Chapitre 51
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 51 : Bulldozer médiéval (3)
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Eugene revint par le chemin que les mercenaires lui avaient ouvert. Des voix s’élevèrent de toutes parts pour le couvrir d’éloges, mais il n’en fut pas ému.
« Tu as fait du bon travail. C’était vraiment incroyable. Avec une telle bravoure, pas étonnant que les chevaliers de Gord se soient fait écraser les uns après les autres. »
Roxanne s’apprêtait à lui essuyer le visage avec un mouchoir, mais s’interrompit. Pas une goutte de sueur ne perlait sur le front ou les joues d’Eugene. Son corps était à peine tiède.
Rien d’étonnant à cela. Il avait vaincu les chevaliers sans leur laisser la moindre chance, et sans même échanger des dizaines de coups.
« Au bout du compte, nous n’avons rien gagné. Je me suis contenté de tuer quelques chevaliers, et il nous reste toujours un siège à mener. »
« C’est donc pour ça que tu avais l’air si peu impressionné ? N’importe quel autre chevalier se pavanerait comme si le monde entier lui appartenait. »
Avec un doux sourire, Roxanne lui tapota la poitrine de l’index.
« Même si la situation n’a pas changé, ce n’est pas comme si nous n’avions rien gagné. »
« Pardon ? »
« Ta réputation a encore grandi. »
Eugene se dit que le ressentiment qu’il attirerait avait grandi en même temps que sa réputation, mais il décida de voir le bon côté des choses.
« Et maintenant, que dois-je faire ? »
« À partir de maintenant, c’est le travail des autres. Des besognes ingrates qui puent la sueur. Tu en as assez fait, alors reste en réserve. »
Un peu plus tard, sur l’ordre de Roxanne, le siège en règle commença.
« Ces enfoirés sont complètement dingues ! Quand ont-ils préparé un truc pareil ? »
Sur les remparts, les mercenaires jurèrent en découvrant l’imposant bélier qui leur faisait face.
Le véhicule était gigantesque, entièrement recouvert de plaques de fer, sans la moindre ouverture. On ne distinguait que les jambes de ceux qui se trouvaient à l’intérieur.
Sa seule présence était écrasante. Une longue et épaisse poutre dépassait du centre et, lorsque Eugene l’aperçut, elle lui fit penser à un char d’assaut.
« Ce n’est pas trop lourd ? Qu’ils le tirent ou qu’ils frappent avec, au bout du compte, ils devront bien compter sur la force humaine. »
« Pas de problème. Les roues sont conçues pour tourner avec moins d’effort, grâce aux engrenages et aux chaînes. »
Comme la transmission d’un vélo ?
Eugene fut impressionné par cette technologie qu’il n’aurait jamais cru trouver ici. Si les nains passaient pour des maîtres de l’ingénierie, ce n’était pas pour rien.
« La structure intérieure a été améliorée pour que tout le monde puisse manœuvrer le bélier. On peut donc frapper la porte avec quelque chose de bien plus lourd. »
« Avec une technologie pareille, je comprends mieux ses dimensions. »
Jusque-là, Eugene s’était imaginé qu’un bélier était tiré vers une porte pour la percuter, puis ramené en arrière avant de la frapper à nouveau.
C’était une méthode primitive. Le modèle courant séparait le déplacement de la frappe. Une fois le véhicule arrêté devant la porte, on la martelait à répétition, comme si l’on faisait sonner une immense cloche.
En temps normal, la moitié des hommes tirait le véhicule tandis que l’autre manœuvrait le bélier. Mais avec ce nouveau modèle, tous pouvaient à la fois le pousser et frapper ensemble.
« En avant ! Aucune flèche ni aucun carreau ne pourra vous atteindre, alors ne vous retenez pas ! »
À ces mots de Torim, le nain qui commandait le véhicule, les hommes poussèrent de toutes leurs forces les poignées servant à le faire avancer.
C’étaient des mineurs engagés à prix d’or. Leur force brute et leur endurance dépassaient celles des mercenaires.
Les troupes de Roxanne s’arrêtèrent à la limite de portée des arcs des remparts. Seuls les archers qui escortaient le bélier s’avancèrent au-delà.
Pourvu qu’elle cède ! Je vous en prie !
Les mercenaires à l’attaque priaient avec ferveur en fixant la porte.
Même avec l’avantage de leur côté, ils ne voulaient pas poursuivre le siège jusqu’à l’hiver. Selon la suite des événements, ils pourraient devoir escalader des échelles et risquer un assaut frontal périlleux.
De leur côté, les défenseurs devaient les arrêter à tout prix.
« Tirez ! Ne les laissez pas approcher davantage ! »
Sur l’ordre du commandant de la garnison, carreaux et flèches s’abattirent des remparts, mais en vain. Tous ricochèrent sur le blindage de fer.
« Qu’est-ce qu’ils tirent, ces enfoirés ? Montrez-leur de quoi nous sommes capables ! »
Sur l’ordre du capitaine des mercenaires assaillants, carreaux et flèches fusèrent vers les remparts.
« Gah ! »
« Aaah ! »
Ce ne fut qu’après la chute de plusieurs tireurs sur les remparts que les défenseurs ripostèrent. Les assaillants étaient deux fois plus nombreux, mais, à mesure que l’échange se poursuivait, ils commencèrent à reculer peu à peu.
Les remparts leur offraient un abri, et tirer vers le bas renforçait la puissance de leurs tirs. Un château augmentait à lui seul la force défensive et offensive de ses tireurs.
Certains arbalétriers s’adossaient aux remparts, les pieds bien ancrés, rechargeant et tirant sans cesse. Un luxe que les assiégeants ne pouvaient se permettre.
Vroum !
Le problème, c’était que le bélier continuait d’avancer malgré tout.
« Halte ! »
Les mineurs répétèrent l’ordre de Torim. Celui-ci ajusta les engrenages en fonction de l’état et de la pente du terrain devant eux.
« Réglages terminés ! Trois. Deux. Un. En avant, marche ! »
« En avant ! »
Comme ils devaient repartir tous ensemble pour changer de vitesse, leurs mouvements devaient être parfaitement coordonnés.
« Bon sang ! À ce rythme, il va atteindre la porte ! Qu’est-ce que vous fichez ? »
Pour le commandant de la garnison, le bélier qui approchait ressemblait à une bête d’acier. Un monstre qui fracasserait la porte de sa tête gigantesque avant de le déchiqueter de ses crocs terrifiants.
« Il n’y a aucune ouverture ! Je vous dis qu’on ne peut pas tirer à travers ! »
« S’ils voulaient construire un château, pourquoi ne l’ont-ils pas bâti près d’une rivière au lieu de le mettre dans un endroit pareil ? »
Tandis que les capitaines mercenaires grommelaient, le monstre atteignit enfin la porte.
« Vous êtes arrivés jusque-là sans encombre ! Enfin, le spectacle va commencer ! »
À l’exclamation enthousiaste de Torim, les mineurs lâchèrent les poignées de manœuvre et saisirent celles du bélier. Tous tirèrent en même temps, puis poussèrent de toutes leurs forces.
« Hiiiiiiii ! »
Bang !
Les mineurs avaient l’habitude du travail d’équipe, où il était essentiel de ne faire qu’un. Au même rythme, ils propulsèrent le bélier d’un seul élan.
« Hiiiiiiii ! »
Bang !
L’immense marteau, renforcé de fer à son extrémité, martelait la porte sans relâche. À chaque impact tonitruant, celle-ci tremblait comme si elle allait se disloquer.
« La porte est bien plus solide que prévu ! »
« Continuez ! Ne vous arrêtez pas ! Encore quelques coups et elle cédera, c’est sûr ! »
Malgré la puissance accrue des coups, la porte renforcée d’une armature de fer résistait encore, de justesse.
C’était une autre raison pour laquelle les béliers avaient fini par tomber en désuétude. Atteindre la porte était déjà assez difficile ; même alors, il fallait encore la briser à la force des bras.
« Versez ! »
Sur l’ordre du commandant de la garnison, de l’huile bouillante fut déversée au-dessus de la porte.
« Repliez-vous immédiatement ! »
Sur l’ordre de Torim, les mineurs à l’avant reculèrent en hâte. C’était un poste payé trois fois plus cher, tant il était dangereux.
Fssss !
« Aaaaaah ! »
Même un blindage robuste ne pouvait empêcher les liquides de s’infiltrer. Plusieurs mineurs furent brûlés aux bras et aux jambes. Un peu d’huile avait éclaboussé l’intérieur, mais ils s’étaient repliés assez vite pour éviter des blessures graves.
« Feu ! »
Le problème suivant fut celui des flèches enflammées. Une bourrasque opportune attisa les flammes, contraignant les mineurs à s’éloigner encore davantage de la chaleur et de la fumée.
« Urgh ! »
« Argh ! »
Les soldats de soutien accourus avec de l’eau pour éteindre les flammes tombèrent sous la pluie de carreaux et de flèches qui s’abattait des remparts.
« Bon sang ! »
Torim poussa un soupir. La porte tenait à peine, même quand tous frappaient de concert. Dans ces conditions, impossible de percer.
Les défenseurs acclamèrent le bélier en flammes tandis qu’il reculait lentement. Dans ces circonstances difficiles, cette petite victoire leur redonna espoir.
« Le Château de Cordon ne tombera pas ! Regardez ! Ces salauds battent en retraite ! »
Encouragés par le commandant de la garnison, les tireurs sur les remparts redoublèrent de vigueur et décochèrent carreaux et flèches.
Les archers qui combattaient devant le bélier commencèrent eux aussi à reculer sous cette pression.
* * *
« Alors, impossible de percer la porte ? Nous n’avons plus qu’à nous installer pour un long siège ennuyeux. »
Roxanne n’avait pas placé de grands espoirs dans cette tentative. Elle s’était simplement dit que ce serait bien si ça marchait et que, dans le cas contraire, tant pis.
« Attendez un instant. Je vais m’en charger. »
« Même toi, dans cette situation… »
Eugene partit en courant sans attendre la réponse de Roxanne. Son instinct de guerrier lui avait laissé entrevoir l’avenir.
Ça ne marchera peut-être pas, mais je dois essayer.
Eugene avait peu à peu appris à se fier à son instinct. De là où il se tenait, la porte semblait sur le point de céder avec un peu plus de force.
« Suivez le chevalier ! »
Les mercenaires personnels d’Eugene le poursuivirent, de grands boucliers à la main. Ils couraient sans avoir reçu d’ordre, mus par le respect et la confiance qu’ils éprouvaient pour leur employeur.
Splash !
Fssss !
Une fois le bélier immobilisé après son repli, on l’aspergea d’eau de toutes parts pour éteindre les flammes.
« Messire chevalier ! Désolé, mais je ne crois pas qu’on puisse enfoncer la porte ! »
Torim prit un air sombre à l’arrivée d’Eugene.
« Je déciderai après avoir essayé. »
« Dans les circonstances actuelles, c’est absolument impossible… »
Le nain n’eut pas le temps de l’en dissuader. Eugene et ses hommes s’appuyèrent contre le bélier et se mirent à pousser, faisant rouler ses roues à une vitesse fulgurante.
La charge était si violente qu’on aurait dit le rugissement d’un moteur. Non, plutôt un lancement.
Ils ont utilisé toute leur huile, ils n’auront pas le temps d’en refaire chauffer.
Eugene constata que la menace de l’huile bouillante était écartée. C’était une arme redoutable, mais une fois utilisée, impossible de la reconstituer rapidement en plein combat.
« Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?! »
Le commandant de la garnison hurla en voyant le bélier qui, après avoir semblé battre en retraite, revenait à la charge comme un dément.
Craaaash !!!
La porte encaissa un choc bien plus violent que les précédents. Le commandant et les officiers sentirent la vibration sous leurs pieds et en eurent la chair de poule.
« Bloquez la porte ! »
Le commandant de la garnison rassembla l’infanterie d’élite tenue en réserve devant la porte. Les hommes soulevèrent des poutres au-dessus de leur tête et les calèrent contre celle-ci.
Bang !!!
Mais dans un fracas terrifiant, les poutres et les soldats qui s’efforçaient de les retenir furent projetés sur le côté.
Craaaash !!!
Crac !
Craquement !
À chaque coup, l’épaisse porte de bois se fendait, et son armature de fer se tordait comme du caramel.
« Bloquez-la ! J’ai dit de la bloquer ! »
« Comment voulez-vous qu’on bloque un truc pareil ? »
Le capitaine mercenaire regarda avec incrédulité le commandant de la garnison, qui hurlait à s’en briser la voix.
La plupart des batailles autour des châteaux se transformaient en sièges interminables. Quand on recourait à des engins de siège, il s’agissait généralement d’échelles ; les tours de siège et les catapultes étaient rares. C’était l’opinion courante à l’époque.
Craaaash !!!
Craaaac !
Cette idée reçue vola en éclats avec la porte.
« Henry ! »
« Maluda ! »
Les deux fantassins qui se trouvaient tout à l’avant furent percutés par le bélier qui avait forcé le passage et envoyés dans l’au-delà.
« Tout est fini… »
Sur les remparts, les défenseurs baissèrent leurs armes sans même s’en rendre compte. Épuisés et en infériorité numérique, ils perdirent toute volonté de combattre lorsque la porte céda.
« Ne battez pas en retraite ! Quiconque fuit sera exécuté sur-le-champ ! »
Le commandant de la garnison dégaina son épée, descendit des remparts et la pointa vers les soldats d’élite alignés derrière la porte.
Ayant rompu sa promesse de duel sacré, le commandant de la garnison subirait une mort atroce si le château tombait.
« Bon sang ! Si j’avais su que ça tournerait comme ça, je ne me serais jamais porté volontaire ! »
Les mercenaires qui s’étaient engagés en pensant que garder un château serait une sinécure déplorèrent leur sort.
Bang !
Enfin, tout ce qui maintenait la porte fermée fut détruit, et ses battants s’ouvrirent en grand.
« Défendez-la ! Vous devez la déf… »
« Aaaah ! »
Vroum !
Le bélier blindé qui avait défoncé la porte poursuivit sa charge.
« F-fuyez ! »
La bête d’acier fonça droit sur le carré d’infanterie serré en rangs. Les soldats projetés dans toutes les directions ressemblaient à du maïs soufflé jaillissant d’une poêle.
Les défenseurs ne furent pas les seuls à rester bouche bée devant cette scène insensée.
« Hein ? »
« Capitaine, on peut vraiment continuer à avancer comme ça ? »
Les mercenaires d’Eugene furent stupéfaits en découvrant l’intérieur du château à travers la meurtrière d’observation. Enfoncer la porte était une chose, mais s’aventurer plus loin à l’intérieur semblait dangereux.
« Comment veux-tu que je le sache, espèce d’idiot ? On fait demi-tour, maintenant ? Le chevalier avance, alors tais-toi et suis-le ! »
« Ah, et puis merde ! »
Les mercenaires se dépêchèrent de le suivre, boucliers levés pour protéger Eugene.
Ils se protégeaient des soldats ennemis susceptibles d’arriver derrière le bélier. Grâce à eux, Eugene pouvait se concentrer sur la conduite sans avoir à s’inquiéter.
En réalité, pourtant, il n’y avait absolument aucun danger.
Boum ! Boum ! Boum !
Quelque chose ne cessait de frapper les plaques de blindage, comme une grêle de pierres.
« Fuuuyez ! »
À travers la fenêtre d’observation, Eugene ne distinguait que des soldats en fuite et des hommes projetés dans les airs. Personne n’osait charger pour les attaquer.
En outre, d’innombrables sabots martelaient le sol derrière eux, accompagnés des cris de soldats lourdement cuirassés.
« Chargez ! Chargez ! »
« Le chevalier victorieux a enfoncé la porte, non, le château tout entier ! »
Chevaliers et soldats lourdement cuirassés déferlèrent par le passage grand ouvert. Dès que le bélier avait commencé à marteler la porte dans un fracas de tonnerre, Roxanne avait lancé toute l’armée à l’assaut.
Plus aucun carreau ni aucune flèche ne venait des remparts. Les archers, qui avaient hésité entre tirer vers l’extérieur ou l’intérieur, s’étaient tous enfuis.
« Trouvez-moi ce commandant ! Ils ont insulté l’honneur d’un chevalier et le serment des dieux ! Nous les déchiquetterons vivants et broierons leurs os pour en faire une boisson ! »
Les chevaliers qui déferlaient dans le château rugissaient, le regard meurtrier. Même les officiers avaient abandonné le commandant de la garnison et fuyaient dans toutes les directions.
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