les prêtres avaient neutralisé des goules grâce à leurs hymnes, mais le groupe d’Eugene ne disposait d’aucun moyen de ce genre.
Pour des guerriers qui ne comptaient que sur la force de l’acier, les goules étaient des adversaires redoutables.
« Puis-je vous demander votre nom, seigneur ? »
« Je suis Eugene Mayer, de la maison Mayer. »
« Ce nom ne me dit rien. Je passe l’essentiel de mon temps au monastère, alors je connais mal les nouvelles du monde extérieur. »
Le nom d’Eugene n’était apparemment pas encore très connu dans le nord du Roman.
« Que s’est-il passé ici ? »
« C’est ici qu’a eu lieu la plus grande bataille du nord entre la Faction des Nobles et la Faction impériale. Les combats furent si acharnés que les deux camps eurent du mal à se retirer et ne purent même pas s’occuper des conséquences. Vous en voyez le résultat… »
Le chevalier monastique avait le visage grave. Un endroit pareil était idéal pour que les morts-vivants se déchaînent.
« La guerre n’a-t-elle pas commencé il y a trop peu de temps ? D’après ce que je sais, les morts-vivants n’apparaissent généralement qu’après au moins une année de grande guerre. »
Tandis qu’il posait la question, Eugene avait déjà deviné la moitié de la réponse.
La Marée spirituelle a-t-elle aussi une influence là-dessus ?
Si le monde actuel se saturait plus facilement d’énergie spirituelle, alors de tels effets néfastes devaient eux aussi se produire plus aisément.
« L’évêque dit que le cycle d’un dieu maléfique est arrivé. Puisque nous sommes les seuls à prendre soin du peuple, nous devons redoubler d’efforts et parcourir le monde. »
Ceux qui croyaient aux dieux semblaient interpréter différemment le même phénomène.
« La purification sera bientôt achevée ici, et vous avez éliminé le groupe qui nous avait échappé. Grâce à vous, cette région devrait être sûre. »
« J’ai reçu un fief à gouverner dans le nord et je suis aussi chevalier. C’était la moindre des choses. »
« Je veillerai à faire connaître votre nom à mes frères. »
Les gens pauvres ne pouvaient leur offrir aucune récompense financière, mais faire bonne impression suffisait.
Les moines protégeaient les gens du peuple contre les bandits, les monstres, les morts-vivants et les autres forces du mal sans rien demander en échange. Il n’y avait aucune raison de ne pas entretenir de bonnes relations avec eux.
* * *
Après plusieurs jours de voyage, ils arrivèrent enfin à Northfork.
Les villageois furent surpris par la troupe de cavaliers qui venait d’apparaître, mais ils ne s’enfuirent pas. Un pigeon voyageur leur avait déjà annoncé l’arrivée de leur nouveau seigneur.
« Ce doit être le nouveau seigneur dont on nous a annoncé la venue. »
« C-c’est donc ça, un vrai chevalier. »
Avec sa carrure colossale, qui semblait le distinguer des autres depuis sa naissance, son armure ouvragée et sa magnifique cape noire flottant derrière lui, Eugene impressionna les habitants du fief par sa seule présence.
Quand Eugene se dirigea vers le manoir, les villageois en eurent la certitude et s’agenouillèrent, la tête baissée. De toutes parts s’élevèrent des salutations pour leur jeune nouveau seigneur.
« Bienvenue, mon seigneur ! Nous attendions votre arrivée avec impatience ! »
L’intendant, qui avait administré le manoir en l’absence du seigneur, s’avança et s’inclina. C’était un petit homme à la peau sombre, âgé d’une quarantaine d’années.
« Je suis Eugene Mayer, le nouveau maître des lieux. Voulez-vous bien me faire visiter le manoir ? »
« Bien sûr ! C’est la demeure que Dieu vous a accordée, mon seigneur ! Même le manoir s’en réjouira ! »
Les paroles de l’intendant étaient quelque peu exagérées, mais il ne cherchait pas seulement à flatter Eugene. Né roturier, il était la cinquième génération de sa famille à servir le manoir et croyait sincèrement à chacun de ses mots.
Tout ce que possédait l’intendant était entièrement lié au manoir de ce village au bord de la rivière, tout comme le Gardien qu’Eugene avait rencontré dans les ruines.
Quand les portes du manoir bien entretenu s’ouvrirent, un large couloir propre apparut derrière elles.
« Mon seigneur ? »
L’intendant, qui les guidait d’un pas vif, s’étonna de voir Eugene s’arrêter à l’entrée du couloir.
« Homi. Le moment est enfin venu. »
Au signe d’Eugene, Homi accourut. Elle tenait entre ses mains le trophée du wendigo, dont les immenses cornes noires se dressaient fièrement.
Eugene le lui prit et l’accrocha bien en vue dans le couloir.
« Q-Quel genre de monstre est-ce ? »
L’intendant le fixa, stupéfait, puis contempla bientôt le trophée avec ravissement. Les immenses cornes noires l’avaient captivé : elles luisaient comme des joyaux dès qu’elles accrochaient la lumière.
Ayant coché une autre case sur sa liste de choses à faire avant de mourir, Eugene s’engagea dans le couloir.
« Allez chercher Barson, le forgeron ! Il nous faut des chaînes et des verrous pour fixer ça. »
« J’y vais tout de suite ! »
Sur l’ordre de l’intendant, un serviteur partit en courant à toute vitesse.
Comme l’avait annoncé la lettre apportée par le pigeon voyageur, son nouveau seigneur était bel et bien un grand chevalier. Il ne pouvait pas laisser un vulgaire voleur dérober cette glorieuse preuve de ses exploits.
En imaginant les visiteurs du manoir lever les yeux vers le trophée avec admiration, l’intendant ne put s’empêcher de bomber le torse avec fierté.
Notes :
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