Chapitre 47
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 47 : Monstres et pirates (4)
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Le village explosa de joie lorsque la force de soumission revint avec quatre têtes de croquemitaine.
« C’étaient ces monstres, les responsables ! »
« Alors, tout est réglé ? On peut retourner dans la forêt ? »
Tandis que les villageois bavardaient avec excitation, Eugene dressa des pieux sur la place et y empala lui-même les têtes.
Boum ! Boum ! Boum !
Il frappait doucement avec son marteau pour éviter de fendre les crânes, en enfonçant les têtes charnues des monstres sur les pieux.
Eugene connaissait le pouvoir de ce genre de gestes symboliques. Ils apaiseraient bien mieux l’anxiété et le ressentiment accumulés que cent discours.
« À les voir comme ça, on dirait davantage des têtes de cochon que des monstres. »
« Rôties, elles seraient peut-être bonnes. »
« Mais qu’est-ce que tu racontes, espèce d’idiot ? »
« J’ai faim, alors j’ai dit une bêtise, merde. »
Les villageois échangeaient déjà des plaisanteries sans queue ni tête.
« Gens de Richwood. Les monstres de la forêt qui vous tourmentaient ont été tués. Mais vous ne devez pas encore pénétrer dans la forêt. Il faudra du temps pour que l’ordre y soit rétabli. Faites-nous confiance et prenez patience, je vous prie. »
À la vue du chevalier prononçant ces paroles, sa cape noire flottant derrière lui, les villageois ne purent nourrir le moindre doute.
Par la suite, Eugene continua d’envoyer des patrouilles et d’explorer la forêt. Elles ne croisèrent parfois que quelques bêtes sauvages. Les monstres qui avaient rôdé sur les routes et aux abords de la forêt avaient disparu.
* * *
Le problème des monstres réglé, Eugene contempla la rivière qui menait à la mer Intérieure.
*Il ne reste donc que les pirates ?*
Comme le manoir se dressait sur une hauteur, protégé par une motte castrale et sa basse-cour, il était facile de surveiller la rivière.
Eugene fit aménager une route droite entre le manoir et la rivière, puis constitua une unité d’intervention capable de se déployer en cinq minutes à tout moment.
« Seigneur Eugene, les forgerons ont terminé l’objet que vous aviez commandé. »
À l’annonce du scribe, Eugene se rendit à la forge, où Muto l’accueillit.
« Regardez, chevalier ! Il maintiendra fermement n’importe quelle lance de baliste. »
Le lance-javelot de fer ne ressemblait manifestement pas à une arme destinée à être maniée par un homme. Pourtant, il convenait parfaitement à Eugene.
« Et les grandes lances qui vont avec ? »
« Les voilà. »
Un autre forgeron apporta une lance deux fois et demie plus épaisse qu’une lance ordinaire. Une fois fixée dans le lance-javelot et soulevée, elle resta fermement en place, sans vaciller.
« Grâce aux charpentiers, ça a été facile. Il suffisait de couper en deux le bois préparé pour les palissades de rechange et de le façonner. Six sont prêts, et quatre autres le seront d’ici demain. »
« Le lance-javelot est impressionnant, mais vous fabriquez aussi les lances à toute vitesse. »
« Dans ce village, le bois abonde au point qu’on ne sait plus quoi en faire. »
Tous ceux qui se trouvaient dans la forge éclatèrent de rire. Quand les pirates se présenteraient, ils feraient une expérience inédite, qu’ils n’avaient encore jamais vécue.
« Une arme spéciale mérite un nom à sa mesure. Une arme fabriquée uniquement pour vous, chevalier, sans pareille parmi les lance-javelots ! Donnez-lui donc un nom. »
« Je n’y ai pas vraiment réfléchi. »
Pris au dépourvu par cette demande, Eugene ne sut que répondre. Mais le regard plein d’espoir de Muto lui réchauffa le cœur.
« La Vengeance du Géant. Appelons-la comme ça. »
« Quel nom magnifique ! »
Muto hocha la tête, satisfait.
« La force avec laquelle vous lancez les lances est celle d’un géant, et votre arme incarne la soif de vengeance des gens contre les pirates. C’est vraiment le nom idéal. »
Le scribe applaudit lui aussi, comme s’il était profondément impressionné.
*Ce n’est que le nom d’une lance tirée d’un jeu auquel j’ai joué il y a longtemps.*
Gêné sans trop savoir pourquoi, Eugene garda le silence.
« Si ces salauds de pirates débarquent, on pourra vous accompagner ? On veut vraiment voir notre création à l’œuvre. »
« Bien sûr. Mais ce sera dangereux, alors restez à l’écart. »
« Bien sûr ! »
Les yeux des forgerons brillaient comme ceux de gamins, malgré leur âge.
« Il ne nous reste plus qu’à prier pour que les pirates arrivent. J’espère qu’ils ne tarderont pas. »
Contrairement à la soumission des monstres, Eugene ne pouvait pas déclencher lui-même leur venue.
La Maison Morad payait la solde de tous les mercenaires, donc cela ne lui coûtait rien. Mais le village n’avait rien de passionnant pour des mercenaires condamnés à y rester sans rien faire.
« Ne vous inquiétez pas. Ces salauds vont forcément arriver bientôt. »
« Ces ordures sanguinaires attaquent chaque année. »
Les forgerons parlaient avec des visages où se mêlaient ressentiment et excitation.
« Les villages en amont ont déjà été pillés. Ils savent que le seigneur n’est pas là et que la forêt est en plein désordre. Ils viendront forcément tenter de faire un gros coup. »
« Si vous le dites. »
Le scribe prit part à la conversation, et Eugene hocha la tête. Personne ne connaissait mieux la situation locale que ceux qui étaient nés et avaient grandi ici.
En vérité, les invités imprévus — ou plutôt ceux qu’ils attendaient désormais — ne tardèrent pas à arriver.
* * *
Un drakkar, un bateau doté d’un seul mât et d’une seule voile, fendait avec vigueur les eaux de la rivière de Roman.
Des boucliers ronds étaient suspendus en rang de chaque côté du navire, tandis que vingt rames qui dépassaient entre eux avançaient à l’unisson.
Chaque rameur était un marin aguerri et un guerrier chevronné. Leurs bras musculeux se contractaient sans relâche, mais aucun ne semblait fatigué. Tous étaient simplement excités par la perspective du butin qui les attendait.
Seul le navigateur était inquiet.
« Chef, il paraît que le seigneur est revenu. Vous croyez qu’on ne risque rien ? »
« C’est des conneries. Il a été rappelé au manoir principal à cause de la guerre, il n’y a pas si longtemps. Tu crois vraiment qu’il serait déjà de retour ? Il faut profiter du chaos qui règne à Roman pour faire une bonne prise. »
Le chef n’était pas le seul à penser ainsi. La plupart des membres de l’équipage partageaient son avis. Les pirates qui sévissaient sur les rivières près de Gord ou de Barsia les enviaient terriblement.
« Et même s’il est revenu ? Ces salauds ne savent que monter à cheval. Comment pourraient-ils nous rattraper sur une rivière ? »
Ils pouvaient attaquer quand bon leur semblait, observer la réaction de l’adversaire, puis choisir de combattre ou de fuir. Ce contrôle absolu sur le déroulement des affrontements faisait des pirates qui sillonnaient la mer Intérieure et les rivières un véritable cauchemar.
« C’est vrai. Les occasions comme celle-ci ne se présentent pas souvent, ce serait dommage de la laisser passer. »
« Exactement. Il faut qu’on regagne notre île de la mer Intérieure avant l’hiver. »
L’hiver était rude pour tout le monde, mais il devenait un véritable enfer pour ceux qui vivaient en mer.
On connaissait bien l’histoire d’hommes partis piller en hiver après avoir épuisé leurs vivres, dont tous les rameurs avaient fini gelés et estropiés. Leur tribu n’avait pas survécu à l’hiver : tous étaient morts de faim.
« Gardez le moral, les gars ! Si tout se passe bien, nous rentrerons chez nous et nous nous reposerons jusqu’au printemps prochain ! »
« Ouais ! »
Les pirates répondirent aux paroles de leur chef par des acclamations.
Le problème, c’est qu’au moment où ils pénétrèrent sur les terres de Richwood, des dizaines de soldats descendaient dans leur direction.
« On dirait qu’ils nous ont repérés. Ils ont dû se préparer à l’avance. Ils ont même dégagé une route toute droite. »
« Merde ! Il y a trois chevaliers parmi eux ! »
Le chef des pirates gémit.
Tous les pillards redoutaient les chevaliers. Vêtus d’armures légères pour naviguer et piller, ils se feraient tailler en pièces comme des branches pourries.
D’autres renforts arriveraient bientôt ; accoster ici reviendrait presque à se suicider.
« Gardez le moral ! C’est le seul village du coin ? Il y a plein d’autres endroits à piller ! On va passer notre chemin et se diriger vers le prochain village ! »
« Compris ! »
Malgré tout, les pirates étaient furieux à l’idée de repartir sans rien faire. Ils comptaient donc au moins leur lancer quelques insultes bien senties.
« Bande de fils de pute ! On fait ça pour survivre, alors vous avez le droit de vous en mêler ? Vous ne connaissez pas la compassion ? »
« On prendra juste de quoi nous remplir la panse, alors dégagez ! »
Avec une insolence éhontée, les pirates insultaient et raillaient les chevaliers.
« Tiens, prends ça. »
Plic, plic, plic.
Un pirate se leva et pissa en direction des chevaliers. Les autres l’imitèrent en ricanant.
« … »
Quelque chose clochait.
D’ordinaire, les chevaliers auraient déjà dû être rouges de rage. Ils auraient dû galoper jusqu’à la berge peu profonde, brandir des épées incapables de les atteindre et hurler comme des fous.
Mais ce jour-là, ils ne manifestaient pas la moindre colère. Au contraire, ils observaient les pirates avec des expressions presque impatientes.
« Ces salauds auraient bouffé quelque chose de mauvais ? »
« Ouais. On dirait qu’ils sont ravis de nous voir. »
Ils pillaient depuis plusieurs années pour certains, depuis plus de vingt ans pour d’autres, mais ils n’avaient jamais vu pareille réaction.
Alors, le grand chevalier à l’avant mit pied à terre. Une jolie femme-bête plaça une lance gigantesque dans le lance-javelot, et il prit position pour la lancer.
Les pirates le désignèrent du doigt, le prenant pour un fou. Il essayait de lancer une arme qui aurait dû être chargée dans une baliste et tirée avec celle-ci.
Pourtant, dès que le chevalier la projeta véritablement, tous les rires s’éteignirent. Le fracas colossal de la lance déchirant l’air engloutit tous les autres bruits.
Fouuuuuu !
Boum !
Un trou d’un mètre de large s’ouvrit à l’avant du drakkar, projetant des éclats de bois dans toutes les directions.
« Aaaah ! »
Floc !
Deux pirates qui ramaient furent projetés en l’air par le choc et retombèrent dans la rivière. La violente secousse envoya tous les autres rouler les uns sur les autres.
Plic, plic.
Certains n’avaient même pas fini d’uriner. Mais ils étaient trop abasourdis pour s’en prendre à leurs camarades.
* * *
*Comme prévu, le fer massif résiste à la force du tir.*
Pour la première fois depuis sa naissance, Eugene avait lancé une lance de toutes ses forces. Jusqu’alors, elles étaient trop légères, et il n’osait pas y mettre toute sa puissance de peur que leur hampe ne se brise.
« La suivante. »
Homi plaça aussitôt la deuxième grande lance dans le lance-javelot. Elle était si volumineuse et lourde que personne d’autre n’aurait pu l’assister correctement.
Pour les assembler, il fallait tenir séparément la hampe et le lance-javelot, une main sur chacun. Seule Homi en était capable.
Fiiou !
Un sifflement, signalant que la lance était chargée, retentit près de l’oreille d’Eugene.
Son bras puissant tremblait sous l’effort, et ses tendons saillaient. Chaque vaisseau sanguin alimentait ses muscles avec une vigueur explosive.
Fouuuuuu !
La deuxième lance fila vers le navire où se trouvait le chef des pirates. Eugene visait la partie inférieure pour le couler ; le projectile rasa donc la surface de l’eau.
Malgré sa vitesse prodigieuse, sa trajectoire était parfaitement visible. La pression de l’air fendit la surface de la rivière avec fracas.
Boum !
La partie basse du centre du navire fut éventrée, et l’eau de la rivière s’y engouffra avec une force terrifiante. Il était bien trop tard pour écoper.
« Ramez plus vite ! On fiche le camp, tout de suite ! »
Le second du chef, à bord d’un navire intact, cria dans l’urgence. Ce furent ses dernières paroles.
Fiiou !
Fouuuuuu !
Un horrible sifflement, suivi du fracas d’un projectile déchirant l’air !
La lance transperça comme du papier les boucliers suspendus sur le flanc du navire et réduisit le haut du corps du second en lambeaux.
Flac !
« Eek ! »
Trempés par la gerbe spectaculaire de sang, les pirates lâchèrent leurs rames, terrorisés.
« De la magie ! C’est de la magie ! »
« Ils ont amené un mage ! »
Plus superstitieux encore que les mercenaires, les pirates semblaient croire qu’Eugene était un mage.
« En quoi c’est un mage ? Vous avez déjà vu un mage bâti comme ça ? »
« Les villageois ont amené un mage musclé ! »
« C’est une magie qui lance des lances avec un sifflement ! »
Un pirate, qui débitait n’importe quoi dans sa panique, venait par hasard de tomber sur la réponse.
Eugene comprenait les mystères et savait les maîtriser. Et une force physique suffisamment puissante n’était guère différente de la magie.
« Qu’est-ce que vous foutez ? Attrapez les rames ! Vous comptez rester là à attendre la mort ? »
Au cri du pirate vétéran, tous saisirent leurs rames de mains tremblantes.
« Non ! »
« Ne nous abandonnez pas ! »
Les pirates à bord du navire qui sombrait avec leur chef hurlèrent désespérément.
« Ne faites pas attention à eux ! On n’a pas le temps de les embarquer, ces salauds ! »
Alors même que le vétéran les pressait de ramer, ce monstre, chevalier ou mage, continuait de lancer ses projectiles à une allure insensée.
Crrac !
Soixante-dix pour cent du mât du drakkar en fuite disparut. Le navire pencha rapidement, puis le mât se brisa en deux.
Criiic !
« À l’abri ! »
« Aaaah ! »
En s’abattant vers l’arrière, il écrasa les marins qui ramaient à la poupe. La rivière se remplit du bruit des os qui se brisaient et de leurs cris de douleur.
Le poids du mât et de la voile fit basculer le centre d’équilibre vers l’arrière, soulevant légèrement la proue du navire.
Fiiou !
Fouuuuuu !
Une lance gigantesque frappa la quille désormais à découvert.
Crac !
Criiic !
La colonne vertébrale du navire se brisa, puis le bâtiment se déchira en chaîne à partir de l’impact. Celui qui transportait le chef avait déjà sombré.
« Ouf ! »
Après quelques lances supplémentaires, les navires furent entièrement détruits. Eugene fit tourner son bras droit douloureux pour le détendre.
« … »
« … »
Quand il se retourna, les chevaliers et les forgerons se tenaient là, muets de stupeur.
Quant aux mercenaires sous ses ordres directs, ils semblaient s’habituer peu à peu à ce genre de spectacle et attendaient les consignes, prêts à agir.
« Capturez-les tous. Vous pouvez tuer ceux qui résistent. »
« Oui ! »
Les mercenaires se ruèrent vers la berge, arbalètes chargées. Des pêcheurs cachés là surgirent et se mirent à préparer leurs barques.
« Halète ! Halète ! »
Les pêcheurs foudroyaient les pirates dans l’eau du regard, les yeux emplis d’une haine profonde.
« Pourquoi nous avoir appelés, chevalier ? »
« Vous ne voulez pas vous venger de vos propres mains ? »
« … ! »
Eugene jugeait important de protéger les civils placés sous sa responsabilité. Mais une fois leur sécurité assurée, rien ne s’opposait à une opération conjointe des habitants et des autorités.
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