Chapitre 42
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 42 : Trouver sa place (1)
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Goldhill était magnifique, comme il seyait au siège ancestral de la prestigieuse Maison Morad.
Une veine d’or courait sous la ville. On disait qu’elle avait autrefois été si riche que des pépites d’or affleuraient partout sur le sol.
« Quel château imposant. »
« Ceux qui travaillent là-dedans ont dû tirer le gros lot. »
L’un des emplois les plus convoités par les mercenaires consistait à monter la garde au château principal d’une grande maison noble. Le travail était sûr, les installations de qualité et nul besoin de dormir à la belle étoile. Avec un peu de chance, ils pouvaient même être engagés comme soldats permanents.
Le fief était déjà sur le pied de guerre. Des chevaux de messagers filaient devant les paysans qui récoltaient les interminables vignobles.
« Dame Roxanne. »
Les gardes à la porte la saluèrent en ramenant leurs boucliers contre leur poitrine.
Le clerc chargé d’accueillir les visiteurs était lui aussi de service. Après avoir consulté à plusieurs reprises un billet, puis Eugene, il s’empressa de s’approcher.
« Messire Eugene ? Vous êtes bien messire Eugene, de Bonyard City ? »
« … C’est bien moi. Voici l’invitation du comte. »
Eugene lui montra la lettre, l’air légèrement gêné, et le clerc hocha la tête.
« Soyez le bienvenu. Lord Benjamin m’a beaucoup parlé de vous. »
Le clerc aperçut Roxanne derrière lui et s’inclina avec courtoisie.
« Vous avez fait un long voyage, dame Roxanne. »
« Où est Père ? »
« Il s’entretient avec ses vassaux. Une déclaration de guerre officielle vient d’arriver de la Maison Duran. »
« Après nous avoir attaqués de toutes parts, ils ne l’envoient que maintenant ? »
Roxanne en resta bouche bée.
Les guerres entre grandes maisons nobles ne se livraient pas jusqu’à l’anéantissement de l’un des camps. Elles ressemblaient davantage à des négociations armées : chaque partie frappait l’autre avec les ressources excédentaires qu’elle pouvait mobiliser, jusqu’à ce que la plus faible cède.
C’était pourquoi, même lorsqu’elles s’entretuaient, les maisons respectaient certaines formalités. La déclaration de guerre comptait parmi les marques de courtoisie les plus importantes.
« S’ils n’en avaient pas envoyé, ils auraient essuyé de vives critiques. Ils essaient probablement de sauver les apparences. Vous savez à quel point ces salauds de Duran sont mesquins. »
Le clerc se tourna vers Eugene.
« Par ici. Le comte vous attend. »
« Vous n’avez pas dit qu’il était en réunion ? »
« Il nous a ordonné de vous conduire auprès de lui dès votre arrivée, quelle que soit la situation. Il a dit qu’il ne fallait pas faire attendre un grand chevalier. Avez-vous besoin d’un moment pour vous préparer ? »
« Non. Je peux y aller tout de suite. »
Il ne se rendait pas à une réception mondaine. En tant que chevalier invité pour ses talents, son armure était le seul ornement dont il avait besoin.
« On dirait que Père vous apprécie beaucoup. Il est déjà rare qu’il invite un hôte en personne, mais il n’a encore jamais traité quelqu’un de cette manière. J’espère que vous passerez un bon moment. »
Roxanne leur fit un signe de la main en s’éloignant.
* * *
Eugene suivit le clerc dans un couloir bordé de portraits des anciens chefs de la Maison Morad.
Peut-être était-ce de famille, mais ils avaient tous le visage avenant de Benjamin. Pour le dire moins gentiment, ils ressemblaient un peu à des gazelles de Thomson.
« Nous y sommes. »
Une porte gigantesque se dressait devant eux. L’entrée du bureau de Fannis était déjà imposante, mais à côté de celle-ci, elle faisait figure de jouet.
« Êtes-vous prêt ? »
« Bien sûr. »
Après avoir frappé, le clerc ouvrit la porte.
Des nobles entouraient une grande table rectangulaire. On y avait étalé la carte la plus détaillée qu’Eugene eût vue depuis son arrivée dans ce monde.
Un homme d’âge mûr, assis à la tête de la table, observait Eugene.
Est-ce le comte Morad ? Il ne ressemble pas du tout aux portraits du couloir.
Le comte avait quelque chose d’un aigle noir. Son expression pincée lui allait mieux qu’à quiconque, et ses lèvres semblaient dépourvues de la moindre chaleur.
Tous portaient une armure, à l’exception du comte, vêtu d’une tenue de cuir. Pourtant, c’était lui qui semblait imprégner la pièce de la plus forte odeur de sang.
Il faisait partie de ces grands nobles qui avaient compris qu’il était plus efficace de tuer ses ennemis à l’encre et au papier qu’à l’épée.
« Comte, le chevalier victorieux de Bonyard City, Tueur de bêtes magiques et héritier du titre de Chevalier de la Prophétie, messire Eugene Mayer de la Maison Mayer, a répondu à votre convocation. »
À cette présentation, tous les nobles se tournèrent vers Eugene.
« Il est si jeune ? »
« Jeune ? C’est un enfant. »
« Quelle bête magique a-t-il bien pu tuer… ? »
Leurs murmures s’éteignirent lorsque le comte Morad leva la main.
« Venez vous asseoir à côté de moi. »
La chaise à la gauche du comte était libre, tandis que celle de droite avait été retirée. On en avait réservé une à Eugene seul.
Qu’un chef de grande maison noble ait fait préparer un siège pour lui au beau milieu d’un conseil de guerre avec ses vassaux constituait un honneur extraordinaire.
C’est un peu embarrassant. Je m’attendais tout au plus à une audience privée dans un salon.
Eugene s’assit.
« Désirez-vous boire quelque chose ? »
« Ce serait un honneur. »
Le comte lui servit du vin.
Le vin coula.
« Même parmi les chevaliers victorieux, il y a des degrés. Vaincre Volx, Badel et Linton sans recevoir la moindre blessure serait impossible, même pour un ogre. C’est véritablement impressionnant. »
« Bonyard City fut la première ville où je nouai des liens lorsque je partis découvrir le monde. Je n’ai fait que mon possible pour la protéger. »
« Vous tenez à vos liens… Tenez-vous aussi à celui que vous avez noué avec nous, votre première maison noble ? »
« Bien sûr, Votre Excellence. »
Le comte Morad esquissa un sourire.
« J’ai appris que vous aviez tué une bête magique lors de la campagne contre les bandits. Tout le monde est curieux à ce sujet. »
« J’ai tué un wendigo. »
Un serviteur qui attendait derrière eux posa un gros livre sur la table. Sur la couverture, on pouvait lire : Guide des créatures surnaturelles.
« Un ouvrage sur les créatures autres que les monstres apparus naturellement. »
« Vous savez aussi lire. »
Le sourire discret du comte s’accentua.
« À mon poste, je reçois chaque jour des rapports sur toutes sortes de créatures. La plupart sont des monstres dont on peut venir à bout. »
Le comte désigna un endroit sur la carte.
« Par exemple, un warg est apparu ici il y a deux semaines. Ce fut un désastre pour les bergers, mais après s’être repu et avoir satisfait ses désirs, il est reparti. On peut seulement y voir une catastrophe passagère. »
Cette fois, il indiqua un village près des montagnes.
« Un minotaure a été découvert ici il y a six mois. Des bûcherons et des fermiers ont péri, mais il a bientôt gagné une autre région. »
Eugene remarqua que le comte, contrairement aux autres nobles, ne portait pas la moindre bague, même discrète.
« Parfois, les dégâts sont considérables, mais cela ne va pas plus loin. Les monstres ne s’en prennent pas à ce qui compte le plus. Savez-vous de quoi il s’agit ? »
Après un instant de réflexion, Eugene répondit :
« Les routes et les châteaux. Ils convoitent le sang et la chair, mais ne s’intéressent pas aux affaires des hommes. »
« Exactement. »
Eugene ayant donné précisément la réponse qu’il attendait, le comte souriait à présent sans chercher à le cacher. Il fit glisser son index le long de la table des matières jusqu’à trouver le mot « wendigo ».
« Les bêtes magiques diffèrent des monstres. Selon les intérêts de leur créateur, elles peuvent attaquer et occuper des routes ou des châteaux. Pour un dirigeant, une seule bête magique peut être plus dangereuse que dix ogres. »
Son doigt s’arrêta sur l’entrée consacrée au wendigo, et il ouvrit le livre à cette page.
« La Guerre des Salles, la plus grande menace créée par les hommes. Les bêtes magiques, la plus grande menace créée par la magie. Je souhaitais rencontrer l’homme qui avait si facilement écrasé ces deux périls. »
La raison était quelque peu philosophique. Elle différait du désir d’un guerrier de rencontrer un chevalier puissant ou du besoin d’un seigneur de renforcer ses troupes en temps de guerre.
« La créature que vous avez affrontée ressemblait-elle à ceci ? »
La page consacrée au wendigo présentait une illustration détaillée, accompagnée de nombreuses explications. Curieux, les autres nobles se levèrent et s’approchèrent.
« Il lui ressemblait beaucoup, mais ses bois étaient bien plus longs et plus fournis. À eux seuls, ils ont tué ou blessé des dizaines de mercenaires chevronnés. D’après leurs blessures, nous avons établi que trois chevaliers avaient également succombé. »
« Je n’ai jamais entendu parler d’un monstre qui maniait si bien ses bois. Dommage que je n’aie pas pu constater sa puissance de mes yeux. »
« Si vous le souhaitez, je peux vous le montrer tout de suite. »
« Hum ? »
Eugene désigna l’entrée.
« Mon écuyère porte un trophée naturalisé, la tête du wendigo, près de la porte. Je me suis dit que cela pourrait vous intéresser, comte, alors je l’ai apporté. Dois-je lui demander de l’amener ? »
« Ha ! Je comprends pourquoi Benjamin vous apprécie tant. Vous n’êtes pas comme ces autres chevaliers à la tête de fer. »
Les vassaux le regardèrent, stupéfaits. Le comte Morad n’était pas homme à sourire, même légèrement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ri à voix haute, fût-ce brièvement.
À l’appel d’Eugene, Homi entra dans la salle du conseil. Les immenses bois noirs et luisants attirèrent tous les regards.
« Grands dieux ! »
« Dire qu’un tel monstre a existé… »
« Avec des bois pareils, il pourrait embrocher un destrier et le soulever dans les airs. »
Des exclamations de stupeur fusèrent de toutes parts.
Tous ces nobles avaient une solide expérience de la chasse aux monstres. La seule épaisseur du cou du wendigo leur suffisait pour mesurer sa taille. Un coup d’œil à ses bois leur apprenait à quel point il était dangereux.
On posa le trophée du wendigo devant le comte Morad.
« Ho. »
Il examina les bois luisants avec intérêt. Penchant la tête d’un côté puis de l’autre pour observer la lumière qui glissait sur leur surface, le comte prit la parole.
« J’ai appris que vous aviez châtié les bandits qui pillaient les villages et repoussé les chevaliers Duran qui avaient capturé nos émissaires. »
« Je n’ai fait que mon devoir de chevalier convoqué par Votre Excellence. »
« Si chacun faisait son devoir, je ne m’inquiéterais pas à en tomber malade chaque jour. »
Le comte Morad détourna le regard des bois et fit un geste derrière lui.
« Vous avez répondu à mon invitation, vengé notre maison et restauré son honneur, sauvé mes hommes, escorté Roxanne, et vous voici avec de si beaux exploits et un spectacle pareil. Je vous accorderai une récompense à la hauteur. »
Deux serviteurs apportèrent un grand coffre dans la pièce et le posèrent au sol.
Cling.
Le bruit sonore qu’il fit en touchant terre prouva qu’il était rempli de pièces.
Un comte ne serait pas assez pingre pour le remplir de pièces de cuivre.
À la seule idée de toutes les pièces d’argent qu’il contenait, la fatigue du voyage s’évanouit.
« D’ordinaire, j’offre des armes, des armures ou des chevaux, mais il semble que vous possédiez déjà mieux que tout ce que je pourrais vous proposer. »
Le comte avait apparemment appris à l’avance quels équipements Eugene possédait.
« L’armure que vous portez. Je l’ai déjà vue. »
Il parlait comme s’il fouillait dans ses vieux souvenirs.
« Je l’ai héritée de mon maître, Gopri. »
« Il séjourna jadis chez nous. Je lui ai personnellement demandé de devenir maître d’armes de notre maison, mais il a refusé. Rien d’étonnant : c’était un chevalier qui avait même repoussé une requête de la famille royale. »
« C’était un homme extrêmement obstiné. »
Plus Eugene parcourait le monde, plus son respect pour son maître grandissait.
« Pourtant, il a accepté de vous enseigner. »
« Je vois que vous aviez plusieurs raisons de vouloir me rencontrer, comte. »
L’intérêt d’un grand noble était la voie la plus rapide vers la réussite, mais Eugene restait sur ses gardes. Le comte était d’une puissance écrasante. Une telle faveur pouvait se muer en tout autre chose en un instant.
« Comment s’est déroulé votre voyage jusqu’ici ? »
« L’odeur de la guerre était partout. La situation semble se dégrader bien plus vite que je ne l’avais prévu. »
« Roman stagne depuis trop longtemps. La fissure provoquée par cet empereur va s’étendre à tout le continent. »
À première vue, on aurait cru qu’il insultait l’empereur, mais le ton du comte ne trahissait aucune hostilité.
« La façon dont nous comblerons cette fissure décidera de l’avenir de notre maison. Nous pouvons y sombrer, ou utiliser les autres maisons comme de l’argile pour la colmater et nous élever encore davantage. »
Il semblait plutôt éprouver de l’impatience. On aurait dit une relation de symbiose hostile.
« Dieu seul sait quelle forme prendra notre maison et jusqu’où elle ira, mais vous y aurez toujours votre place. Comme aujourd’hui. »
« Vous me traitez bien au-delà de ce qu’un simple chevalier mérite. Je vous en suis sincèrement reconnaissant. »
Le jeune chevalier demeura calme malgré un traitement qui en aurait fait tomber un autre à genoux, les larmes aux yeux. Les vassaux ne purent s’empêcher de reconnaître une fois encore le flair de Benjamin pour juger les gens.
* * *
Après avoir discuté encore un peu, Eugene fut invité à se reposer et quitta la salle du conseil. Homi le suivit, portant le trophée du wendigo.
« Ouf, ça m’a vidé. »
Homi lui frotta le dos avec compassion.
Parler à quelqu’un qui détenait tout le pouvoir était épuisant.
Il ne pouvait pas prendre cette faveur au pied de la lettre et devait s’efforcer de comprendre les véritables intentions du comte. Il lui fallait répondre sur-le-champ à chaque question, et impossible de battre en retraite. C’était plus fatigant que d’affronter le wendigo.
« Pfft ! Homi, qu’est-ce que c’est ? »
Il s’était demandé pourquoi il ne voyait pas sa queue ; elle était enroulée autour de sa taille. Sa fourrure blanche et épaisse lui donnait l’allure d’un accessoire de luxe.
Elle avait dû soigner son apparence pour cette occasion importante. Les queues des hommes-bêtes avaient parfois tendance à remuer toutes seules.
« On dirait une vraie ceinture de fourrure. »
« Héhé ! »
La queue blanche et touffue qui lui entourait la taille se déroula lentement et se mit à battre joyeusement. Elle était vraiment ravie.
Juste avant qu’Eugene ne quitte la salle du conseil, le comte lui avait glissé quelques mots à voix basse. C’était pour cela qu’Homi était si contente.
« Je vous veux non pas comme chevalier, mais comme seigneur. »
Un fief !
Le comte avait l’intention d’investir lourdement dans Eugene. Pour l’heure, il n’avait probablement fait qu’évoquer cette possibilité, afin de lui laisser le temps d’y réfléchir.
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