Chapitre 40
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 40 : Ce que signifie devenir commandant (3)
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La soupe préparée avec des biscuits de mer écrasés et du porc salé constituait un repas de campagne parfait pour des mercenaires.
« Ah ! Je n’aurais jamais cru pouvoir manger une soupe aussi riche en pleine campagne. »
« Elle est bien salée, avec plein de viande à mâcher, mais elle n’est pas grasse. »
Les herbes que Varda avait cueillies faisaient toute la différence. Elles chassaient l’odeur désagréable de la viande en conserve et apportaient une note de fraîcheur qui contrebalançait la lourdeur des biscuits de mer.
Puis un mercenaire se mit à vanter une arme qu’il venait de faire fabriquer, et la conversation dériva sur la meilleure arme qui soit.
« C’est évidemment l’épée. Quelle arme est plus polyvalente ? Elle se manie bien avec un bouclier, et plus on s’en sert, plus on sent qu’on progresse. »
« Si on la manie mal, son tranchant s’ébrèche aussitôt. C’est une arme fragile. Quand on est mercenaire, mieux vaut prendre une hache. Elle coûte moins cher à réparer et sa puissance est incroyable. »
Un mercenaire armé d’une lance tapota le manche contre son cou et prit part à la discussion.
« Vous êtes vraiment des mercenaires, les gars ? Pour un mercenaire, le mieux, c’est de ne jamais se faire toucher. Il faut prendre sa retraite entier. Et en cas de besoin, on peut au moins tenir tête à la cavalerie. »
« Ah bon ? »
Le mercenaire qui faisait vibrer la corde d’une arbalète eut un sourire en coin.
« Messire chevalier ! Vous ne pensez pas, vous aussi, que l’épée est la meilleure arme ? Après tout, vous avez abattu le wendigo avec la vôtre. »
Le mercenaire qui avait défendu les épées le premier s’adressa à Eugene d’un air plein d’espoir.
*Ce salaud entraîne le chevalier dans la discussion ?*
*Quelle combine minable !*
L’épée était pratiquement le symbole du chevalier. Les autres lancèrent des regards froids au mercenaire qui cherchait à profiter du prestige de son employeur.
« C’est celle-là que je préfère. C’est facile de vous couvrir depuis l’arrière pendant que vous combattez. »
Eugene désigna le fléau à long manche qui se trouvait tout près. Tous acquiescèrent. Pas pour préserver la dignité de leur employeur, mais parce qu’ils étaient sincèrement d’accord.
« Vous savez, cet ange gardien dont un prêtre m’a parlé un jour ? J’ai compris de quoi il parlait après avoir combattu aux côtés du chevalier. »
Pendant la bataille au village, les ennemis qu’ils affrontaient s’étaient soudain effondrés sans même un gémissement, dans un fracas de tonnerre.
« J’ai levé les yeux au ciel, en me demandant si la foudre était tombée. »
Ils éclatèrent de rire en mâchant les dattes de leurs rations. La conversation passa ensuite à ce qui les attendait.
« Il se peut qu’on doive se battre dès notre arrivée à la Maison Morad. La situation a l’air vraiment mauvaise, là-bas. »
« Et alors ? C’est courant qu’une fois sur place, on découvre une situation complètement différente de ce qu’on nous a raconté quand on a accepté le contrat. »
Eugene, qui les écoutait, se montra curieux à son tour. Dans un monde où rien ne ressemblait à une législation du travail, chaque mercenaire avait au moins une histoire bizarre à raconter.
« Vous pourriez m’en donner un exemple ? »
« Un jour, j’ai accepté un poste de garnison parce que je pensais que ce serait sans danger. Résultat, on m’a envoyé assiéger un château. Il était tombé avant même qu’on arrive, alors on a dû l’attaquer avec les renforts qui étaient arrivés en retard. »
« Ça ressemble à une arnaque évidente. »
« Mais qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Le commandant noble a dit qu’il ferait exécuter sur-le-champ quiconque tenterait de partir. J’ai eu une chance folle de m’en tirer vivant. »
Les mercenaires conversaient sans gêne avec Eugene. Ils ne pouvaient qu’être impressionnés par un employeur qui les écoutait même lorsqu’ils parlaient de sujets comme les tours de garde ou les itinéraires de marche.
Bien sûr, ils ne prenaient pas cette tolérance pour de la faiblesse et ne dépassaient pas les bornes. Ils avaient vu bien des mercenaires en payer le prix pour l’avoir fait.
* * *
Une vingtaine de personnes voyageaient sous la conduite d’un seul chevalier. C’était le détachement que la Maison Morad avait envoyé à la rencontre d’Eugene.
Le vent était faible, mais la bannière du comte flottait tout de même. C’était parce qu’elle était portée par un garçon d’une douzaine d’années. Tenir une bannière à cheval n’était pas une tâche facile pour quelqu’un d’aussi jeune.
« Dis-le-moi si cela devient trop difficile. »
« Non, messire Gauss ! Je suis heureux qu’on m’ait confié une tâche aussi honorable ! »
Touché par la ferveur de sa réponse, Gauss tapota la tête de son fils. Le garçon qui, autrefois, le suivait partout en criant « Père ! Père ! » et en s’accrochant à lui accomplissait maintenant sa première mission, en distinguant parfaitement son devoir officiel de sa relation avec son père. Gauss n’aurait pas pu être plus fier.
Le garçon aimait entendre près de son oreille le tintement du gantelet à écailles de son père.
« La région est plus dangereuse que nous le pensions. Si les salauds de Duran nous attaquent… »
Le vieux clerc parla d’un ton inquiet.
La Maison Morad était actuellement au bord de la guerre avec la Maison Duran, qui soutenait l’empereur.
Un chevalier et un jeune écuyer, dix soldats de la maison, six domestiques et servantes, un vieux clerc et une voiture chargée de provisions pour recevoir des invités.
C’était suffisant pour accueillir un invité, mais si la maison ennemie mobilisait des chevaliers et leur tendait une embuscade, ils se retrouveraient dans une situation désastreuse.
« Aucune déclaration de guerre n’est encore arrivée. Même s’ils sont téméraires, ils ne peuvent pas faire fi des usages les plus élémentaires. »
« Messire Gauss, je ne sais pas si on peut attendre autant des salauds de Duran. »
Le clerc soupira intérieurement. Les chevaliers honorables avaient tendance à juger le comportement de leurs adversaires selon leurs propres principes.
« Nous ne pouvons pas faire demi-tour. Si nous laissions messire Eugene trouver seul le chemin du château, la Maison Morad en serait déshonorée. »
« C’est vrai, mais… »
« Les autres forces sont occupées par leurs propres tâches. Nous devrions nous estimer heureux que le seigneur nous ait confié au moins cette mission. »
Le chevalier ne prenait pas la situation à la légère. Mais, étant donné ses ordres et les circonstances, il n’avait tout simplement pas d’autre choix.
« J’espère que nous rencontrerons bientôt ce chevalier. »
« Une fois qu’il sera avec nous, nous n’aurons plus rien à craindre. »
Gauss et le clerc étaient du même avis que les domestiques. S’ils parvenaient à rejoindre Eugene, ils n’auraient pas à s’inquiéter du voyage de retour.
Mais c’était toujours dans ces moments-là que les choses tournaient mal, surtout quand on y ajoutait les inquiétudes d’un vieil homme.
Au croisement, un groupe de plus de trente personnes arriva par la gauche.
« … Préparez-vous à combattre. »
Le visage de Gauss se crispa.
Trois chevaliers menaient le groupe, suivis de mercenaires lourdement armés. Leurs mines avides ne laissaient aucun doute sur leurs intentions.
« Salutations ! Quel plaisir de rencontrer ainsi le vénérable messire Gauss ! »
Le chevalier qui semblait être leur chef lui adressa un sourire sournois. Gauss le connaissait : c’était un vassal de la Maison Duran.
« Messire Godrick. Nous sommes sur le territoire de Morad. Que faites-vous ici avec autant d’hommes ? »
« Je suis venu envoyer tout droit aux enfers ces traîtres qui défient Sa Majesté impériale. »
Les trois chevaliers de Duran dégainèrent leurs épées, et les mercenaires derrière eux levèrent également leurs armes.
« À l’attaque ! Tuez ces salauds de Morad ! »
« Bande de salauds sans honneur ! »
Furieux, Gauss et les soldats de la maison pointèrent leurs armes.
Mais les chevaliers et les soldats étaient trois fois moins nombreux. Tous affichaient une mine désespérée devant ce combat qu’ils ne pouvaient pas gagner.
« Tuez-les, dépouillez-les et violez-les ! Hahahaha ! »
Les assaillants de Duran fondirent sur le détachement envoyé à la rencontre d’Eugene.
* * *
« Messire chevalier. Des gens se reposent plus loin. »
Le mercenaire chargé de l’éclaireur accourut faire son rapport.
« Combien sont-ils ? »
« Leur groupe semble un peu plus nombreux que le nôtre et compte deux chevaliers. »
« Ce sont peut-être les gens envoyés à ma rencontre. Ils devraient arriver d’un moment à l’autre. »
Quand un seigneur invitait un hôte, il était tout naturel qu’un détachement vienne l’accueillir.
« Mais je ne vois pas la bannière de la Maison du comte Morad que vous nous avez montrée. Et l’atmosphère est bien trop hostile. »
Les mercenaires cessèrent discrètement de discuter. Ils resserrèrent leurs armures, vérifièrent les cordes de leurs arbalètes et chargèrent leurs carreaux.
Bientôt, le groupe qui se reposait plus loin apparut. Comme on le leur avait signalé, il comptait deux chevaliers en armure lourde.
À mesure qu’Eugene s’approchait, il remarqua qu’ils avaient déjà livré bataille. Plusieurs hommes saignaient sous leurs armures, enfilées à la hâte.
« Halte. »
Le chevalier qui leur barrait la route cria en tendant la main.
« Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ? »
« … »
Au lieu de répondre, Eugene regarda au fond du camp ennemi.
Trois hommes étaient étroitement ligotés et forcés de s’agenouiller dans un coin. L’un d’eux portait les vêtements d’un clerc, bien incongrus en pareil endroit.
« Aaaah ! »
« Cette salope ne peut pas tenir en place ? Tu veux finir pendue, toi aussi ? »
Les mercenaires rassemblaient brutalement les servantes à moitié nues. Des cadavres s’entassaient près d’une voiture brisée, et un garçon pendait au cou à un arbre tout proche, oscillant dans le vide.
« Jeune maître. »
Le vieil homme en tenue de clerc, forcé à genoux, fixait l’arbre d’un regard vide. Des larmes coulaient sur son visage ridé.
Eugene embrassa toute la scène du regard en un instant.
« Je vous ai posé une question. Déclinez votre identité. »
Le chevalier adverse posa la main sur la garde de son épée en l’interrogeant.
Enfin, le regard d’Eugene s’arrêta sur la bannière de la Maison Morad, couverte de boue et gisant au sol.
« Rain, de la Maison Mild. »
Tout en répondant, Eugene glissa une main derrière son dos et fit signe aux siens de se préparer au combat.
« … ! »
Les mercenaires retinrent leur souffle un instant, mais gardèrent leur calme sans rien laisser paraître.
« Je n’ai jamais entendu parler de vous. »
« Ce n’est pas étonnant. Je viens d’une maison sans importance, à la frontière. Et vous, qui êtes-vous ? »
« Je suis Godrick, chevalier de la grande Maison Duran. »
La méfiance dans les yeux des deux chevaliers s’effaça, remplacée par du mépris. Eugene parlait avec l’accent du peuple. À leurs yeux, il avait tout l’air du fils d’une famille de parvenus qui aurait acheté son titre de chevalier.
« On dirait que vous avez livré un rude combat. Pourriez-vous me raconter ce qui s’est passé ? »
« Par ordre de Sa Majesté impériale, nous avons puni des imbéciles qui osaient s’opposer à lui. Ils auraient dû rester enfermés dans leur château, mais ils se sont faufilés dehors comme des rats et se sont fait prendre. »
« Bande de traîtres ! »
Le chevalier à côté de Godrick cracha sur les cadavres. Gauss, le chevalier de la Maison Morad, avait réussi à entraîner l’un des chevaliers de Duran dans la tombe malgré leur infériorité numérique.
Ayant perdu un ami de longue date, ils ne parvenaient toujours pas à contenir leur colère, même après avoir pendu le fils de Gauss.
« Messire Rain. Que faites-vous ici ? »
« Quand un chevalier conduit des mercenaires sur une terre qui empeste la guerre, que peut-il bien venir faire, à votre avis ? »
Eugene forma un cercle avec son pouce et son index. Tout autour, les mercenaires adverses pouffèrent.
« Hum. »
Godrick, lui, trouvait le comportement d’Eugene vulgaire. Son accent et sa manière de parler le faisaient passer pour un parfait ignorant.
« Avez-vous décidé où vous vous rendiez ? »
« Pas encore. »
Eugene haussa les épaules.
« Je viens du fin fond des bois, alors je n’ai aucune relation. J’ai entendu dire qu’il y avait la guerre en Roman, alors j’ai commencé par venir ici. À voir la situation, je ne devrais pas avoir de mal à trouver du travail. »
« Alors vous tombez à pic. Cela vous intéresserait de travailler pour la Maison Duran ? »
« À condition que la paie soit bonne. »
« Je vous garantis que personne dans la région ne peut vous récompenser aussi généreusement que nous. »
Après avoir feint d’y réfléchir un instant, Eugene acquiesça sans hésiter.
« Vous avez fait le bon choix. C’est à coup sûr l’occasion de vous élever dans le monde. »
« Je vous remercie. Mon rêve, c’était de recevoir un beau fief en Roman. »
Godrick n’appréciait pas personnellement le chevalier qui lui faisait face, mais il jugeait qu’Eugene serait un renfort acceptable.
Il avait un bon équipement, une carrure imposante et un nombre appréciable de mercenaires à sa suite. Eugene et ses hommes pourraient au moins servir de force détachée.
*J’ai abattu ces salauds de la Maison Morad et gagné de nouveaux renforts. Les dieux me bénissent.*
Godrick sourit avec satisfaction, ravi de pouvoir annoncer un grand succès à sa maison.
Eugene prit une bouteille de vin sur sa selle, en but une longue gorgée et s’approcha des deux chevaliers.
Glou, glou !
Après avoir lâché un rot sonore, il la tendit à Godrick.
« On est presque amis, maintenant. Vous en voulez ? »
Refuser les bons sentiments d’un chevalier qui venait de devenir un allié aurait été impoli. De plus, le parfum qui s’échappait de la bouteille était si exquis qu’il en faisait saliver Godrick.
Glou.
Dès que le vin lui entra dans la bouche, les yeux de Godrick s’écarquillèrent.
« Quel délice ! Où avez-vous trouvé ça ? »
Godrick s’exclama avec admiration, puis passa la bouteille à son compagnon.
« Benjamin me l’a donnée. »
« Ah, Benja… Quoi ? »
Le chevalier à côté de lui, qui buvait à son tour, se mit à tousser violemment.
« Hum ! Hum ! »
Le vin avait pris le mauvais chemin. Ils n’arrivaient même pas à relever correctement la tête, le haut du corps secoué comme s’ils crachaient du sang.
« Il me l’a offerte en me disant qu’il fallait absolument que je me rende à la Maison Morad. »
Le poing ganté d’Eugene fusa sur le visage médusé de Godrick.
Boum !
Le corps de Godrick fut projeté en arrière, tandis qu’un splendide saignement de nez jaillissait de son visage. Eugene avait retenu son coup pour ne pas le tuer.
« Espèce de sa… Hum ! »
L’autre chevalier tenta de dégainer son épée pour attaquer, mais le vin passé dans ses voies respiratoires l’empêchait de penser clairement. Eugene lui saisit le poignet qui tenait l’arme.
Crac !
« Aaaah ! »
L’épée tomba au sol dans un craquement d’os. Eugene attrapa le chevalier blessé par le col et le projeta en arrière.
« Bienvenue ! »
Les mercenaires qui attendaient foncèrent sur eux et les ligotèrent en un instant.
« Espèce de salaud ! Comment oses-tu nous jouer un tour pareil ? »
« C’est un excellent traitement pour quelqu’un de pire qu’un chien, non ? »
Eugene répondit calmement, puis tourna les yeux vers les mercenaires ennemis. La tournure soudaine des événements les avait complètement déboussolés.
« Nous allons soumettre ces bandits cruels ! Suivez-moi ! »
À l’ordre d’Eugene, ses mercenaires chargèrent.
Fiiiou !
Au signal de Homi, les arbalétriers d’Eugene tirèrent leurs carreaux comme s’ils n’attendaient que ça.
« Argh ! »
« Gnh ! »
Les mercenaires de la Maison Duran, qui se hâtaient d’attraper leurs arbalètes, tombèrent les uns après les autres.
Ils avaient perdu leurs combattants les plus redoutables, les chevaliers, dès le début. Déjà épuisés et blessés par le combat précédent, ils venaient en plus d’être pris par surprise. La bataille était perdue d’avance.
*Enfin, une rançon !*
Eugene songea aux deux chevaliers capturés.
Récompenses de Champion, solde de campagne, butin de guerre, sans oublier les sous-produits tirés de la mort des monstres : Eugene avait découvert bien des façons pour un chevalier de gagner de l’argent, mais il n’avait encore jamais goûté à celle qui s’offrait désormais à lui.
Ses efforts pour les capturer vivants, au point d’agir comme il ne l’aurait normalement pas fait, avaient porté leurs fruits.
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