Chapitre 52
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 52 : Bulldozer médiéval (4)
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Les défenseurs furent balayés comme si un gigantesque rocher avait dévalé leurs rangs. À cette vue, les soldats encore dispersés dans le château perdirent toute envie de résister.
« À genoux, bande de salauds ! »
« Jesen ! Celui-là est encore vivant. »
Les soldats indemnes furent désarmés et forcés à s’agenouiller en rang, tandis que les blessés graves recevaient le coup de grâce.
Pendant ce temps, on examinait les blessures du chevalier qui avait le plus contribué à la victoire.
« Je vais bien. Ce n’est rien comparé à la fois où j’ai détruit les navires. »
Varda examina soigneusement le torse d’Eugene, puis hocha la tête.
« Vous allez vraiment bien. Votre corps est absurde, aussi bien par sa force que par sa résistance. »
« Lancer des javelots ne sollicite que trop mon bras droit, mais tirer le bélier m’a fait travailler tous les muscles du corps. En fait, c’est beaucoup moins fatigant. »
« Un bélier sert à enfoncer les portes, pas à foncer dans des rangs d’infanterie. »
« Je comptais juste briser la porte et me replier, mais quand j’ai vu ce qu’il y avait derrière, j’ai changé d’avis. »
Une fois la porte brisée, l’infanterie que l’on apercevait par la meurtrière à l’avant lui avait paru bien trop tentante.
« Mon maître disait qu’un guerrier doit savoir écouter les conseils de son instinct. »
« Cela signifie qu’il faut être attentif à son intuition, pas faire n’importe quoi. »
« Grâce à ça, nous avons limité les pertes dans nos rangs, non ? Même après la brèche, une infanterie d’élite bloquait l’entrée. Si nous l’avions affrontée normalement, pas mal de gens auraient été tués ou blessés. »
Au bout du compte, Eugene avait eu raison. Varda n’ajouta donc rien.
Trouver la meilleure voie sur un champ de bataille était une vertu chevaleresque. En tant que mage, elle n’avait pas à s’en mêler. Elle craignait qu’à trop le conseiller, elle ne bride le jugement d’un chevalier qui commençait tout juste à s’affirmer.
Après l’examen d’Eugene, Roxanne s’approcha de lui.
« Quand vous êtes parti seul, je me suis demandé ce que vous aviez en tête. Vous dépassez toujours mes attentes, Sir Eugene. »
Aux paroles amusées de Roxanne, les chevaliers de l’escorte regardèrent Eugene avec respect.
Il avait terrassé les chevaliers de la Garde impériale en un ou deux échanges. Puis il s’était rué d’un seul élan à travers la porte et les rangs entiers des défenseurs.
Pour les chevaliers, charger bravement l’ennemi était la plus haute des vertus. Voir pour la première fois de leur vie une charge aussi insensée ne fit que leur enflammer le sang.
« C’est grâce aux nains, qui ont préparé un bélier aussi remarquable. Sans eux, j’aurais fini en chair à pâté devant la porte. »
« Je sais. Je veillerai à ce que les forgerons nains soient récompensés. »
« Et n’oubliez pas les hommes qui ont poussé le bélier avec moi. Grâce à eux, j’ai pu déployer ma force sans craindre de recevoir une épée dans le dos. »
« Il y a pas mal de monde à récompenser. Ne vous en faites pas. Après tout, c’est bien pour ça qu’il y a la mine d’or, non ? »
Le scribe qui se tenait à côté de Roxanne nota le nom de chaque personne mentionnée par Eugene.
« Cela devrait largement dépasser les exigences de père. Permettez-moi de vous féliciter d’avance pour votre accession au rang de seigneur. »
« Merci. »
Eugene lui-même était certain d’en avoir fait plus qu’assez.
Enfin un revenu stable.
Une profession aussi incertaine que celle de chevalier exigeait des bases solides, si modestes soient-elles. Toute source de revenus capable de compenser la solde des mercenaires, qui s’écoulait rien qu’à respirer, était la bienvenue.
* * *
La situation à l’extérieur évoluait elle aussi rapidement.
Deux messagers de la Maison Morad galopaient à bride abattue vers l’armée de Roxanne, qui assiégeait le Château de Cordon. Comme l’armée était en campagne, ils ne pouvaient pas se servir de pigeons voyageurs.
« Bon sang ! On ne va pas se faire fouetter pour avoir apporté une nouvelle pareille ? Lady Roxanne est réputée pour son sale caractère. »
« Tu t’inquiètes trop. Ce n’est pas le genre à passer sa colère sur les mauvaises personnes. »
Les messagers apportaient la nouvelle d’une défaite. Les forces principales menées par Timothy avaient été chassées de Goldford.
— Il nous faut obtenir des mérites qui surpasseront sans conteste ceux de Roxanne. Nous prendrons le Château de Goldford.
Goldford était l’un des fiefs clés de la Maison Duran et l’un des plus grands greniers à blé de Roman. Son nom venait de ce qu’à la saison des récoltes, le blé doré était censé y couler comme une rivière.
— Ne vaudrait-il pas mieux choisir une cible plus facile ?
Nombre de vassaux lui conseillèrent de viser ailleurs. Prendre Goldford porterait un coup énorme à l’ennemi, mais celui-ci le défendrait aussi avec acharnement.
Timothy n’était pas complètement dénué de jugement.
— La saison des récoltes ne bat-elle pas son plein ? Dans toutes les directions, les vivres et les provisions ne demandent qu’à être pillés. Et puis, rien qu’en tenant notre position ici, nous bloquerons le passage des marchandises. Ils ne pourront pas rester tranquillement en ville sans s’inquiéter.
— C’est vrai, mais…
Prendre le château leur rapporterait gros, mais même en se contentant de tenir bon, ils en tireraient profit. Les vassaux eurent du mal à s’opposer à ce plan.
Comme prévu, dès que le flot des marchandises fut interrompu et que la construction d’un trébuchet fut à moitié achevée, une troupe sortit du château.
Le problème, c’est que Timothy mordit à l’hameçon avec empressement.
— Chargez au nom de Sa Majesté impériale !
Des renforts envoyés par l’Empereur apparurent sur la droite et lancèrent une violente attaque. C’était une troupe d’élite, composée en majorité de cavaliers.
— Tuez ces salauds de Morad ! Faites-en de l’engrais pour les champs de blé !
Sur la gauche, la Coalition des vassaux de la Maison Duran passa à l’attaque.
En un instant, ils furent encerclés. Tandis que Timothy bégayait, désemparé, ses vassaux les plus capables évaluèrent rapidement la situation.
— Visez la Coalition des vassaux de la Maison Duran ! Chevaliers, chargez !
La Coalition des vassaux de la Maison Duran était principalement composée d’infanterie. Elle s’était dépêchée de prendre position pour achever l’encerclement, laissant ses soldats épuisés et ses rangs désordonnés.
Ayant compris cela, les vassaux de Morad concentrèrent leur percée en un seul point de l’aile gauche ennemie, puis s’échappèrent.
« Les pertes sont lourdes ? Je n’ai pas entendu ce détail. »
« Ils ont perdu toutes les provisions qu’ils transportaient et beaucoup de mercenaires sont tombés. Mais la plupart des chevaliers et des soldats de la maison s’en sont sortis indemnes. »
Un bon nombre de mercenaires avaient péri, sacrifiés pendant la retraite, mais c’était bien pour ça qu’on employait des mercenaires.
* * *
Les travaux allaient bon train à l’intérieur du Château de Cordon.
Clang ! Clang ! Clang !
Des nains torse nu maniaient leurs marteaux de tous côtés, leurs muscles épais roulant sous leur peau.
« Dépêchez-vous ! Il faut fixer les gonds avant la fin de la journée ! »
Prendre un château ne servait à rien si l’on ne pouvait pas le défendre. La porte détruite par Eugene était irréparable ; il fallait donc en fabriquer une nouvelle.
« Nous avons assez de matériaux et d’artisans. Ce sera bientôt terminé. »
Torim, le représentant des nains, fit son rapport à Roxanne, venue inspecter les travaux.
Eugene et Varda se tenaient aux côtés de Roxanne. En matière de prouesses martiales comme de sagesse, ils dépassaient tous ceux qu’elle avait amenés avec elle.
L’engin de siège qui avait permis de prendre le château avait été démonté, et tout le bois ainsi que les plaques de fer qu’ils avaient apportés en surplus étaient réutilisés.
« Nous la rendrons bien plus solide que la porte d’origine. Faites-nous confiance. »
Torim et les autres nains affichaient un air soulagé. Ils s’inclinèrent profondément, non pas devant Roxanne, mais devant Eugene.
— Monsieur, grâce à vous, nous avons tous pu réaliser notre dernier souhait. À notre retour au Royaume souterrain, nous chanterons vos louanges.
Eugene se rappela les remerciements de Torim après le siège. Il voulait se rendre là-bas un jour ; ce serait certainement utile.
« Maintenant, si Lord Timothy pouvait gagner, tout serait parfait. »
« Vous le pensez vraiment ? »
Roxanne avait contemplé les alentours avec satisfaction, mais les paroles d’Eugene lui firent hausser un sourcil.
« Nous sommes dans le même camp, non ? »
« Porter la même bannière ne fait pas de nous des alliés. Depuis la nuit des temps, l’ennemi le plus dangereux sur un champ de bataille est… »
« Un allié idiot. »
« Hmph. Vous le savez, et vous dites quand même ce genre de choses ? »
« Lord Timothy lui-même est peut-être un ennemi, mais les chevaliers et les soldats sous ses ordres sont de notre côté. »
« … ! »
À la franchise d’Eugene, Roxanne jeta involontairement un regard autour d’elle. Elle avait l’impression que leurs rôles s’étaient renversés.
Clang ! Clang ! Clang !
« Tirez ! Plus fort ! »
« Ho hisse ! »
Eugene avait parlé à voix basse, et tout le monde travaillait au milieu des cris. Personne ne l’entendit.
« Vous êtes le premier à parler de Timothy aussi franchement que moi. »
« Je me suis rangé à vos côtés, Lady Roxanne. Nous sommes dans le même bateau. Je ne vais pas jouer aux devinettes. Vous aimez les paroles franches, qu’il s’agisse de conseils ou de plaisanteries, non ? »
« … Je n’oublierai pas cette attitude. Mais surveillez vos paroles. Ce serait fâcheux si quelqu’un d’autre que moi les entendait. »
Malgré son ton d’avertissement, Roxanne affichait un large sourire. Comme l’atmosphère semblait détendue, Varda fit deux pas en arrière.
Ce dont Eugene avait le plus besoin, à présent, c’étaient des pièces d’or et des relations avec une grande maison noble. Roxanne pouvait lui apporter l’un comme l’autre avec fiabilité.
Hélas, cette bonne humeur ne dura pas.
« Timothy a été capturé et l’armée bat en retraite vers Goldhill ? »
Après avoir lu le rapport du messager, Roxanne se prit le front comme si elle avait mal à la tête. Le messager, lui, semblait incapable de croire que le château fût déjà tombé.
« Je savais qu’il était incapable, mais pas à ce point. Il avait ces troupes d’élite et il a tout gâché ? Et il s’est fait capturer ? »
Peut-être pour asseoir son autorité de commandant, Timothy s’était tenu en première ligne, épée à la main, à exhorter les soldats à avancer.
Lorsque l’encerclement commença et que les troupes de tête furent prises de panique, il fut capturé presque aussitôt.
Ses vassaux n’avaient même pas eu le temps de le sauver. Retarder leur retraite pour lui aurait pu mettre toute l’armée en péril.
« Au moins, les forces principales de la famille ont été préservées. »
« C’est pour cela que je garde mon calme. »
Si les chevaliers et les soldats de la maison avaient eux aussi subi de lourdes pertes, Roxanne ne se serait pas arrêtée là.
Les chevaliers de la Maison Morad avaient également infligé de lourdes pertes aux forces vassales des Duran pendant leur retraite. Ils avaient même capturé plusieurs nobles, ce qui était remarquable.
« Les renforts de l’Empereur sont repartis ailleurs aussitôt. Cet endroit devrait donc être à l’abri. »
« On leur demande de l’aide de toutes parts ; ils ne peuvent pas rester au même endroit. Ce château n’a d’importance que pour notre maison et la Maison Duran. »
Cordon était une forteresse aride, construite de toutes pièces et peu peuplée. L’Empereur avait ses propres problèmes et n’avait aucune raison d’envoyer des troupes aussi loin.
Ils avaient remporté une bataille et en avaient perdu une autre, mais la guerre, dans son ensemble, tournait presque à la victoire. Ils avaient perdu ce que l’argent pouvait remplacer et gagné ce qu’il ne pouvait acheter.
Après avoir poussé sa réflexion jusque-là, Roxanne desserra les sourcils. À part l’orgueil blessé de la famille, la situation n’était pas mauvaise.
« Allons-nous rester ici quelque temps ? »
« Nous devons assurer fermement la défense du château que nous avons eu tant de mal à prendre. »
« À qui reviendra le château ? »
« À notre maison, bien sûr. »
Ce n’était pas un fief ordinaire, mais un château récemment construit, plus proche d’un avant-poste. Même si on l’avait pris en faisant fi des lignées et des règles de succession, les usages ne le considéreraient pas comme un problème.
* * *
Le chef de la Maison Duran renonça à reprendre le Château de Cordon par la force. L’hiver approchait, et les forces principales de la Maison Morad étaient toujours intactes.
Ils proposèrent même de rendre Timothy et de verser des indemnités en échange du château, mais leurs émissaires se virent refuser l’entrée.
« Maintenant que vos forces principales ont été vaincues, ne craignez-vous pas la colère de Sa Majesté impériale ? »
« Plus de dix endroits réclament de l’aide. À votre avis, combien de temps leur faudra-t-il pour tous les visiter ? Imaginez la puissance de ce château d’ici là. »
Roxanne se tenait au sommet de la tour de guet au-dessus de la porte, les bras croisés, et les toisait avec arrogance. Elle ne se laisserait pas intimider par un bluff.
« En agissant ainsi, vous faites de la Maison Duran votre ennemie jurée. Réfléchissez bien avant de prendre votre décision. »
« Ceux qui ont attaqué sans déclarer la guerre n’ont pas le droit de dire cela. Pourriez-vous en dire autant aux femmes et aux enfants qui ont perdu leur mari et leur père à cause de votre attaque lâche ? Et, de surcroît, le commandant de la garnison avait promis de régler la propriété du château par un duel, avant de rompre sa promesse. »
Les émissaires de Duran se mordirent les lèvres. Cela n’allait pas. Il leur fallait obtenir quelque chose, d’une manière ou d’une autre.
« Il y a certainement eu un malentendu dans les communications entre les deux camps. Le commandant de la garnison que je connais ne ferait jamais une telle chose. Laissez-nous le rencontrer, je vous prie. »
« Ce ne sera pas difficile. Je vais vous le faire amener tout de suite. »
« Merci ! »
Les émissaires furent surpris : ils ne s’étaient pas attendus à ce qu’elle accepte.
« Faites sortir le commandant de la garnison ! »
Roxanne cria en direction de l’intérieur du château.
« Mmph ! Mmmph ! »
Le commandant de la garnison, étroitement ligoté et bâillonné, se débattait, les larmes et la morve coulant sur son visage. On l’avait installé dans la fronde d’un trébuchet réparé.
« Tout le monde n’a pas la chance de voler dans le ciel. C’est un honneur à sa façon. »
Le commandant de la garnison trembla à la vue d’un nain souriant qui s’approchait.
« Feu ! »
Le nain trancha la corde avec une hache de charpentier. Le contrepoids bascula et projeta le commandant de la garnison dans les airs.
« Mmmmmmph !!! »
Son corps ligoté s’envola par-dessus le mur du château en direction des émissaires.
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