Chapitre 44
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 44 : Monstres et pirates (1)
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Le comte Morad était un seigneur prévoyant. Il avait fait venir à l’avance un greffier local pour guider Eugene.
« Pourriez-vous m’en dire davantage sur Richwood ? »
« Le domaine couvre 4 000 acres et compte environ 200 foyers. On y trouve une soixantaine de bovins et à peu près 150 ânes. Deux chevaliers y sont également postés. »
Le greffier répondit sans hésiter, mais semblait extrêmement nerveux. Le titre de mandataire plénipotentiaire du comte avait un poids considérable.
« C’est un domaine bien plus vaste que je ne l’imaginais. Le comte Morad est vraiment très attaché à son frère cadet. »
Quatre mille acres représentaient environ seize kilomètres carrés, soit deux ou trois fois la superficie d’un village ordinaire.
« La superficie réellement exploitée est bien moindre. Le bois constitue la principale source de revenus du domaine, qui comprend donc aussi la forêt. C’est également pour cela qu’il y a tant d’ânes. »
Les ânes étaient les bêtes de somme les plus rentables. Un peu moins robustes que les chevaux, ils avaient toutefois davantage d’endurance.
Pour le prix d’un cheval de bât, on pouvait acheter trois ou quatre ânes. Pour celui d’un cheval de guerre, cinq à neuf.
« Quels monstres ont semé le chaos ? »
« Voici le rapport. Parmi les menaces récentes, il y a… »
« Je peux le lire moi-même. Donnez-le-moi, tout simplement. »
« Ah, oui. »
Le greffier, qui avait pris une profonde inspiration, lui tendit les documents d’un air gêné.
La liste était un mélange chaotique de monstres, comme des kobolds, des orcs et des gnolls, ainsi que de prédateurs tels que des loups, des ours et même des tigres.
« On dirait que toutes les créatures de la forêt se sont déversées hors de leurs tanières. »
« C’est exact. Au moins, elles se sont battues entre elles, ce qui a limité les dégâts au village. »
Eugene avait prévu d’assurer la sécurité des villageois en nettoyant les environs du village avant de s’enfoncer davantage dans la forêt.
Mais ils étaient trop nombreux pour être éliminés d’un seul coup. Il ne restait qu’une solution : trouver rapidement ce qui semait le trouble au cœur des bois et le tuer.
« Nous aurons absolument besoin du don de dame Varda pour le repérer. Je vous serais reconnaissant de nous aider. »
« J’avais de toute façon l’intention d’entrer dans la forêt pour retrouver mes forces magiques. Roman compte trop de plaines. J’ai l’impression de m’être éloignée des secrets de la forêt. »
« Je vous suis toujours redevable. »
Si les seigneurs tenaient à avoir des mages à leurs côtés, ce n’était pas sans raison. Quand l’épée ne suffisait pas à régler un problème, la seule présence d’un mage était rassurante.
Eugene pouvait compter gratuitement sur une mage que même les grands nobles traitaient avec égards. Il ne pouvait que lui en être reconnaissant.
« Je le fais aussi pour moi, alors ne vous en faites pas. Je devrais rendre à ma manière le respect que le comte m’a témoigné. »
Le statut de semi-noblesse dont jouissaient les mages leur venait de la faveur des nobles. Un mage qui se contentait de recevoir sans jamais rien rendre finissait rarement bien.
En parcourant le rapport, Eugene tomba sur quelque chose d’inattendu.
« Des pirates ? Il y a des pirates sur la rivière ? »
« Ils ont attaqué des maisons près de l’embouchure il y a un mois. Ils étaient une cinquantaine, à bord de deux navires. »
« Quel a été le bilan ? »
« Trois morts et deux personnes enlevées. »
Pour une cinquantaine de pirates, les dégâts étaient relativement faibles. Le greffier, qui avait dû remarquer l’expression d’Eugene, ajouta une explication.
« Ils avaient attaqué un autre village en amont et se sont arrêtés ici en passant. Comme un prédateur qui teste sa proie. Tout le monde craint qu’ils ne reviennent. »
« J’avais entendu dire que des pirates descendaient de la Mer Intérieure, mais je ne pensais pas avoir affaire à eux. »
Au centre du continent s’étendait un immense lac. Roman se trouvait au sud, Gord et Barsia à l’ouest, et les petits royaumes à l’est. D’innombrables puissances le bordaient.
On l’appelait un lac, mais il comptait de nombreuses grandes îles et constituait un carrefour commercial sillonné par de vastes navires marchands. Des sous-espèces de serpents de mer et des sirènes d’eau douce y vivaient aussi, si bien que les gens l’appelaient simplement la mer : la Mer Intérieure.
Les pirates qui remontaient les rivières issues de la Mer Intérieure pour piller les villages étaient un véritable fléau pour toutes les nations.
« S’ils opèrent sur la rivière, ils se servent de drakkars ? »
« Oui. De petites embarcations pouvant transporter trente personnes ou moins. Mais leurs équipages sont composés de guerriers et de rameurs aguerris ; ils sont donc très efficaces au combat et très mobiles. »
En tant que petits groupes de pillards, ils pouvaient semer le chaos en un instant et s’enfuir tout aussi vite.
« Lord Benjamin a tenté plusieurs fois de les soumettre, mais il n’a jamais pu dégainer son épée. Ce sont de vrais chacals : ils attaquent dès qu’ils repèrent une proie facile et s’enfuient à la moindre difficulté. »
À cette époque, les batailles navales consistaient surtout à amarrer les navires les uns aux autres pour s’affronter au corps à corps sur l’eau. Si les pirates se battaient ainsi, impossible de les contrer.
Pour les peuples sédentaires, maîtriser la navigation était encore plus difficile que de maîtriser l’équitation. À certains égards, ils étaient plus gênants que les pillards nomades.
« Je comprends pourquoi le comte ne m’a pas parlé des pirates. »
« C’est une sorte de catastrophe naturelle. Le comte a probablement voulu que vous vous concentriez sur l’élimination des monstres. »
Si le comte avait seulement mentionné les pirates, même en passant, Eugene n’aurait pas pu les ignorer. C’était probablement une marque d’égard de sa part.
* * *
À leur arrivée, Richwood se révéla être un domaine bâti selon le modèle de la motte castrale.
Sur une haute colline au bord de la rivière se dressait le luxueux manoir seigneurial, entouré d’une palissade de bois qui abritait des bâtiments essentiels comme une forge, une infirmerie et des écuries.
Les maisons s’étendaient en désordre autour du quartier seigneurial.
Eugene avait autrefois cru que tous les châteaux étaient bâtis en pierre, mais la réalité était tout autre. À cause du coût, de nombreux seigneurs vivaient dans des châteaux de bois.
« Il n’a peut-être pas de forteresse imposante, mais c’est un endroit qui réchauffe le cœur de tous ses visiteurs. J’oserais même dire que ses lits douillets et son air vif du matin surpassent ceux de Goldhill. »
Le greffier affichait un air fier. Avec une population en bonne santé et d’excellentes routes commerciales, tant fluviales que terrestres, le village avait un potentiel considérable.
Pourtant, des gens en haillons erraient dans les rues, mendiant.
« Des réfugiés venus des villages pillés ? »
« Oui. C’est l’endroit le plus sûr des environs, et le monastère du domaine gère une maison pour les pauvres. »
« Il faudra régler le problème de la forêt dès demain. Mais les pirates continuent de me préoccuper. »
Puisqu’il avait fait tout ce chemin, Eugene voulait venir à bout des deux problèmes du village.
« Nous avons envisagé toutes les solutions, mais nous n’en avons trouvé aucune. En pleine mer, nous pourrions louer plusieurs navires armés et les éperonner comme il faut. Mais c’est impossible sur une rivière comme celle-ci. »
« … ! »
En écoutant le greffier, Eugene eut soudain une idée.
« Éperonner. Un éperon… »
Il avait l’impression d’entrevoir une piste pour résoudre le problème. La méthode était un peu saugrenue, mais il pensait pouvoir la faire fonctionner.
* * *
Une fois entrées dans le domaine, les troupes d’Eugene furent conduites dans des maisons et des auberges des environs. Avec sa structure de motte castrale, le manoir seigneurial ne pouvait accueillir tant de monde.
« Dame Varda, allez vous reposer. Je vais faire un tour à la forge. »
« Vous faites réparer votre équipement ? »
« Non. J’ai quelque chose à faire fabriquer. »
Le bruit des marteaux qui résonnait depuis la forge indiquait qu’elle était encore ouverte.
« Monsieur, commandez ce dont vous avez besoin au nom de la Maison Morad. Nous prendrons tous les frais en charge. »
Le greffier s’inclina poliment, puis conduisit Varda à l’intérieur avec les servantes.
Quand Eugene et Homi entrèrent dans la forge, une chaleur accablante les enveloppa malgré le temps automnal.
« Bienvenue, messire chevalier. »
Derrière un vieil homme à la carrure robuste, trois forgerons interrompirent leur travail et s’avancèrent.
« Le greffier m’a envoyé. Je suis Eugene Mayer, et je viens soumettre les monstres de la forêt au nom du comte Morad, qui m’a investi de pleins pouvoirs. »
« Merci de votre sollicitude. Je suis Muto, le maître de cette forge. N’hésitez pas à nous dire ce dont vous avez besoin. »
En raison de leur métier, les forgerons côtoyaient nombre de guerriers. Indépendamment du soutien du comte, ils sentaient que le chevalier devant eux n’était pas un client comme les autres.
« Il me faut un propulseur de javelines. »
« Nous en avons plusieurs modèles. »
Sur l’ordre de Muto, un jeune forgeron apporta plusieurs javelines et propulseurs.
« Ce n’est pas le genre d’objet qu’on garde habituellement en stock. Est-ce qu’on s’en sert beaucoup par ici ? »
« Dans ce village, la vie quotidienne et les combats se côtoient. Mais nous ne pouvons pas vendre des arbalètes ou des arcs à n’importe qui. »
Sauf exception, les roturiers et les serfs n’avaient pas le droit de porter des armes. Les arcs et les arbalètes, qui représentaient une menace en cas de rébellion, étaient soumis à des restrictions encore plus sévères.
La spécialité de Richwood était toutefois le bois. Comme les bûcherons étaient nombreux à travailler, ils provoquaient souvent des prédateurs ou des monstres de la forêt.
Si la créature était dangereuse, ils demandaient l’aide du manoir seigneurial. Si elle était à leur portée, les bûcherons devaient s’en occuper eux-mêmes. Les javelines comptaient parmi les armes tolérées par le seigneur : elles étaient bon marché, faciles à manier et puissantes.
« Tout cela est très bien, mais ce n’est pas ce qu’il me faut. C’est un objet assez particulier, alors il faudra le fabriquer de toutes pièces. »
Eugene saisit à la fois trois javelines fines qui se trouvaient à proximité.
« Il me faut un propulseur capable de lancer une javeline trois fois plus épaisse que la normale. Faites-le entièrement en fer pour qu’il ne casse pas. »
« … »
À cette demande inédite, les forgerons affichèrent des mines étranges.
*Un éperon n’a pas besoin d’être monté sur un navire. Il suffit que je puisse y percer un trou avec une force destructrice équivalente.*
Eugene connaissait bien sa force prodigieuse. Il se souvenait parfaitement d’avoir mis fin à une bataille d’un seul javelot lors d’une campagne contre des bandits.
Que se passerait-il s’il utilisait un propulseur et une javeline encore plus puissante ?
Et si sa force prodigieuse s’ajoutait à un outil capable de multiplier par deux ou trois la puissance d’un lancer à main nue ?
Ce n’était pas une immense galère. Il était convaincu de pouvoir couler un drakkar transportant vingt ou trente personnes.
Briser un navire avec la force d’un bras humain. À la réflexion, l’idée semblait insensée, mais son instinct n’arrêtait pas de lui souffler qu’elle pouvait marcher.
*Ça marchera. Alors, faites-le.*
« Est-ce difficile à fabriquer ? Le mécanisme n’est pas aussi compliqué que celui d’une arbalète. La structure devrait être simple. »
« Ce n’est pas difficile à fabriquer. Il suffit de le faire plus grand et plus long. »
« Alors, mettez-vous-y tout de suite. »
Muto hocha la tête, mais ses paupières n’arrêtaient pas de cligner. Il semblait perplexe : pourquoi Eugene voulait-il faire fabriquer un objet aussi bizarre ?
« À bien y réfléchir, vous ne pourrez pas le fabriquer correctement sans comprendre à quoi il doit servir. »
Eugene prit l’une des javelines d’essai et un propulseur.
« Suivez-moi. »
Il plaça la javeline dans le propulseur et sortit. Du haut de la colline, il voyait d’un seul regard la rivière en contrebas et les collines de l’autre côté.
Brrrrr.
Eugene prit position. Les muscles de son bras gonflèrent, déversant une force immense dans le propulseur.
Crac.
Le propulseur robuste se brisa lorsque le bras d’Eugene partit avec une force explosive.
Fiiiiou !
Un sifflement assourdissant déchira l’air. La javeline traversa en un instant le village, la rivière et le pré au-delà, avant de s’enfoncer dans la colline comme un projectile d’artillerie.
Boum !
Un immense nuage de poussière s’éleva, et le bruit sourd de l’impact leur parvint jusque-là. Aucune force humaine ne pouvait produire une telle puissance.
Clang !
Le marteau que tenait Muto tomba à terre.
« Q-Qu’est-ce que c’était ?! »
« Dieux du ciel… »
« Même la baliste de la capitale n’a pas une telle puissance. »
Les forgerons étaient stupéfaits devant ce qu’ils venaient de voir, sans parvenir à y croire.
« Regardez-moi ça. »
Quand Eugene ouvrit la main, la poignée du propulseur s’effrita complètement. La pièce qui maintenait l’arrière de la javeline était elle aussi profondément fendue.
« Il était en chêne et recouvert d’un enduit protecteur. »
« Pas étonnant qu’il ait résisté plus longtemps que prévu. »
Eugene secoua la main devant Muto, qui avait perdu tout son entrain. Des morceaux de bois brisés jonchaient le sol.
« Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai besoin de l’objet que je vous ai demandé ? Il doit être au moins aussi solide pour résister à ma force. »
« Je n’ai plus de doutes. Maintenant, je suis curieux. J’aimerais vraiment voir une arme aussi monstrueuse en action. »
Les forgerons, qui semblaient épuisés quelques instants plus tôt, avaient les yeux brillants d’une flamme bleue. Rien ne rendait un artisan plus fier que de fabriquer quelque chose qu’un autre artisan ne pouvait pas réaliser.
Ils brûlaient d’impatience à l’idée de voir cet incroyable chevalier manier une arme de leur fabrication, un propulseur de javelines sans égal au monde. Rien que d’y penser, leurs mains les démangeaient.
« Bien sûr, il me faudra aussi une javeline digne du propulseur. Si j’avais l’intention de lancer des javelines ordinaires, je ne vous aurais pas passé commande. »
« Nous demanderons aux charpentiers de s’en charger. Au lieu d’une pointe, on pourrait renforcer l’extrémité d’impact avec un capuchon de fer pointu. Ce serait plus efficace. »
« Comme un obus perforant ? Excellente idée. »
« Un obus perforant… ? Qu’est-ce que c’est ? »
« Ça existe, c’est tout. »
Avec un sourire en coin, Eugene tapota les épaules des forgerons.
« Je compte sur vous. Avec cette arme, j’ai l’intention de harponner ces ordures de pirates qui menacent ce précieux village. »
« … ! »
Dès qu’ils comprirent à quoi servirait l’arme, la détermination des forgerons se renforça. Ils se rappelèrent les larmes de leurs voisins qui avaient perdu des proches à cause des pirates.
« Nous la fabriquerons de toutes nos forces. Nous ne vous décevrons pas. »
Quand Muto se frappa la poitrine, son cœur était partagé entre la haine des pirates et le devoir de protéger le village.
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