Chapitre 53
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 53 : L’oiseau qu’on ne peut mettre en cage (1)
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Les émissaires étaient terrifiés tandis que le commandant de la garnison fonçait vers eux, hurlant des paroles incompréhensibles dans ses derniers instants.
« Q-Qu’est-ce que c’est que ça ?! »
« Poussez-vous ! »
Crac !
Le commandant de la garnison s’écrasa lourdement au sol, soulevant un immense nuage de poussière.
L’ordre de partir était sans équivoque, même un imbécile l’aurait compris. Les émissaires n’eurent d’autre choix que de s’en aller, les épaules basses.
Ils tremblaient en imaginant le châtiment qui les attendait à leur retour. Les négociations étaient vouées à l’échec depuis le début, mais le chef de la Maison Duran n’était pas du genre à en tenir compte.
« Enfin, c’est terminé. »
Roxanne s’étira, l’air soulagé. Elle posa les talons, et ses bottes de fer résonnèrent clairement.
« Je me demandais pourquoi tu ne les avais pas tués tout de suite. »
« Ils devraient être reconnaissants, non ? Ils sont morts sans trop souffrir. »
« C’est vrai. »
Un autre seigneur aurait ordonné une exécution bien plus lente et douloureuse.
Une fois les préparatifs d’après-bataille achevés, Roxanne laissa sur place suffisamment de gardes et de provisions pour un an, puis regagna le château principal.
L’ambiance était au beau fixe à Goldhill. Les chevaliers et les soldats fidèles à la Maison Morad étaient indemnes, et ils avaient pris le Château de Cordon, qui leur avait longtemps été une épine dans le pied.
« Déposez les sacs de sel ici ! »
« Quand les flèches et les carreaux arriveront-ils ? »
« Les artisans chargés des fortifications seront là dans une semaine ! »
Les provisions et les ouvriers destinés au Château de Cordon affluaient, et Goldhill accueillait plus de visiteurs qu’avant la guerre.
Ils n’avaient réussi à prendre le château que de justesse, grâce au blocus des provisions imposé par Roxanne et à l’imprévisible Eugene.
Une fois ses défenses renforcées et ses réserves de nourriture constituées, la Maison Duran n’aurait aucun moyen de le reprendre.
* * *
Eugene, qui avait le plus contribué à la chute du château, eut le droit de réclamer le butin le plus précieux. La Maison Morad le lui acheta à bon prix.
« J’ai entendu dire que certains mercenaires qui vous accompagnaient étaient partis. »
Varda s’adressa à Eugene, qui souriait devant son sac rempli de pièces d’or.
« Ils ont reçu les salaires qu’ils avaient accumulés, leur part du butin et une récompense spéciale pour le siège. Un bon nombre d’entre eux ont gagné une belle somme. Beaucoup ne renouvellent pas leur contrat et comptent retourner à Bonyard City pour s’y installer. »
« Il y a des choses que même la loyauté ne peut retenir. »
Le plus grand souhait d’un mercenaire était de pouvoir s’allonger dans un lit, en sécurité, et fermer les yeux au terme de sa vie. D’innombrables personnes choisissaient la paix quand l’occasion se présentait.
Ils n’abandonnaient pas immédiatement le métier de mercenaire pour autant. Avec quelques économies de côté, il leur suffirait de gagner un peu d’argent en montant la garde ou en acceptant des petits boulots dans une ville prospère.
« Ils sont sages. Les gens ordinaires que le destin n’a pas choisis ont tout intérêt à vivre en se salissant les mains, de sueur ou de terre. »
« Un guerrier compétent, ce n’est pas quelqu’un qui se bat bien. C’est quelqu’un qui sait reconnaître le moment où la chance tourne. »
« Vous tenez ça de messire Gopri ? C’est une maxime qui convient mieux aux mercenaires qu’à quiconque. »
Les mercenaires que la Maison Morad avait affectés à Eugene pour la soumission de Richwood étaient eux aussi partis. Il n’en restait que quinze à ses côtés.
Plus de mercenaires que prévu avaient quitté le groupe : les plus âgés pour prendre leur retraite, les plus jeunes pour fonder une famille.
Ceux qui avaient décidé de partir semblaient craindre de déplaire à Eugene.
« Je suis désolé de vous l’annoncer, messire chevalier. »
« Ne le soyez pas. Merci pour tout, et je vous souhaite une vie paisible. Si je passe un jour par Bonyard City, j’espère que nous nous reverrons. »
Eugene leur adressa ses vœux les plus sincères en prenant congé des mercenaires.
Je ne retiens pas ceux qui souhaitent quitter le champ de bataille.
Il s’était fait cette promesse dès le jour où il était devenu chevalier. Lui-même ne semblait toutefois pas près d’échapper au destin de chevalier errant sur les champs de bataille.
* * *
La Maison Morad, célèbre à Roman pour ses liens avec la Faction du Ruisseau limpide, était profondément pieuse.
À son retour de mission, qu’elle avait menée à bien, Roxanne se rendit au temple. Après s’être baignée et purifiée, elle revêtit un chiton dorique blanc, puis s’agenouilla devant la statue de la déesse.
« Déesse, que votre sagesse accompagne mon épée sur les champs de bataille à venir… »
Derrière elle, plusieurs novices prêtresses de son âge s’agenouillèrent.
Hum. C’est bien mieux que les offices de l’Église de l’Absolu.
Telle fut l’impression d’Eugene tandis qu’il priait parmi elles.
Adolescent, il avait trouvé pénible de prier longuement au milieu de dizaines de moines, tous des hommes, qui sentaient le renfermé.
En revanche, assister à un court office assis près de jeunes femmes qui sentaient le savon était une expérience agréable.
« Je vais prier avant de voir mon père. Je devrais rendre grâce pour notre victoire. »
« Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais me joindre à vous. »
« Vraiment ? »
Roxanne accepta volontiers cette proposition inattendue.
Lorsque sa prière prit fin, Eugene prit à son tour la parole.
« Déesse miséricordieuse. »
« … ! »
Tout le monde parut surpris lorsque Eugene, qu’ils croyaient venu seulement assister à l’office, se mit à prier.
« Accordez-moi la force d’écraser l’ennemi, ainsi que celle de rebâtir les terres dévastées. Permettez-moi de faire miennes ces deux vertus, en parfait équilibre… »
Les mots qu’Eugene récita redoublèrent leur étonnement. Ils ne s’étaient pas attendus à ce qu’il connaisse ne serait-ce que les rudiments de la doctrine. La plupart des chevaliers ne se tournaient vers les dieux que sur le champ de bataille et trouvaient l’étude de la foi d’un ennui insupportable.
« C’était une très belle prière, messire chevalier. »
« La déesse sera certainement touchée par cette offrande plus généreuse qu’à l’accoutumée. »
Les prêtresses adressèrent à Eugene des regards chaleureux.
« Vous m’avez dit avoir vécu dans un monastère, et vous êtes vraiment différent. Je me demandais si vous ne faisiez ça que pour moi. »
« Non. Lady Roxanne était si pieuse que la regarder m’a suffi à me sentir purifié. »
« La flatterie ne vous va pas. »
Roxanne ricana et tapota l’épaule d’Eugene. Elle n’avait pourtant pas l’air le moins du monde mécontente.
L’office terminé, ils se dirigèrent tous deux vers la salle de stratégie. La guerre faisait toujours rage, et les vassaux qui avaient battu en retraite discutaient de la suite des opérations.
« Roxanne. »
« Oui, comte ? »
« Le rapport que tu m’as envoyé sur la chute du château. Es-tu certaine de n’avoir rien exagéré, pas même d’un pouce ? »
« … Oui. »
Roxanne ne put répondre tout de suite. L’expression étrange de son père, qu’elle ne lui avait jamais vue, faillit la faire rire.
« J’aimerais voir ce bélier que tu as utilisé pour prendre le château. »
« Malheureusement, on l’a démonté pour en faire une porte. L’ancienne était trop endommagée pour être réutilisée. »
« … Je vois. Tu as bien travaillé. »
Roxanne recroquevilla les orteils pour maîtriser son expression, tandis que le comte revint au sujet initial.
« Notre défaite à Goldford est regrettable, mais la prise du Château de Cordon est une victoire importante. Notre véritable ennemi n’est pas l’empereur, mais la Maison Duran. Ils doivent avoir l’impression d’avoir une épine dans la gorge chaque jour qui passe. »
Le comte tendit à Roxanne un marqueur portant les armoiries de la famille.
« Place-le de ta main sur le Château de Cordon. Il est à présent ton fief. »
« ! »
Stupéfaite, Roxanne posa délicatement le marqueur sur la carte.
Sa population et sa production étaient faibles, mais elle venait de recevoir un emplacement stratégique qui bénéficierait du soutien considérable de la maison principale. Même si Timothy réintégrait la famille, il ne pourrait plus traiter Roxanne à la légère.
« Désormais, notre armée passera par cet endroit plus que par tout autre. J’espère que tu sauras bien le gérer. »
« Je ferai de mon mieux jusqu’au jour où la Maison Duran s’agenouillera. »
Le comte se tourna vers un autre homme qui s’était distingué.
« Vicomte Baldwin, merci d’avoir rallié l’armée et mené sa retraite avec si peu de pertes, malgré cette crise. »
« Ce n’était que mon devoir de vassal, comte. »
Le représentant des vassaux, qui avait réussi à s’échapper en forçant rapidement le passage en un point précis, salua militairement. Sans sa décision rapide, les pertes auraient été bien plus lourdes.
« Je ne mérite pas vos louanges après avoir fui la défaite. Punissez-moi d’avoir échoué à sauver lord Timothy. »
« Celui qui mérite une punition, c’est le commandant qui s’est fait capturer dès le début, pas vous. Vous avez obtenu le meilleur résultat possible après avoir pris le commandement si brusquement. Ne reparlez plus de cette affaire. »
Le comte ne mentionna son fils qu’une seule fois.
« Préparez les mesures nécessaires pour assurer le retour de Timothy. »
Durant la brève absence du comte, les nobles discutèrent du retour de l’héritier de la maison. Le plus étonnant, c’était qu’aucun d’eux ne semblait inquiet ou préoccupé.
« N’est-ce pas une somme excessive ? »
« Il faut montrer suffisamment de bonne volonté pour que ces salauds de Duran acceptent un accord. Après tout, c’est le fils aîné de la grande Maison Morad. »
« C’est tout de même dommage de devoir céder autant. »
« Ils pourraient réclamer le Château de Cordon au lieu d’argent. »
« Soyez sérieux. Le comte refusera aussi. »
La conversation des vassaux ressemblait davantage à un marchandage autour de produits de luxe. On n’y décelait pas la moindre marque de respect ou d’inquiétude envers l’héritier.
Non, à vrai dire…
« On dirait qu’ils espèrent secrètement que Timothy subisse un mauvais sort aux mains de l’ennemi, non ? »
« Beaucoup d’entre eux veulent sans doute que Roxanne devienne l’héritière officielle tant qu’il en est encore temps. »
Varda sourit au murmure d’Eugene.
« Je pense la même chose. »
« Vous dites des choses effrayantes en souriant. »
« Si lady Roxanne devient l’héritière, ce sera le meilleur moyen pour vous d’avancer. Les gens ont toujours envie de prendre soin de ceux qui les ont soutenus dans les moments difficiles. »
Eugene était reconnaissant que la mage qu’il respectait veille sur lui, mais il en éprouvait aussi une certaine tristesse.
La gentille jeune femme qui avait traversé des champs de blé au risque d’attraper de la fièvre… Qu’était devenue la compassion qui l’avait poussée à sauver des fermiers affamés ?
« La réunion est terminée pour aujourd’hui. Messire Eugene, restez. Que tous les autres sortent. »
À ces mots du comte Morad, les vassaux se dirigèrent vers la sortie. Ils jetèrent des regards envieux au jeune chevalier qui était resté seul.
Il était extrêmement difficile d’attirer autant l’attention de leur seigneur si froid. Eugene était très inférieur à eux en rang, mais ils ne pouvaient s’empêcher d’être jaloux de lui, entre chevaliers.
« J’ai entendu dire qu’il avait vaincu Geist et ses chevaliers à lui seul ? »
« On raconte qu’il a foncé avec un bélier dans la porte, l’a défoncée, puis a écrasé toute l’infanterie qui lui barrait la route. »
« Quelles vantardises absurdes ! Faites au moins un effort pour être crédibles. »
« Il y avait plus d’un ou deux témoins ! »
Ils avaient déjà oublié la capture de Timothy et discutaient avec animation du siège.
* * *
Le comte Morad était un homme direct. Il détestait perdre du temps en politesses inutiles.
« J’aimerais discuter de la récompense que je compte vous accorder. Êtes-vous prêt à entendre parler du fief que vous recevrez ? »
« Bien sûr. »
« Vous avez deux possibilités. »
L’offre était inattendue. D’ordinaire, un noble attribuait les fiefs en fonction de ses propres intérêts, et il était rare de laisser quelqu’un choisir.
Les doigts du comte désignèrent trois endroits sur la carte étalée sur la table. C’étaient des villages entourés de fiefs alliés et à l’abri de la menace de la guerre.
Leur population totale avoisinait les sept cents habitants. Ils ne produisaient aucune culture commerciale, mais leurs terres étaient fertiles et donnaient en abondance du blé, de l’orge, des haricots et du bétail de toutes sortes.
« Ce sont d’excellents fiefs. Plus que je ne l’imaginais. »
« En effet. Ces terres nécessitent peu de gardes et produisent des pièces d’argent à elles seules, même si on les laisse se gérer. »
En d’autres termes, les trois villages étaient déjà bien établis et n’offraient aucune perspective de développement. Toute leur production provenait simplement de l’élevage du bétail et de la culture de l’orge, des haricots et du blé.
Ces revenus seraient bien inférieurs à ceux qu’Eugene tirait de ses voyages et de la vente de ses talents.
« L’autre se trouve ici. »
Le doigt du comte Morad remonta vers le nord. Il dépassa les terres minutieusement tracées et poursuivit sa course jusque dans les régions extérieures, dessinées à grands traits.
Son doigt s’arrêta sur un village du nord de Roman. Il s’appelait Northfork. Son nom venait des trois langues de terre qui s’étiraient comme les dents d’une fourche le long d’un grand fleuve.
« Ce fief est entièrement isolé du reste. L’avez-vous hérité d’un noble étranger ? »
« C’est exact. Nous l’avons acquis il y a moins d’un an. C’est Benjamin qui s’en est chargé. »
« Pas étonnant que vous teniez tant à votre frère cadet, comte. »
Les nobles étaient peu nombreux et se mariaient entre eux ; même ceux qui vivaient dans des contrées lointaines étaient donc liés par le sang.
Naturellement, quand un seigneur sans héritier mourait, toutes sortes de factions se précipitaient pour se disputer ses droits de succession.
Toutes les grandes maisons avaient déjà annexé des fiefs étrangers de cette manière. Il était donc courant que les territoires des familles nobles soient dispersés.
« Il possède un port et semble offrir de belles perspectives. »
« Pour un simple village, il compte pas moins de trois grandes auberges. »
Trois grandes auberges dans un seul village. C’était là le trait distinctif de Northfork. De nombreux villages n’avaient même pas d’auberge digne de ce nom.
Sa population, son cheptel et ses récoltes étaient naturellement moindres que ceux des villages précédents. Pourtant, grâce à son grand fleuve, Northfork était une plaque tournante du commerce, qui permettait de rejoindre non seulement la Mer intérieure, mais aussi toutes les régions de Roman.
Notes :
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