Chapitre 59
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 59 : Marée spirituelle (1)
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À mesure qu’ils approchaient du nord de Roman, les foules qu’ils croisaient se faisaient plus diverses.
Chaque fois qu’Eugene rencontrait des marchands, il échangeait avec eux contre des provisions. Quand des mercenaires le dévisageaient avec insolence et cherchaient à savoir s’ils pouvaient les dépouiller sans risque, il les rossait et leur prenait leur argent.
« Comment pourrai-je jamais vous rendre la pareille ? Que Dieu vous bénisse, messire chevalier. »
Chaque fois qu’il croisait un pèlerin âgé, Gopri lui revenait en mémoire et Eugene lui offrait au moins un repas chaud.
« Nous approchons du lieu dont je vous ai parlé. »
Haind prit la parole tandis que les plaines cédaient la place aux montagnes.
« Un sentier étroit traverse ces montagnes, et un avant-poste bien défendable s’y trouve. J’ai appris que des bandits l’ont récemment fortifié et qu’ils prélèvent un péage sur les voyageurs. »
Une palissade et des tours de guet bâties à flanc de montagne formaient une position particulièrement facile à défendre.
« Personne n’a essayé de les déloger ? »
« Le lieu ne relève de l’influence d’aucun seigneur en particulier et ne se trouve pas sur une grande route commerciale. Ils ont bien choisi leur emplacement. S’ils apprennent qu’une véritable force de soumission se rassemble, ils prendront la fuite. En attendant, ils interrogent soigneusement les voyageurs pour recueillir des renseignements et prélèvent leur péage. »
Rien ne garantissait même que des bandits s’y étaient réellement installés. Eugene comptait évaluer la situation, les combattre s’ils semblaient à sa portée et, dans le cas contraire, payer ou faire demi-tour.
Comme si le voyage n’avait aucune intention de leur faciliter la tâche, une barricade apparut bientôt devant eux, bloquant le col. Les voyageurs discutaient avec les gardes à l’entrée, payaient, puis passaient.
Des archers montaient la garde dans trois tours.
« Hein ? »
Quelque chose clochait. Plus Eugene s’approchait, moins ils ressemblaient aux bandits qu’il s’était imaginés.
C’étaient de beaux hommes et de belles femmes à la peau sombre et lisse, dans des tons bruns, gris charbon ou gris bleuté. Leurs oreilles étaient longues, et leur équipement, excellent.
« Messire Haind, les bandits dont on parle ne seraient-ils pas des Elfes noirs ? »
« … Non. »
Haind plissa les yeux, tout aussi perplexe.
En s’approchant, Eugene vit qu’on avait désarmé des humains et qu’on les avait forcés à s’agenouiller tout autour de la barricade.
« L’honorable Compagnie de mercenaires de la Main Noire nous a soumis, nous qui bloquions la route et extorquions de l’argent ! »
Un homme aux cheveux hirsutes, couvert de bleus, criait du haut d’une estrade.
« En récompense de ce magnifique service rendu gratuitement, ils ont accepté de ne prélever que la moitié de ce que nous extorquions auparavant ! »
Des huées fusèrent, suivies de pierres. L’homme aux cheveux hirsutes cria de douleur, mais continua de parler.
« V-Voyageurs ! Insultez-nous, à nous ! Tout ça, c’est parce que nous sommes des crapules ! »
Eugene se couvrit le visage en riant.
« Alors, ces salauds s’étaient installés ici avant de se faire écraser. »
Environ quatre-vingts Elfes noirs étaient visibles. Les voyageurs n’osaient pas les défier et payaient en silence.
Certains prisonniers arrachaient les flèches fichées dans la palissade et les postes de garde. D’autres les triaient en tas, selon leur état.
« Messire chevalier, comme vous le savez, la Compagnie de mercenaires de la Main Noire ne travaille pas gratuitement. Puisqu’elle a nettoyé le repaire des bandits, elle ne partira pas avant d’avoir récolté de quoi se satisfaire. »
Le capitaine des mercenaires espérait manifestement qu’Eugene se contenterait de payer le péage. Pourtant, ils n’osaient pas demander à un grand chevalier de baisser la tête, surtout que ceux d’en face n’étaient pas une armée noble, mais une simple compagnie de mercenaires.
« Nous devrions d’abord essayer de discuter. Je ne tiens pas à devoir une dette de sang à la Tribu de la Main Noire non plus. Ce ne sont pas des adversaires à prendre à la légère. »
Les mercenaires furent soulagés de voir que leur employeur ne foncerait pas tête baissée dans la bataille.
Armés d’arcs composites, les Elfes noirs étaient des faucheurs de vies sur le champ de bataille. Leurs armes déchaînaient une pluie de mort avec une puissance, une précision et une cadence de tir incomparables à celles des arbalètes des mercenaires.
Pourtant, le groupe d’Eugene n’eut pas à payer.
« Ah ?! »
Un Elfe noir qui montait la garde dans une tour de guet examina Eugene à plusieurs reprises, puis fit signe à ceux qui se trouvaient en contrebas.
« Seriez-vous messire Eugene, de Bonyard City ? »
Quand vint son tour, le chef d’escouade qui gardait l’entrée l’interrogea avec politesse.
« C’est exact. Avec Rex, j’ai soumis une bande de voleurs là-bas. »
« C’est un honneur de vous rencontrer. Nous avons beaucoup entendu parler de vous par le Jeune Maître Rex, lors du conseil tribal. Heureusement que nous vous avons reconnu avant de commettre quelque impolitesse. »
À peine Rex était-il rentré dans la tribu qu’il avait raconté ses aventures. Comme ils étaient dispersés aux quatre coins du monde, échanger des nouvelles à chaque rassemblement était une coutume essentielle.
Ils repéraient les factions avec lesquelles il valait la peine de nouer de bonnes relations, les ennemis auxquels il fallait rendre la monnaie de leur pièce, et les personnalités qu’il ne fallait jamais offenser. Eugene était un rare exemple de cette dernière catégorie.
« Un grand homme accompagné d’une écuyère femme-bête léopard des neiges et d’une mage elfe. Il a les cheveux noirs et les yeux bruns. Ne vous montrez jamais hostile envers ce chevalier. »
La plupart des membres de la Tribu de la Main Noire opérant hors de leur territoire avaient été informés de l’apparence d’Eugene.
« Nous pouvons donc simplement passer ? »
« Bien sûr. Mais si vous n’êtes pas pressé, nous aimerions vous recevoir. »
L’Elfe noir désigna une solide cabane en rondins. Elle avait d’abord servi de quartier aux officiers des mercenaires qui occupaient les lieux.
La Tribu de la Main Noire était composée de guerriers habiles, avec lesquels Eugene souhaitait lui aussi rester en bons termes. Puisqu’ils se montraient si accueillants, il n’avait aucune raison de refuser.
« Merci. J’accepte avec plaisir. »
« C’est toujours un plaisir d’accueillir un grand guerrier. »
Respecter les forts et mépriser les faibles était courant chez les guerriers de ce monde, mais les Elfes noirs poussaient ce principe à l’extrême.
On conduisit le groupe d’Eugene dans le vaste camp.
« J’aurais dû serrer Rex plus fort dans mes bras quand nous nous sommes quittés. Quel accueil attentionné ! »
« Ne fais pas ça. Tu tuerais Rex. »
Varda l’arrêta d’un air grave : le visage d’Eugene était trop sérieux pour qu’il plaisantât.
J’en ai déjà eu l’impression, mais c’est vraiment une armée.
Ceux qui montaient la garde tout en percevant le péage se tenaient parfaitement droits. Ils inspectaient chaque personne qui approchait de l’entrée, comme s’ils la fouillaient de fond en comble.
Dans le camp, tout le monde se déplaçait en faisant le moins de bruit possible, et même la discipline observée pendant les moments de repos était stricte. Ils semblaient prêts à passer à l’action à tout instant.
« C’est le chevalier qui a tué une bête magique à lui tout seul ? »
Beaucoup s’étiraient ou entraînaient leurs muscles. Au moins la moitié des exercices qu’ils pratiquaient étaient ceux qu’Eugene avait enseignés à Rex et à ses hommes.
« J’aimerais lui demander si ma posture est correcte. »
« Pourquoi ne pas lui poser la question ? J’ai entendu dire qu’il était très généreux. »
« Et si la capitaine Helga nous faisait fouetter pour ça ? »
Malgré leur bienveillance envers un homme fort, leur envie de parler d’exercices flottait presque dans l’air. Pourtant, leur discipline exemplaire les retenait tous.
Demandez ! Demandez-moi tout ce que vous voulez !
Loin de détester enseigner des exercices, Eugene y prenait plaisir. Dans ce monde, seuls Homi et les Elfes noirs partageaient cette joie avec lui.
« Par ici, je vous prie. »
« … »
« Quelque chose ne va pas ? »
« Non, rien. »
Pourtant, pas un seul d’entre eux ne posa de question avant qu’Eugene n’entre dans la grande cabane en rondins.
* * *
Eugene et Varda furent reçus avec les plus grands égards. Pour un repas pris en pleine nature, la table était garnie d’une belle variété de plats.
« Je n’aurais jamais cru pouvoir savourer un repas pareil dans un endroit comme celui-ci. »
« Nous avons acheté différentes choses aux marchands de passage. Nous en avons aussi reçu une partie en guise de péage. »
Helga, la capitaine qui commandait l’unité, lui répondit.
Elle était presque aussi grande qu’Eugene, lui arrivant juste sous les yeux, et possédait un corps tout aussi bien entraîné.
« Avez-vous déjà fini de gagner de l’argent à Roman ? »
« Mon unité, oui. Nous avons eu la chance de capturer le fils aîné d’une maison de marquis et de recevoir une récompense considérable. Les autres unités rentreront bientôt, elles aussi. »
« Avec l’hiver, les combats sont à l’arrêt et les occasions de gagner de l’argent se font rares. »
« C’est vrai. Mais il y a une raison plus importante. Le festival où se rassemblent toutes les tribus d’Elfes noirs va avoir lieu. C’est un événement capital, organisé une fois tous les quelques ans. La date a été fixée à la dernière minute, mais nous ne pouvons pas le manquer. »
Les peuples nomades, tels que les Elfes noirs et les centaures, organisaient parfois des rassemblements réunissant toutes leurs tribus.
Sans entretenir ne serait-ce qu’un faible lien entre eux, ils risquaient de se disloquer sous les courants impitoyables du monde.
Même si chacun survivait de son côté, au bout du compte, les leurs restaient les seuls sur qui ils pouvaient compter.
« Normalement, nous devrions retourner auprès de la tribu et y attendre, mais à la demande de l’invocateur qui voyage avec nous, nous devons d’abord nous arrêter quelque part. »
« Un invocateur ! »
Les yeux dorés de Varda brillèrent d’intérêt.
Les invocateurs étaient des personnes qui tiraient leur pouvoir de l’Autre Monde. Ils étaient si rares qu’on pouvait les qualifier de mages parmi les mages.
Il fallait un destin exceptionnel pour percevoir les mystères de ce monde. En percevoir d’un autre exigeait un destin plus exceptionnel encore.
La nature de la magie qu’ils pratiquaient pouvait facilement les faire passer pour des mages hérétiques. Voilà pourquoi ils préféraient le titre plus neutre d’« invocateur » à l’ancien terme de « nécromancien ».
« Pourriez-vous m’en dire davantage ? »
Helga hocha la tête, comme si elle attendait cette question.
« Justement, l’invocateur souhaitait lui aussi parler à messire Eugene. Si vous le voulez bien, rendez-vous dans sa chambre, au deuxième étage. »
« Ça tombe bien. »
Eugene était toujours curieux au sujet des mages. À part lui et Varda, les seuls qu’il avait rencontrés étaient le mage hérétique qu’il avait brièvement croisé et Decimus.
Varda eut l’air déçue. Il était d’usage de ne pas s’imposer à la légère quand un mage vous invitait, car les mages étaient sensibles aux visites impromptues.
« Comment s’appelle-t-il ? »
« Il s’appelle Marbas. »
* * *
Quand Eugene frappa à la porte du deuxième étage, une voix grave lui répondit depuis l’intérieur.
« Entrez. »
Quand Eugene ouvrit la porte, un homme vêtu d’une robe monastique sombre était assis sur une chaise.
Des médicaments et des bandages défaits reposaient sur la table. L’homme les écarta, dévoilant des brûlures sur ses poignets, ses bras et son cou.
« Enchanté de vous rencontrer. Je suis Eugene Mayer. »
« Pardonnez-moi de vous avoir fait venir, alors que vous êtes un invité de marque. Je ne m’attendais pas à votre visite et mon état m’empêche de me déplacer facilement. »
« Qu’y a-t-il de difficile pour un chevalier à gravir quelques marches ? »
L’homme semblait avoir au moins soixante ans. Ses brûlures et sa voix puissante rendaient son âge exact difficile à deviner.
Son visage, dissimulé dans l’ombre de sa capuche, portait de légères brûlures, mais ses oreilles étaient intactes. Comme celles d’Eugene, elles étaient ordinaires et non pointues.
« Vous êtes humain. »
« On ne peut pas former des mages à volonté, alors il faut les faire venir d’ailleurs. Et inutile d’être aussi cérémonieux. Ne sommes-nous pas des compagnons qui avons tous deux foulé les mêmes mystères ? »
Fidèle à sa nature d’invocateur, Marbas reconnut aussitôt qu’Eugene maniait le pouvoir de l’Autre Monde.
« Je préfère m’exprimer ainsi. »
Marbas était assez puissant pour que même le centurion elfe noir, pourtant fier, s’adressât à lui avec déférence en l’appelant seigneur Marbas. Il y avait aussi chez lui quelque chose qui rappelait à Eugene son maître, Gopri.
« J’ai appris que cette unité se déplaçait à votre demande. »
« J’avais une affaire à régler dans des ruines près de la ville de Velles. Je m’intéresse également beaucoup au Château ambulant que recherche l’Empereur de Roman. »
« Vous ne prenez pas un peu trop votre temps ? Pendant que vous percevez des péages ici, les ruines risquent d’être fouillées. »
« Je suis un mercenaire à leur service, pas leur commandant. Même si j’ai rendu plusieurs grands services à la tribu, je ne peux tout de même pas exiger n’importe quoi. »
Marbas avait clairement conscience de sa position. Un mage incapable de le comprendre et qui se montrait arrogant finirait un jour poignardé dans le dos.
« Même si des chevaliers se sont rendus dans les ruines, ils n’y auront rien trouvé de remarquable. »
Le groupe de Varden avait fouillé les ruines en profondeur, mais leur véritable pouvoir ne s’était révélé qu’après l’arrivée d’Eugene. Marbas n’avait donc aucune raison de s’inquiéter.
« C’est vrai. Même en se dépêchant, il leur faudrait plus de temps pour faire deux allers-retours depuis le fief de l’Empereur que pour rejoindre les ruines d’ici. »
Marbas pointa un doigt vers la poitrine d’Eugene.
« Au bout du compte, j’ai bien fait d’attendre ici. Ce que je voulais m’est tombé tout cuit dans les mains. »
« … ! »
Cette remarque était tombée de nulle part.
« On dirait que vous avez déjà visité les ruines. La relique que vous possédez semble en provenir. »
Eugene comprit d’instinct qu’il était inutile de nier. L’homme qui se tenait devant lui était absolument sûr de ce qu’il avançait.
« Comment l’avez-vous su ? »
« Inutile de vous méfier. Je n’ai pas l’intention de bafouer les règles de l’hospitalité envers quelqu’un que la tribu tient en si haute estime. Pour être honnête, si j’essayais de vous défier, je crois que je finirais avec le cou brisé. »
Marbas prononça ces mots avec la même assurance que tout à l’heure. Cette franchise, au moins, rassura Eugene.
« Je le jure sur ma magie. Je veux seulement voir de quelle sorte de relique il s’agit. »
À présent qu’Eugene était lui-même un mage, il comprenait bien le poids d’un tel serment.
Il sortit la clé d’or de ses vêtements et la posa sur la table, entre eux.
« Une clé. Elle ne paie peut-être pas de mine, mais pourrait bien être le plus important de tous les trésors. »
« Vous n’avez toujours pas répondu à ma question. Comment avez-vous su que j’avais visité ces ruines et en avais rapporté un butin ? »
« Je l’ai senti. »
Marbas tapota son propre nez.
« Je suis un invocateur. Dans la fougue irréfléchie de ma jeunesse, j’ai un jour dépassé mes limites en tentant de sonder les profondeurs de l’Autre Monde. Cette imprudence m’a coûté cher. »
Quand Marbas retroussa la manche de sa robe, ses brûlures apparurent, comme si des dizaines de serpents de feu s’étaient glissés sur sa peau.
« Je me suis penché trop loin au-dessus d’un puits où l’Enfer avait pris ses quartiers. J’ai ainsi fait l’expérience des flammes de l’Enfer de mon vivant. Ce n’est pas une façon de parler. »
« Je comprends ce que vous voulez dire. »
« Ceux qui suivent la même voie comprennent vite. »
Une force terrifiante, à l’opposé même de l’Eucharistie dont Eugene se servait, devait être à l’origine des brûlures qui déchiraient le corps de Marbas.
« Grâce à cette expérience atroce, je peux parfaitement sentir l’Autre Monde. Je l’ai su dès que vous êtes entré dans cette maison avec cette clé. »
« Celui qui scrute l’abîme doit prendre garde à ce que l’abîme ne le scrute pas à son tour… C’est cela ? »
« De belles paroles. Elles me vont à merveille. Si seulement je les avais connues dans ma jeunesse. »
Marbas sourit et hocha la tête en entendant Eugene reprendre les mots de Nietzsche à sa façon.
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