Chapitre 54
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 54 : L’oiseau qu’on ne peut mettre en cage (2)
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« Le village est-il sous contrôle ? »
Par voie terrestre, il jouxtait les territoires de quatre maisons nobles. Par voie fluviale, il était entouré d’un nombre incalculable de factions.
« Pour l’instant, oui. Mais nous ne pourrons pas le garder indéfiniment en nous reposant sur notre seul nom. »
Même l’empereur n’avait guère de pouvoir au-delà de son fief ; un comte n’aurait donc pas fait exception.
« C’est trop loin pour qu’on puisse le protéger, mais trop précieux pour qu’on l’abandonne. »
« Ce n’est pas une question de profit. Que se passerait-il si nous négligions un fief acquis il y a seulement un an ? »
« Nous serions dans une situation délicate si d’autres tentaient ensuite de revendiquer un fief dont les droits de succession n’auraient pas été réglés. »
*Vous n’êtes même pas capables de gérer les terres que vous avez acquises la dernière fois. Qu’est-ce qui vous fait croire que vous pouvez en prendre davantage ?*
Si des nobles rivaux les attaquaient en avançant cet argument, ils n’auraient rien à répondre.
Le comte avait besoin d’un seigneur compétent, capable de protéger un lieu éloigné de manière autonome et sans grand soutien.
« Si vous acceptez ce fief, je vous dispenserai de l’obligation de répondre aux convocations. »
« Vous êtes sûr que cela ne posera pas de problème ? »
« C’est loin. Même si je vous convoquais, il vous serait difficile de faire tout ce chemin. Et nous ne pourrions pas vous venir en aide si vous étiez en danger. »
« C’est vrai. »
Un contrat de vassalité était un accord avantageux pour les deux parties. Un seigneur avait le droit de convoquer son vassal, mais aussi le devoir de le protéger contre les dangers qu’il ne pouvait affronter seul.
C’était bien sûr le point de vue objectif. Pour le comte qui lui accordait un fief, il s’agissait assurément d’une concession considérable.
« C’est une décision importante. Vous n’avez pas besoin de répondre tout de suite. »
« Non. J’ai déjà pris ma décision. »
« Vous voulez Northfork, n’est-ce pas ? »
« Comment l’avez-vous deviné ? »
Le comte Morad eut un léger sourire.
« Un oiseau de proie ne se laisse pas enfermer dans une cage. Je me suis dit que vous préféreriez un endroit plein de promesses et de dangers à quelques paisibles villages. »
« Je vous en suis simplement reconnaissant. »
« À l’avenir, vous serez amené à traiter avec de nombreuses factions, mais n’oubliez pas de privilégier vos liens avec notre maison. Pour le moment, cela suffira. »
* * *
Après avoir entendu Eugene lui expliquer la situation, Varda hocha la tête.
« Ce n’est pas un mauvais choix. Le comte est un allié de poids, mais être trop étroitement lié à lui serait gênant. »
Une relation de vassalité ressemblait beaucoup à un contrat de mercenariat. Elle reposait essentiellement sur l’ordre de mobilisation qu’un seigneur donnait en cas d’urgence. Sans cette obligation, les quelques autres devoirs n’avaient guère d’importance.
« Vous serez pratiquement un seigneur indépendant, ce qui vous permettra d’entretenir plus facilement des relations avec les gens du coin. »
« À ceux qui souhaitent se rapprocher de la Maison Morad, je pourrai rappeler que je suis son vassal. À ceux que cela rend méfiants, je pourrai faire remarquer que je ne suis pas tenu de répondre aux convocations. »
Il pouvait sembler commode de changer ainsi de discours, mais les liens de vassalité n’avaient jamais été absolus.
Le vicomte Baldwin, qui avait permis au gros des troupes de battre en retraite sans encombre depuis Goldford, avait d’abord servi une autre maison avant de changer de bannière. Les nobles concluaient sans cesse des contrats avec plusieurs seigneurs.
« Si les choses se passent bien, le comte pourra même nouer des liens avec les maisons du Nord par votre intermédiaire. »
« … C’est une perspective bien lointaine. Je ne suis encore qu’un chevalier à la tête d’une force insignifiante. »
Eugene soupçonnait tout de même le comte d’avoir de telles attentes. Après tout, il tenait fermement l’ouest sous son contrôle.
Par la suite, Eugene partit recruter des mercenaires pour former une nouvelle unité. Nombre d’entre eux avaient quitté le Château de Cordon et Goldford ; il n’eut donc que l’embarras du choix.
« Combien en voulez-vous ? Vous avez gagné une belle somme, vous pouvez vous permettre d’en prendre quelques-uns de plus. »
« Je veux former une troupe d’élite. Il deviendrait difficile de les ravitailler si les effectifs étaient trop importants. »
Il reconstitua son unité avec une quarantaine de cavaliers.
*Quand il s’agit de chasser des monstres dangereux, je dois de toute façon intervenir moi-même.*
Quels que fussent leur expérience et leur équipement, les mercenaires restaient des mercenaires. À moins d’être chevaliers, ils n’avaient pas les moyens de se tenir aux côtés d’Eugene pour affronter des monstres.
Il serait plus efficace de les faire chevaucher et harceler l’ennemi avec de nombreuses armes à distance. S’ils avaient de la chance et touchaient un œil, tant mieux.
Suivant cette doctrine, il équipa la plupart de ses hommes d’arbalètes à levier.
« J’ai mis de côté les prises de guerre du Château de Cordon qui étaient encore en bon état. »
« Elles ont été bien entretenues. Vous nous les prêtez vraiment ? »
« Je vous les avance. Vous me rembourserez quand cela vous arrangera. »
« Merci ! »
Les mercenaires acceptèrent avec enthousiasme. Leur corps était leur capital, et les armes à distance leurs meilleures alliées. Les tireurs les plus doués reçurent même des dispositifs de rechargement montés, qui coûtaient fort cher.
* * *
« Un chevalier ordinaire aurait accepté les villages plus à l’intérieur des terres. Il aurait voulu mener grand train en seigneur d’un endroit confortable et rester près de Père. »
Roxanne avait l’air de s’être attendue à ce qu’Eugene choisisse Northfork.
« J’avais même trouvé un intendant local au cas où, mais je vais devoir lui annoncer qu’il n’aura pas le poste. Il doit être fou de joie. Je me demande s’il versera quelques larmes. »
Quand le tigre n’est pas là, le renard est roi. En l’absence de seigneur, l’intendant exerçait un pouvoir absolu. C’était le poste le plus élevé qu’un roturier engagé dans la voie administrative pouvait espérer atteindre.
« Félicitations pour votre nomination comme seigneur du château et commandant. »
« Comme commandant, ce ne sera que temporaire, jusqu’au retour de mon idiot de frère. »
Roxanne avait pris la tête de l’armée autrefois menée par Timothy.
Le comte Morad n’était pas dépourvu de talent militaire, mais ses véritables points forts étaient la diplomatie et l’administration intérieure. Pour donner de l’expérience à ses enfants, il se consacrait surtout à l’approvisionnement et à l’envoi de troupes depuis l’arrière.
« À en juger par l’attitude des vassaux et du comte Morad, ils n’ont pas l’air particulièrement pressés de faire revenir Timothy. »
« C’est le fils aîné de la famille, alors ils le récupéreront pour sauver les apparences. Ils ne négocieront simplement pas en position de faiblesse. Ils ne veulent pas s’incliner devant ces salauds de Duran. »
Une délégation s’était déjà présentée une fois.
« Il n’existe aucun précédent où l’on échange un otage contre un château. Exiger le Château de Cordon est excessif. »
« Votre héritier est entre nos mains. Vous n’avez pas peur de nous parler ainsi ? »
« Nous avons confiance en l’honneur de la Maison Duran. Vous ne feriez tout de même pas de mal à un noble sous prétexte que les négociations ne vous conviennent pas ? »
« Imaginez l’humiliation et les souffrances de Timothy, prisonnier en territoire ennemi. »
« Lui aussi tiendra bon en pensant à l’avenir de sa famille. Nous sommes tous unis et croyons en la force de caractère de Timothy. »
« … »
Les émissaires Duran n’eurent d’autre choix que de repartir, furieux face à l’assurance de la Maison Morad dans les négociations.
En réalité, Timothy était gardé en sécurité. Malgré l’hostilité entre les deux maisons, il constituait leur meilleur moyen de pression. C’était aussi le seul gain que la Maison Duran avait tiré de cette guerre.
« Que la bénédiction de la Déesse vous accompagne sur votre route. »
La poignée de main qu’Eugene échangea avec Roxanne pour prendre congé n’avait rien à envier à celle d’un chevalier.
* * *
« Vous êtes sûrs de ne pas vouloir retourner à Bonyard City ? »
Eugene posa la question aux mercenaires qui l’accompagnaient depuis le début.
Il n’était pas facile de quitter un endroit où l’on s’était fait un nom pendant des années, surtout une ville agréable comme Bonyard City.
« Si ce n’est pas maintenant, quand est-ce qu’on s’échappera de ce trou perdu ? »
« On devrait aller nager dans des eaux plus vastes. »
Les mercenaires qui restaient avaient encore faim de nouvelles aventures. Leur solde n’était jamais en retard, ils étaient bien traités et remportaient toutes les batailles. Ils n’avaient aucune raison de partir.
Ils étaient aussi curieux. Jusqu’où irait ce chevalier qui menait ses hommes en première ligne, son manteau noir flottant au vent ?
S’ils étaient encore à ses côtés lorsque ce jour viendrait, quels spectacles s’offriraient à eux ? Ils voulaient tous le découvrir.
Ce sentiment se renforçait encore à l’heure des repas. Avec moins d’hommes dans le groupe, il était possible de leur fournir une nourriture plus consistante.
« Je suis plus tranquille quand je veille moi-même à tout ce que mangent mes hommes. »
Quand il menait une centaine d’hommes, y compris ceux que la Maison Morad lui avait prêtés, ils devaient se contenter des repas fournis par les marchands chargés du ravitaillement.
« Les raisins peuvent être aussi sucrés que ça ? »
« Hé, Hoffman ! Mange-les un par un ! Comment tu fais pour engloutir le quart de la grappe à chaque fois que tu en mets un dans ta bouche ? »
Un mercenaire, qui goûtait pour la première fois des raisins frais, s’exclama de surprise. Jusque-là, ils n’avaient bu de temps à autre que du vin de piètre qualité.
À une époque où la conservation au frais et la distribution étaient rudimentaires, les raisins frais étaient un mets rare, réservé aux nobles fortunés. Invité de marque de la Maison Morad pendant la saison des récoltes, Eugene en avait reçu gratuitement plusieurs caisses.
« Vous êtes un chevalier bien étrange, autant par votre force que par votre caractère. »
« N’est-il pas normal de vouloir que ses hommes savourent de bons repas ? »
« C’est une noble vertu. Mais d’ordinaire, on leur jette seulement ce qui reste après s’être offert toutes sortes de plaisirs. »
Ainsi, une petite armée, mais soudée, prit la route du nord.
Boum, boum, boum, boum.
Le vacarme était assourdissant : tant de soldats en armure lourde chevauchaient derrière lui. Plus que le fief qu’il avait reçu, c’étaient les sabots résonnant dans son dos qui firent prendre à Eugene la mesure de sa réussite.
« Ah ! »
« Redresse le dos. Garde les jambes bien fermes. »
« Ouh là ! »
« Ne tire pas sur les rênes n’importe comment ! C’est encore plus dangereux quand tu paniques ! »
Ceux qui ne savaient pas monter à cheval s’entraînaient sérieusement. Eugene leur avait donné l’ordre de le faire parce qu’ils voyageaient avec plusieurs chevaux de réserve, et tous s’appliquaient aux leçons.
Ils n’auraient jamais pu profiter d’une telle occasion s’ils n’étaient pas au service d’Eugene. Savoir monter à cheval leur serait aussi utile lorsqu’ils quitteraient le mercenariat pour chercher du travail auprès d’une compagnie marchande ou de la garde d’une ville.
*Ils ne seront pas prêts à combattre à cheval, mais même pour marcher, ce sera bien mieux.*
L’arrivée de nombreux cavaliers leur permit aussi de se procurer plus facilement de la nourriture en chassant.
Hiiii !
Des carreaux fusèrent de toutes parts et un sanglier s’effondra.
Tandis que les mercenaires le suspendaient à un arbre voisin, Eugene tira un poignard. Il faisait partie du butin qu’il avait récupéré sur l’autel du mage hérétique pendant la traque des bandits.
« Ce n’est pas un travail pour vous, monsieur. Laissez-nous faire. »
Les mercenaires, surpris, tentèrent de l’arrêter.
« Ce n’est rien. Je veux mettre le poignard magique à l’épreuve. »
« C’est une arme magique ? Elle a l’air exceptionnelle, en effet. »
Même des mercenaires sans instruction voyaient bien qu’un poignard utilisé lors d’un rituel sacrificiel avait quelque chose de particulier.
Il était indispensable de vider l’animal de son sang pour éliminer le goût fort de sa viande. Le mieux était de le saigner tant que son cœur battait encore. L’opération était moins efficace lorsque l’animal était déjà mort, comme c’était le cas ici.
Mais qu’arriverait-il si la magie de saignée fonctionnait ?
Flic.
Eugene trancha l’artère du sanglier mort, et le sang se mit à couler à flots.
« Waouh. Ça le vide vraiment bien. »
Tous les mercenaires qui servaient Eugene avaient de l’expérience dans la chasse, qu’ils s’en soient chargés eux-mêmes ou qu’ils aient aidé un chevalier. Ils pouvaient donc constater que la saignée se déroulait bien mieux que d’habitude.
« Hmm. »
Eugene, quant à lui, sentit le flux magique s’activer dans le poignard dès qu’il trancha la chair. Il eut l’impression que l’arme cachait un autre secret, au-delà de sa capacité à provoquer une hémorragie.
Il fit tourner le poignard dans sa main, puis suivit son instinct et l’enfonça dans le cœur du sanglier.
Clac !
Thump !
La lame s’enfonça, et le cœur sans vie frémit, vibrant sous l’effet du sortilège. La magie du poignard venait de se muer en une main invisible qui l’empoignait.
Flac !
« Houla ! »
Les mercenaires qui observaient la scène reculèrent en hâte.
Boum ! Boum ! Boum !
Comme une main magique qui pratiquait un massage cardiaque, le sort força le cœur mort à battre. Le sang se rua dans les veines du sanglier et se répandit sur le sol.
« Ah. C’est donc comme ça qu’on s’en sert. »
Ayant découvert le véritable usage du poignard de saignée, Eugene le lâcha.
Il n’y avait pas que son instinct de guerrier pour lui souffler des conseils.
Le sang hérité de sa mère lui murmurait lui aussi des conseils magiques chaque fois qu’il était confronté à un mystère.
En voyant le chevalier manier sans hésiter un objet magique, les mercenaires nouvellement recrutés le craignirent davantage encore.
« Vous n’avez pas l’intention de prendre des chevaliers à votre service ? »
« J’ai bien regardé, mais personne n’a retenu mon attention. Ceux qui sont utiles ont déjà un seigneur, et recruter au hasard des chevaliers dont on ne connaît pas les capacités coûterait trop cher. »
La solde de deux ou trois chevaliers équivalait à celle de tous les mercenaires qu’Eugene commandait actuellement. Même pour lui, qui était désormais fortuné, la somme était à donner le vertige.
« Pour l’instant, ma puissance offensive suffit à elle seule. Je préfère avoir davantage de mercenaires obéissants. Tenir un bouclier et encaisser les coups ou presser la détente d’une arbalète, c’est pareil, qu’on soit chevalier ou mercenaire. »
« Ce n’est pas tout à fait faux. »
Après avoir vu Eugene vaincre le wendigo, le croquemitaine et les bandits, Varda avait du mal à le contredire.
« Vous devez tout de même prendre conscience de votre position de seigneur. Dans une négociation, ce n’est pas du tout la même chose d’avoir des mercenaires ou des chevaliers derrière soi. »
« Merci pour le conseil. »
Même s’il ne pouvait pas suivre ce conseil immédiatement, Eugene ne perdait rien à le garder en tête.
« Je prendrai une décision une fois à Northfork, après avoir évalué les revenus du fief. »
Les dépenses régulières, même lorsqu’on ne faisait rien, devaient rester dans les limites des revenus fixes.
Il était courant que les nobles de ces contrées vivent endettés, mais Eugene ne voulait pas passer le moindre instant dans la peau d’un débiteur.
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