Chapitre 49
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 49 : Bulldozer médiéval (1)
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Roxanne avait jeté son dévolu sur le Château de Cordon, la base avancée de la Maison Duran.
« Il n’a pas l’air particulièrement solide, hein ? »
C’était l’impression d’Eugene après avoir observé tout le site depuis la colline. Le château se dressait en plaine et, comme aucune rivière ne coulait à proximité, il n’avait pas non plus de douves.
Pourtant, il constituait un point stratégique crucial chaque fois que la Maison Morad et la Maison Duran cherchaient à se mettre mutuellement sous pression.
« Il est assez récent. La Maison Duran l’a fait construire quand elle a voulu s’imposer dans la région, après avoir passé si longtemps à courber l’échine en tant que deuxième puissance de l’ouest. »
« La Maison Morad s’est contentée de regarder pendant qu’ils le construisaient ? »
« À l’époque, le comte actuel n’était pas encore à la tête de la maison. Il n’avait même pas hérité d’un fief ; tout ce qu’il pouvait faire, c’était assister à la scène, impuissant. »
L’ancien chef de la maison, aujourd’hui décédé, aurait été un homme faible. Il avait un excellent sens des affaires, mais manquait de jugement politique et de charisme.
« Le comte Morad actuel aurait plusieurs fois réclamé une attaque pendant la construction du château, mais on l’aurait repoussé à chaque fois. Cela a complètement détruit ses relations avec son père, et il paraît qu’il n’a pas versé une seule larme à ses funérailles. »
À l’arrivée d’une centaine de renforts, les défenseurs sur les remparts firent grise mine. Les émissaires de Roxanne, eux, affichaient de grands sourires.
« Merci d’être venus me rejoindre. Ce n’a pas dû être une décision facile. »
À leur arrivée sous la tente de commandement, Roxanne se leva pour les accueillir.
La plupart des chevaliers qui l’avaient suivie étaient les fils cadets ou puînés de leurs maisons. Ils n’avaient que leurs bras et leur équipement.
Même avec le talent et la réputation de Roxanne, c’était inévitable tant qu’elle n’était pas l’héritière. Que tant de chevaliers l’aient suivie de leur plein gré était déjà remarquable.
« Après avoir envoyé ma réponse à dame Roxanne, j’ai reçu une lettre de lord Timothy. Je suis venu honorer d’abord la promesse que j’avais faite, en tant que chevalier. »
« Oui, je comprends. »
Les yeux de Roxanne se plissèrent en deux croissants de lune, et les chevaliers sourirent à leur tour. Tous ceux qui se trouvaient là avaient déjà eu recours à ce genre de manœuvre sociale.
« Au fait, on dirait que vous êtes revenus aussi nombreux que lorsque vous êtes partis ? »
« Certains ont été blessés, mais personne n’est mort. »
« Impressionnant. Réussir la mission et revenir aussi vite, c’était déjà remarquable. »
Roxanne avait appris la nouvelle de la victoire grâce à un pigeon voyageur ; elle ne pouvait donc que s’émerveiller.
Ils avaient maîtrisé quatre croquemitaines et des pirates sans perdre un seul subordonné. Eugene n’était donc pas seulement courageux au combat : il avait aussi l’étoffe d’un commandant exceptionnel.
« Au fait, comment avez-vous attrapé les pirates ? Ces salauds sont agaçants : ils mordent comme des loups et détalent comme des lapins. »
Le rapport urgent s’étant contenté de résumer brièvement les résultats, Roxanne ignorait les détails.
« … Nous avons eu de la chance. Nous avons réussi à les surprendre alors qu’ils ne s’y attendaient pas du tout. »
S’il disait qu’il avait détruit un drakkar en lui lançant une lance, tout le monde le prendrait pour un menteur. Eugene répondit sans proférer de mensonge.
« La chance fait aussi partie du talent, et savoir la saisir est une qualité de commandant. Permettez-moi de vous accueillir à nouveau dans mon armée. Je suis vraiment rassurée. »
La réunion stratégique terminée, Roxanne fit personnellement visiter le camp à Eugene.
Boum ! Boum ! Boum !
Derrière un immense écran de toile, des forgerons nains fabriquaient des échelles de siège.
À côté d’eux se dressait un bélier presque achevé, imposant par ses dimensions. C’était l’arme à laquelle l’humanité de cette époque devait la plus grande puissance d’impact qu’elle fût capable de produire.
« Nous allons attaquer le château de front ? »
« Le Château de Cordon est en plaine, n’a pas de douves et ne possède pas de double porte. Nous avons un nouveau bélier, alors je compte tenter d’enfoncer la porte. Si cela échoue, nous n’aurons pas d’autre choix que de les affamer. »
« Les échelles sont donc une précaution. J’espère que nous n’aurons pas à nous en servir. »
« La guerre ne fait que commencer. Nous ne pouvons pas escalader les remparts en entassant des montagnes de cadavres. »
À cette époque, le principe du siège consistait à encercler l’ennemi et à l’affamer. Même avec une nette supériorité numérique, tenter d’escalader les remparts entraînerait de lourdes pertes.
« Combien de temps pourront-ils tenir avec leurs réserves de nourriture ? »
« Moins de trois mois. Nous avons détruit leur convoi de ravitaillement. »
« Oh ! C’est une excellente nouvelle. »
« Vous ne voyez pas ? »
Roxanne désigna le coin de son œil d’un sourire espiègle. Sous son joli visage sans fard, ses cernes, bien qu’atténuées, restaient visibles.
À peine avait-elle décidé d’attaquer le Château de Cordon qu’elle avait appris, grâce à ses espions, les plans de ravitaillement du château.
Elle avait laissé la force principale, encore mal préparée, aux soins de son adjudant, puis avait filé en avant avec les chevaliers et la cavalerie d’élite.
Vers la fin, elle avait même pris des stimulants fournis par un fonctionnaire et poursuivi sa marche forcée sans dormir.
Ainsi, ils avaient réussi à anéantir le convoi qui se pressait vers le château pour lui livrer des vivres, avec une escorte insuffisante.
« Dire qu’ils les ont laissés construire un truc pareil sans rien faire. Ce grand-père incompétent a failli ruiner la maison. Nous devrions nous en emparer tant que nous le pouvons, non ? »
Si Roxanne avait choisi d’assiéger le château avec tant d’assurance, ce n’était pas sans raison.
* * *
La situation à l’intérieur du Château de Cordon était pire qu’Eugene ne l’avait imaginé.
« Trente coups de fouet pour avoir négligé sa garde. »
« P-pitié, pardonnez-moi ! Je ne m’endormirai plus jamais ! »
Sur l’ordre du commandant de la garnison, on emmena le mercenaire en pleurs. Trente coups de fouet suffisaient à laisser quelqu’un à moitié mort.
« Je vous en prie, faites preuve de clémence, monsieur. Il ne montait même pas la garde à l’extérieur. »
L’adjudant prit la parole avec prudence.
L’homme qu’on emmenait s’était endormi alors qu’il surveillait l’un des puits du château. Le moral étant au plus bas, une punition sévère risquait d’aggraver la situation.
« Si j’en laisse passer un, les autres se relâcheront aussi. Hors de question. »
Le commandant de la garnison était un ancien mercenaire qui avait gagné ses éperons et le commandement d’un château à la force du poignet.
S’il défendait le château, on lui avait promis la noblesse et une nomination officielle comme seigneur des lieux. Toute sa vie était en jeu.
« Qu’est-il advenu des renforts qui devaient arriver ? »
« La Maison Morad a reçu cent renforts hier seulement ! »
Le malaise des capitaines mercenaires fit grincer des dents au commandant de la garnison.
-L’armée de Timothy se dirige vers Goldford. Sa défense est plus urgente ; aucun renfort ne vous sera donc envoyé.
Telle était la réponse du chef de la maison à leur demande d’aide.
Goldford était une région céréalière de la Maison Duran et un carrefour de transport. Son importance était sans commune mesure avec celle du Château de Cordon.
-L’Empereur a dit qu’il enverrait des chevaliers à part. Unissez vos forces aux leurs et tenez bon, d’une manière ou d’une autre.
Le chef de la maison ne leur avait promis qu’une poignée d’hommes, comme s’il leur faisait une immense faveur.
*Bon sang. Pour défendre un château, il faut une armée et des vivres, pas quelques chevaliers !*
Le commandant de la garnison bouillait de frustration, mais il ne pouvait rien y faire.
Cette nuit-là, les chevaliers et les cavaliers envoyés par l’Empereur entrèrent au Château de Cordon par la porte arrière.
« Sir Geist. Merci d’être venu. »
Le commandant de la garnison s’inclina respectueusement.
Ils étaient peu nombreux, mais parmi eux se trouvaient des chevaliers de la Garde impériale. Geist comptait parmi les cinq chevaliers les plus puissants de Roman.
« Je suis désolé qu’ils soient si peu nombreux. Les renforts de Sa Majesté ont dû se rendre à Goldford. »
« Nous vous sommes profondément reconnaissants de votre aide, mais dans notre situation actuelle… »
Le commandant de la garnison laissa sa phrase en suspens. Aussi exceptionnels fussent-ils, les chevaliers ne pouvaient combler un tel écart en hommes et en vivres.
« Je comprends que la situation soit difficile, mais vous devez tenir bon. Quand la principale armée de Goldford aura été vaincue, ils se retireront. »
Geist savait lui aussi que la situation leur était défavorable. Mais il était chevalier de la Garde impériale. Il avait le devoir de faire confiance à l’Empereur et d’obtenir des résultats avec les moyens dont il disposait.
Même l’Empereur, pourtant lucide, comprenait l’importance du Château de Cordon et espérait assurer leur avenir en obtenant, d’une manière ou d’une autre, un cessez-le-feu.
C’était pour cette raison que la Maison Duran pouvait proposer une trêve alors même qu’elle avait reçu d’avance un titre de comte sans avoir accompli grand-chose de notable.
* * *
Le lendemain matin.
De petits groupes de cavaliers se retrouvèrent pour négocier. Les chevaliers d’escorte brandissaient les bannières de leurs maisons et lançaient à l’adversaire des regards sévères.
Il s’agissait de négocier, et Eugene n’était pas un vassal ; il resta donc au camp.
« J’ai cru comprendre que vous aviez officiellement demandé un cessez-le-feu. Pourquoi avez-vous amené une armée aussi importante ? »
Le commandant de la garnison était irrité par les bruits de construction qui venaient du camp de Roxanne. Ils ne faisaient qu’accentuer son propre dénuement : à l’intérieur du château, il ne pouvait même pas réparer une seule catapulte endommagée.
La vue des montagnes de nourriture et des fantassins lourds bien nourris lui coupait le souffle.
« Vous croyez que nous accepterons de nous arrêter simplement parce que vous voulez mettre fin aux hostilités après nous avoir rossés à votre guise ? »
« N’avons-nous pas fait preuve d’assez de bonne volonté ? J’ai entendu dire que lord Timothy était tenté. »
« Il tient de son grand-père : il préfère préserver la paix et laisser les choses suivre leur cours. Mais mon père et moi, nous sommes différents. »
Roxanne retroussa sa manche et dévoila une blessure d’épée qui n’avait pas encore complètement cicatrisé. Le commandant de la garnison comprit aussitôt qu’un compromis pacifique serait difficile à obtenir.
« L’hiver approche. »
« Nous ne sommes qu’au début de l’automne. N’exagérez pas. »
« Je reconnais que votre armée est nombreuse, mais vous ne pourrez toujours pas franchir les remparts de Cordon. »
« Je sais déjà que la situation à l’intérieur du château est désastreuse. Même si l’hiver arrive, c’est vous qui en souffrirez. »
L’armée de Roxanne avait l’avantage à tous les égards : les effectifs, les vivres, le moral et la légitimité. Plus le commandant de la garnison parlait avec elle, plus il se sentait petit.
« Je vous donne deux jours. Abaissez cette bannière. »
Roxanne désigna l’étendard de la Maison Duran qui flottait au-dessus de la porte.
« Si tous vos hommes déposent les armes, ouvrent les portes et se rendent, je vous garantis la vie sauve. La vôtre, celle de vos adjudants et celle de vos soldats. »
« Quelle générosité. »
Roxanne était réputée pour sa cruauté envers ceux qui s’opposaient à elle, tout comme le comte Morad lui-même.
« Puisque je suis ici en tant que commandante et non comme chevalier, je ne peux pas agir à ma guise. Alors, acceptez-vous ou non ? »
« Nous ne nous rendrons jamais. Que vous gagniez ou perdiez, beaucoup de sang sera versé. Assiéger un château n’a rien de facile. »
« Eh bien, bonne chance. »
Roxanne eut un sourire narquois.
« Inutile de gaspiller du temps et des soldats. »
Un chevalier se détacha du groupe derrière le commandant de la garnison. C’était un colosse vêtu d’une armure ouvragée.
« Voici sir Geist, un chevalier de la Garde impériale envoyé par Sa Majesté. »
Voyant le regard interrogateur de Roxanne, le commandant de la garnison prit la parole.
« Faut-il vraiment que les choses se passent de manière aussi pitoyable ? Réglons cela noblement, sans sacrifier inutilement des soldats. Nous enverrons chacun nos meilleurs chevaliers combattre. »
Geist leur demandait de déterminer l’issue du conflit par des duels, à la place de leurs armées.
« Hé. N’êtes-vous pas le commandant de ce château ? Même si c’est le chevalier de l’Empereur, vous allez le laisser parler comme bon lui semble ? »
Le visage du commandant de la garnison s’empourpra de honte. Comme le disait Roxanne, Geist outrepassait clairement son autorité, mais il n’avait pas d’autre solution. À ce rythme, ils s’effondreraient d’eux-mêmes avant l’arrivée de l’hiver.
« Vous avez peur ? Si c’est le cas, vous pouvez toujours rentrer la queue entre les jambes. »
Le commandant de la garnison força un sourire en lançant cette provocation qui n’avait rien de subtil.
« J’accepte. »
Roxanne acquiesça.
« … ! »
« Pourquoi êtes-vous tous les deux surpris, alors que vous avez fait la proposition ? Vous pensiez que je refuserais ? »
Roxanne eut un petit rire devant l’air stupide des deux hommes. Elle éprouvait une vive exaltation à sentir que la situation était entièrement entre ses mains.
*Elle a vraiment accepté.*
Geist était partagé entre l’incrédulité et l’espoir.
Ce défi n’avait pas été discuté à l’avance. Il l’avait lancé de son propre chef, dans un geste désespéré. Après avoir comparé la situation à l’intérieur du château avec l’armée assiégeante qu’il avait pu observer de près, il lui avait semblé impossible de remporter la victoire.
« Organisons les duels demain à midi. Je peux au moins décider de cela, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
Le commandant de la garnison acquiesça à son tour. Pour l’instant, ils devaient sortir de cette impasse.
Si Geist et les chevaliers de la Garde impériale l’emportaient, le problème serait résolu d’une manière qu’il n’aurait jamais imaginée.
Et leurs chances n’étaient pas négligeables. Les meilleurs chevaliers de la Maison Morad étaient tous partis avec Timothy.
* * *
« Il nous faut des combattants pour les duels à cheval. »
Quand Roxanne revint et leur expliqua la situation, les chevaliers s’avancèrent, l’enthousiasme à la limite de la folie.
« Je combattrai ! »
« Je suis un parent de sir Gauss. Accordez-moi une chance de le venger ! »
« J’ai consacré ma vie entière à me préparer pour cette bataille ! Accordez-moi l’honneur de mener la charge ! »
Un duel devant d’innombrables guerriers. Les spectateurs donnaient de la force à un chevalier, et une victoire remportée sous leurs yeux était plus douce que tout le reste.
Le comte Morad entendrait forcément parler de leurs exploits au cours des duels. Pour les chevaliers qui n’étaient que fils cadets ou puînés, c’était une occasion en or de s’élever dans le monde.
« Sir Geist figure parmi nos adversaires. »
« Les épées de Morad ne sont pas moins acérées que celle de l’Empereur ! »
Même face à un adversaire aussi redoutable, les chevaliers ne fléchirent pas. Au lieu de calculer leurs chances, ils s’abandonnaient à cette foi fanatique : leur courage pouvait vaincre n’importe quel ennemi. Voilà ce qu’était un chevalier.
Malheureusement pour eux, dès que Roxanne avait accepté les duels, l’un des combattants avait déjà été choisi.
« Pourquoi ne dites-vous rien, sir ? »
Roxanne observa Eugene, un sourire étrange aux lèvres. Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Euh… »
Eugene hésita un instant, les bras croisés, puis reprit :
« Je croyais que j’étais déjà compté parmi les participants. Ce n’est pas le cas ? »
« Pfft. »
À sa question hésitante, Roxanne et plusieurs autres ne purent retenir leur rire.
Notes :
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