Chapitre 60
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 60 : Marée spirituelle (2)
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Marbas tapota la clé d’or du doigt.
« Ce château dérive entre le monde présent et l’Autre Monde. Voilà pourquoi il est resté introuvable si longtemps. »
« En tant qu’invocateur, vous ne pouvez qu’être intéressé. »
« Ce serait mentir que de prétendre le contraire, quand on voit et entend ce qui se passe dans des lieux lointains, n’est-ce pas ? »
Marbas porta à son oreille sa main marquée de brûlures.
« Depuis que je suis devenu invocateur, je sens la présence du château. Parfois forte, parfois ténue. Comme s’il m’envoyait sans cesse des lettres. »
« N’avez-vous jamais envisagé de rejoindre l’Empereur ? »
Celui qui désirait le plus le Château ambulant était aussi celui qui disposait d’une immense puissance et d’une grande fortune. En toute logique, il n’existait pas de meilleur endroit où le chercher qu’aux côtés de l’Empereur.
« Ceux qui ont rejoint l’Empereur dans cet espoir ont fini à moitié esclaves. Et puis, je n’ai aucune envie de quitter mes amis de la Main Noire, rustres mais loyaux. »
« Une fois qu’on les connaît, ce sont vraiment des amis fiables et de bonne compagnie. »
Les deux hommes évoquèrent les Elfes noirs, les yeux brillants de tendresse.
« Croyez-vous vraiment que nous puissions trouver le Château ambulant ? »
« Je ne peux en être certain, mais je suis convaincu que le moment est venu. Parlons d’autre chose un instant. »
Peut-être parce qu’il avait enfin trouvé quelqu’un avec qui parler sérieusement de ses centres d’intérêt, Marbas semblait ravi.
« Près des côtes peu profondes, l’eau avance et se retire sans cesse. C’est ce qu’on appelle la marée, et cela s’explique par… euh… »
Marbas réfléchissait à la façon d’expliquer le phénomène pour qu’un chevalier puisse le comprendre.
« C’est dû à l’influence que le soleil et la lune exercent l’un sur l’autre. »
Eugene passa sous silence des détails comme la force des marées et se contenta d’une réponse simple. Malgré cela, Marbas parut extrêmement surpris.
« Vous vous y connaissez en astronomie ? Même la plupart des mages l’ignorent. »
« Je l’ai lu dans un livre. »
Les livres étaient l’excuse la plus commode pour expliquer les connaissances qu’on était seul à posséder.
« Cela va me faciliter la tâche. Comme les marées, le monde présent et l’Autre Monde se rapprochent puis s’éloignent sans cesse. Les invocateurs appellent Marée spirituelle la période où ils se rapprochent. »
« Même avec cette explication sommaire, cela semble terriblement mauvais pour le monde. »
Les simples fermiers n’avaient besoin que d’un soleil chaleureux. Des forces inconnues qui s’infiltraient dans le monde ne pouvaient qu’annoncer un désastre.
« Vous avez raison. Pendant une Marée spirituelle, les événements qui dépassent l’entendement humain se multiplient. C’est aussi souvent à ces périodes que naissent de grands mages. »
« À vous entendre, je suppose que nous sommes en plein dans l’une de ces périodes ? »
Marbas acquiesça.
« Le Château ambulant dérive entre le monde présent et l’Autre Monde. Une Marée spirituelle ne serait-elle donc pas le meilleur moment pour le trouver ? »
Eugene comprit alors pourquoi l’Empereur était devenu si fébrile. S’il laissait passer cette occasion, il risquait de ne pas en avoir d’autre avant la fin de son règne.
« Dans ce cas, ne désirez-vous pas encore davantage cette clé ? »
« Les grands mystères ne se possèdent pas sur un simple caprice. Le destin choisira leur maître. J’ai déjà appris ce qu’il en coûte de convoiter ce qui dépasse ses moyens. »
« Ce n’est qu’une hypothèse, mais je vous serais reconnaissant de m’aider le moment venu. »
« C’est ce que j’espérais. Pour un chercheur, quel honneur pourrait être plus grand ? Voilà pourquoi je souhaitais m’entretenir avec vous aujourd’hui. »
Marbas prit la clé et la déposa dans la main d’Eugene.
« Seuls les dieux savent ce que signifie le fait que cette clé soit arrivée entre vos mains. Je prie pour que la paix vous attende au bout de ce chemin. »
Leur conversation s’acheva là.
Après une nuit paisible, les Elfes noirs terminèrent de récupérer leur paiement et se préparèrent à partir le lendemain.
« Vous avez déjà accompli de grands exploits et reçu un fief. »
Helga semblait impressionnée après avoir appris la destination d’Eugene.
Il n’y avait pas longtemps qu’il s’était fait un nom comme chevalier libre, et le voilà déjà seigneur. Northfork était aussi une belle ville dont elle avait déjà entendu parler.
« Et vous, que comptez-vous faire ? »
« Nous avons l’intention de retourner sans tarder auprès de notre tribu. Grâce à vous, chevalier, notre tâche a été facilitée. »
La Compagnie de mercenaires de la Main Noire n’aimait pas s’attarder au même endroit. Il devenait difficile d’y trouver du travail, et ses membres se retrouvaient souvent mêlés à de vieilles rancunes et à des dettes.
Eugene serra fermement la main d’Helga avant qu’ils ne se séparent.
* * *
Plus ils voyageaient vers le nord, plus la rivière s’élargissait. Northfork n’était désormais plus très loin.
« À bien y réfléchir, ça fait de nous les subordonnés directs du seigneur, non ? »
« Quand on sera un peu plus âgés, on devrait peut-être lui demander de nous enrôler dans la garde du fief. »
Rien ne valait un refuge où se mettre à l’abri de la vie instable des mercenaires.
« Reprends tes esprits, imbécile. »
« Un mercenaire doit savoir où est sa place. »
Plus nombreux furent ceux qui rabrouèrent ces doux rêves que ceux qui les encouragèrent.
Pourtant, se reposer dans le fief de leur employeur représentait le plus grand luxe auquel des mercenaires pouvaient prétendre. C’était une ville commerçante, alors ils auraient de quoi manger et de quoi s’occuper. Le cœur plein d’impatience, ils s’endormirent.
Puis on les réveilla de force avant l’aube.
Fiiiiit !
Le sifflement perçant de Homi vrilla les tympans de tous. Ses sens, plus aiguisés que ceux d’un chien de chasse, avaient repéré quelque chose.
« Saisissez vos armes et vos boucliers ! »
Les mercenaires bondirent sur leurs pieds, s’armèrent et allumèrent les torches qu’ils avaient préparées à l’avance.
Tous fronçaient les sourcils en tentant de chasser le sommeil, mais aucun ne doutait des sens ni du jugement de Homi.
« Les groupes un et trois, tenez le front pendant que les groupes deux et quatre enfilent leur armure. Vous échangerez quand vous serez tous équipés ! »
Haind donna des ordres précis tandis qu’un mercenaire l’aidait à enfiler sa cuirasse.
Grâce à cela, Eugene put scruter les ténèbres. Quelque chose semblait approcher, mais il ne percevait ni intention meurtrière ni discipline militaire.
« Je suis Eugene Mayer, chevalier en route pour le fief que m’a accordé le comte Morad. Identifiez-vous ! »
Les torches illuminant tout le camp, les silhouettes des assaillants se dessinèrent peu à peu. Elles avaient clairement forme humaine ; ce n’étaient pas des monstres.
« Approchez encore et nous ferons feu ! »
Malgré l’avertissement d’Eugene, les intrus ne s’arrêtèrent pas. Les mercenaires gardèrent le doigt sur la détente de leurs arbalètes.
« Ils sont armés ! »
« Feu ! »
Eugene donna l’ordre dès qu’il distingua les armes dans leurs mains.
Boum ! Boum ! Boum !
Plusieurs carreaux filèrent et atteignirent leur cible, mais presque aucun ennemi ne tomba. Pas même un petit cri ne retentit.
« C’est quoi, ce bordel ? »
« Je les ai sentis s’enfoncer dans la chair. »
Les mercenaires déconcertés comprirent pourquoi lorsque leurs ennemis s’approchèrent de la lumière des torches.
La lumière révéla des cadavres déformés par leur haine des vivants. Des cris fusèrent de toutes parts devant leur apparence abominable.
« Des spectres ! »
C’étaient des spectres, les morts-vivants les plus faibles.
« La guerre n’a même pas commencé depuis si longtemps. Comment peut-il déjà y avoir des morts-vivants ? »
Dans ce monde, la mort ne se déroulait pas de la même façon. Ceux qui étaient tués par quelqu’un, au lieu de mourir naturellement ou de maladie, laissaient dans la terre un profond ressentiment.
Quand ce ressentiment s’accumulait et mûrissait en quantité suffisante, il formait une énergie de mort-vivant et relevait les morts. Pourtant, la guerre avait commencé depuis moins de six mois. C’était bien trop tôt.
« Visez la tête ! Frapper ailleurs ne sert à rien ! »
« Ne prenez pas le moindre risque ! Si vous ne pouvez pas les tuer, tant pis ; esquivez leurs attaques autant que possible ! »
Certains spectres n’avaient presque plus que leurs os, et leurs corps cliquetaient en avançant. Les carreaux fichés dans leurs orbites et leurs côtes se détachaient un à un.
Pas après pas.
Cliquetis. Clac.
Quand les créatures titubantes atteignirent la formation, un vent frais et vivifiant passa au-dessus de la tête des mercenaires. Même s’ils savaient qu’il ne leur ferait aucun mal, la pression du vent leur donnait chaque fois la chair de poule.
Crac !
Craac !
Fracas !
Trois spectres s’effondrèrent, la tête tordue et les vertèbres du cou brisées ; l’impact retentit bruyamment.
« Gardez la ligne défensive telle qu’elle est. »
« Comptez sur nous ! »
Eugene donna ses ordres derrière les mercenaires, son fléau à long manche à la main. Il était difficile de croire qu’un chevalier se tenant derrière eux, et non devant, puisse leur inspirer autant de confiance.
Les spectres n’avaient pas besoin de magie pour être blessés, contrairement aux esprits maléfiques, et leur corps n’était pas aussi résistant que celui des goules.
Compte tenu de leurs mouvements lents et de leur intelligence quasi inexistante, ils étaient bien plus faibles que des orcs ou des gnolls de taille comparable.
Mais le nombre faisait la force. Ils répandaient aussi des maladies par le poison de leurs cadavres et leurs armes rouillées. Une simple égratignure laissée sans soins pouvait, par malchance, coûter un bras ou une jambe.
« Boucliers larges en première ligne ! N’attaquez pas à l’aveuglette. »
Les porteurs de boucliers se concentrèrent sur le maintien de la ligne défensive et repoussèrent les spectres.
Derrière eux, des mercenaires armés à deux mains d’armes contondantes fracassaient les crânes des spectres. Même les outils servant à monter le camp se révélaient très efficaces.
Au lieu de massacrer activement les ennemis, Eugene combattait en dégageant les points d’étranglement où les spectres s’agglutinaient.
À présent qu’il commandait, il devait faire la différence entre se jeter dans la mêlée pour massacrer cent ennemis à lui seul et préserver la formation de ses alliés.
Le fléau à long manche était l’arme montée idéale pour commander depuis l’arrière tout en lançant de puissantes attaques.
« À la Maison des Chevaliers, toutes les rumeurs que j’entendais parlaient d’épées et de lances. »
Haind découvrait enfin quel genre de chevalier il servait et le dévisageait, stupéfait.
Crac !
Clac !
Au combat, Eugene ressemblait à une tempête noire ayant pris la forme d’un chevalier.
Il a dû y aller très doucement avec moi lors de notre duel à la Maison des Chevaliers.
Haind admirait la puissance du chevalier qu’il servait, tout en éprouvant une pointe de déception.
L’épée forgée à l’Éther qu’il espérait voir à l’œuvre n’avait pas servi. C’était une épée que tous ceux qui s’entraînaient à manier une lame auraient voulu brandir, même au prix de leur vie.
Pourtant, elle restait à la ceinture d’Eugene, sans montrer la moindre intention de quitter son fourreau.
« Ô vies affamées de la nature sauvage. Je vous promets de la nourriture. Pour plus de graines et une plus grande abondance, entravez les pas de nos ennemis ! »
Quand Varda eut achevé son sort, les spectres qui hurlaient devant les mercenaires vacillèrent tous en même temps.
Des mauvaises herbes et des lianes jaillirent du sol sous leurs pieds et s’enroulèrent autour de leurs chevilles et de leurs jambes.
« M-Mais qu’est-ce que c’est ? »
« Pas de panique, tenez vos positions ! Notre mage les a entravés ! »
Les mercenaires se calmèrent au cri de Haind.
Les spectres avaient si peu d’intelligence qu’ils semblaient même prendre pour des ennemis les broussailles qui leur enserraient les jambes.
Hiiii !
Grincement !
Ils se penchèrent pour attaquer les broussailles accrochées à leur corps, laissant les mercenaires devant eux.
« Maintenant ! »
Tous abattirent leurs armes et leurs boucliers de toutes leurs forces. Des spectres au crâne fracassé tombèrent de toutes parts.
« Impressionnant, mage ! »
Les mercenaires firent l’éloge de Varda.
Les mercenaires ordinaires voyaient rarement de la magie, et encore moins une magie qui les aidait si directement au combat. Ils avaient l’impression d’avoir reçu la bénédiction des dieux.
Plusieurs spectres tombés à terre ne parvenaient même pas à se relever, entravés par des lianes fraîchement poussées.
Un mercenaire, qui tenait à deux mains des marteaux servant à monter les tentes, s’approcha pour en achever un.
« Donovan ! Recule ! »
Au cri du capitaine, le mercenaire bondit aussitôt en arrière.
Fwoosh !
Une énorme main balaya l’endroit où il se trouvait un instant plus tôt. Une créature musclée avait jailli des broussailles voisines et lancé son bras.
« Une goule aussi… »
Le capitaine des mercenaires gémit en reconnaissant le nouvel ennemi.
Les goules étaient des créatures qui s’engendraient elles-mêmes à partir d’amas de cadavres enchevêtrés, des êtres maléfiques à moitié morts-vivants, à moitié vivants.
Elles dépassaient largement la taille de la plupart des mercenaires, et leurs doigts et leurs ongles soudés évoquaient dix dagues.
Mais c’était leur rugissement qui les rendait vraiment redoutables.
Grrrrrrrr !
La voix d’une goule portait une faible malédiction. Elle ne pouvait pas blesser physiquement quelqu’un, mais elle suscitait une peur intense.
Comme cette peur venait du surnaturel, même un chevalier aguerri pouvait la ressentir sans un moyen de s’en prémunir par la magie.
« Argh… »
Les boucliers des mercenaires chevronnés se mirent à trembler et s’abaissèrent lentement.
« Reprenez-vous ! Gardez vos boucliers levés ! »
Haind les encouragea en faisant tournoyer son arme, bien que ses bras et son cou fussent eux aussi couverts de chair de poule.
« … ! »
À cet instant, le pelage blanc de Homi, qui fracassait des spectres avec un marteau de guerre, se hérissa. Ses yeux adorables s’embrasèrent et ses pupilles se rétrécirent en fentes verticales.
La chaleur du combat et le péril de ses compagnons réveillèrent quelque chose enfoui au plus profond des instincts de Homi. Elle rejeta la tête en arrière.
« Aouuuuuuu ! »
Contrairement au rugissement sinistre de la goule, un hurlement clair et majestueux résonna à travers le monde.
Les mercenaires sentirent la peur qui leur étreignait le cœur se dissiper entièrement.
Raaaargh !
La goule furieuse rugit de nouveau, mais cette fois, son cri resta sans effet.
On aurait dit que le cri de Homi avait recouvert le cœur des mercenaires. Plus aucune énergie sinistre ne pouvait les ébranler.
« Je sens le souffle de l’écuyère traverser mon cœur. »
Un mercenaire prononça ces mots d’une voix tremblante.
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