Chapitre 38
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 38 : Ce que signifie devenir commandant (1)
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Après avoir lavé et empaillé la tête du wendigo, Rex enduisit ses bois d’un mélange à polir. Même Eugene ne put retenir ses applaudissements devant le trophée achevé.
« C’est bien plus splendide que je ne l’imaginais ! »
« Moi-même, j’ai eu du mal à en croire mes yeux. C’est le chef-d’œuvre de ma vie. »
Les immenses bois noirs luisaient comme des joyaux. Au moindre changement d’angle, leur éclat déferlait d’un bois à l’autre, telle une vague sombre.
« J’avais pensé à couper les bois pour les fixer sur un casque, mais le résultat est trop beau pour être gâché ainsi. »
« Ha ha ha ! Ça attirerait les regards au combat, c’est certain, mais votre cou ne vous remercierait pas. »
Pour un chevalier, se faire remarquer sur le champ de bataille comptait presque autant que la gloire militaire. Certains ornaient même leur casque de façon ostentatoire pour cette raison.
« Un trophée de monstre contribue à la dignité d’un guerrier. Un jour, si vous l’accrochez dans le couloir de votre manoir seigneurial, tous vos visiteurs en resteront bouche bée. Même si je doute que ce soit le seul trophée à y être exposé. »
« Un manoir seigneurial ? N’oubliez pas que je ne suis encore qu’un chevalier errant. »
« Pour vous, messire chevalier, ce n’est qu’une question de temps. Vous obtiendrez sûrement un fief et le gouvernerez au grand jour. »
Sur un signe de Rex, un Elfe noir subalterne apporta une cape noire.
« Veuillez également examiner la peau. »
« Elle ne convenait donc pas pour une armure. »
« Elle était à peine plus résistante qu’une peau d’ours. Elle ne pouvait pas remplacer votre armure de fer, messire chevalier. Mais elle est sombre comme le ciel nocturne et sa texture est belle ; elle semblait donc parfaite pour une cape. »
Homi prit la cape et regarda Eugene.
« Essaie-la. »
« Homi, je t’en prie. »
Flap !
D’un geste théâtral, elle déploya la cape et l’attacha sur les épaules d’Eugene.
« Oh ! »
« C’est… »
Rex et son subalterne ouvrirent de grands yeux.
Quand Eugene bougea, la cape ondula et l’obscurité y coula comme de l’eau frémissante. On aurait dit que l’immense poids du wendigo s’était ajouté à l’ombre du chevalier et le suivait à la trace.
« Le mystère de l’Autre Monde que détenait le wendigo demeure dans cette cape. »
Varda l’examina avec intérêt.
« Messire chevalier ! Inutile de vous encombrer d’un casque à bois. Si vous chargez avec cette cape sur le dos, les seigneurs vous regarderont comme des jouvencelles éprises d’amour. »
Homi joignit les mains, la queue battant plus fort que jamais.
« Vous avez fait un travail remarquable, pour le trophée comme pour la cape. Je devrais vous récompenser comme il se doit. »
« Ce n’est pas nécessaire, messire chevalier. Nous avons déjà été plus que suffisamment payés pour le travail. Le capitaine de la garde a personnellement demandé au Premier Magistrat de régler la note. »
« … »
Eugene se rendit compte que Bonyard City, de ses ruelles les plus misérables jusqu’aux plus hautes fonctions, était désormais entièrement de son côté.
Même si les choses tournaient mal tandis qu’il cherchait à s’élever ailleurs, il avait maintenant un point d’ancrage où revenir et tout recommencer. Cela le rassurait grandement.
« Que comptez-vous faire ensuite ? »
« Si j’en suivais mon cœur, je vous demanderais sans cesse si vous avez du travail pour nous, messire chevalier. Mais notre tribu nous a convoqués. »
La Compagnie de mercenaires de la Main Noire était une petite société constituée de toute une tribu. Des services spécialisés s’occupaient de l’administration, du personnel et de la diplomatie.
« Comme vous le savez, les occasions de travail ne manquent pas en Roman. Ils comptent donc gagner autant d’argent que possible tant qu’ils le peuvent. »
« Les gens partent toujours dès qu’on commence à s’attacher à eux. C’est vraiment dommage. »
« Cela me fait plaisir de vous l’entendre dire. »
Eugene s’approcha de Rex, qui l’avait salué militairement, et le prit dans ses bras.
« Ah ! »
Peu habitué à ce genre de geste, Rex eut un instant de surprise. Puis il sourit et lui rendit son étreinte.
* * *
Ils n’avaient pas organisé de défilé triomphal, mais Eugene reçut tout de même une généreuse récompense à la mesure de ses exploits remarquables. Les pierres magiques trouvées dans le wendigo et les carcasses des animaux valaient à elles seules une fortune.
« Était-il vraiment nécessaire de partager avec les mercenaires aussi ? Ils ont déjà reçu une belle solde et une part du butin. »
Eugene distribua aux Elfes noirs, sous forme de primes, une partie de l’argent tiré de la vente des pierres magiques.
« Ils m’ont aidé à tous points de vue, au combat comme en dehors. Ils me traitent avec bienveillance et respect ; je dois donc les récompenser comme il se doit, en pièces d’argent. »
Eugene n’avait pas l’intention d’en rester là avec la Tribu de la Main Noire. Une fois bien établi, il comptait devenir l’un de leurs clients réguliers.
Varda referma le journal de recherches du mage hérétique et posa le menton dans sa main.
« Plusieurs lettres sont arrivées de seigneurs qui souhaitent vous accueillir. Avez-vous une destination en tête ? Vous devriez bientôt leur répondre, que vous comptiez accepter ou décliner. »
« J’irai ici. »
Eugene déplia une lettre écrite sur du vélin. C’était une invitation de la Maison Morad.
— Si jamais vous passez près de notre fief, venez absolument nous rendre visite ! Promis ?
Le visage de Benjamin lui revint en mémoire. Il avait eu l’air à moitié mort de sa gueule de bois, mais n’avait pas voulu lâcher la main d’Eugene. Cette invitation était probablement de son fait.
« Il a dû trouver l’attente difficile, après m’avoir demandé de passer. Il m’a aussitôt envoyé une lettre. »
« Elle porte la signature du comte ; la maison compte sans doute vous recevoir officiellement en son nom. C’est une excellente occasion. »
Si l’une des plus grandes maisons nobles de Roman, dont peu pouvaient rivaliser avec la richesse et la puissance militaire, l’avait fait appeler, cela ne se limiterait pas à de simples compliments.
Homi apporta plusieurs autres lettres.
« Celles-ci ne sont pas mal non plus. Une maison de vicomte vous a même proposé de vous accorder immédiatement un fief. »
« N’acceptez rien avant d’avoir consulté la carte. Beaucoup offrent des fiefs comme s’ils se montraient généreux, alors qu’ils n’exercent aucun contrôle réel sur ces terres ou qu’elles ne valent rien. »
« Bien sûr. D’autant que j’ai déjà pris ma décision. »
Eugene saisit la lettre de la Maison Morad entre l’index et le majeur, puis la brandit.
« Si possible, mieux vaut aller là où des gens qui sont résolument de mon côté pourront me soutenir. Et puis, il paraît que Roman sera bientôt englouti par la guerre. »
Certaines régions étaient déjà le théâtre de conflits limités. Bientôt, de grandes armées seraient rassemblées et les seigneurs commenceraient à s’affronter pour de bon.
Une grande maison noble de renom, une bonne entente déjà établie et la guerre. Si ces trois éléments se combinaient, Eugene aurait d’autant plus à y gagner.
« On dirait que vous vous êtes préparé à être entraîné dans la guerre de quelqu’un d’autre. »
« N’est-ce pas là la vie d’un chevalier ? Je n’ai jamais eu l’intention de me contenter de la sécurité et de la paix. »
La vie d’un chevalier était un pari de chaque instant. Il y mettait toujours tout en jeu : ses biens, mais aussi sa vie. Eugene s’y était préparé depuis bien longtemps.
Quand il annonça qu’il se rendrait chez la Maison Morad, le Premier Magistrat réagit comme s’il s’y était attendu.
« Vous étiez collés l’un à l’autre comme des amoureux pendant le banquet, alors je me doutais qu’ils vous feraient venir. La prochaine fois que nous nous reverrons, je devrai peut-être vous appeler seigneur. Ha ha ha ! »
Fannis, qui l’avait accompagné, ne put prononcer un mot, le visage empli de tristesse. Une fois Eugene parti, il était peu probable qu’il revienne dans la lointaine Bonyard City.
« Je savais que vous prendriez rapidement votre envol, messire chevalier, mais vous partez déjà. »
« Je suis triste moi aussi de devoir vous quitter, capitaine de la garde. Vous m’avez traité avec beaucoup d’égards. »
Fannis lui avait été d’une aide précieuse, ouvrant la voie à l’ascension d’Eugene. Il l’avait mené sur une scène où sa force pouvait être payée au prix fort et lui avait facilité la tâche à bien des égards.
« Qui aurait cru que le fier capitaine de la garde de Bonyard City verserait des larmes ? »
« J-je suis désolé. »
Eugene ne s’était pas attendu à le voir pleurer et en resta interdit. Le Premier Magistrat, assis à côté de lui, semblait encore plus stupéfait.
Il savait avec quelle férocité Fannis avait vécu en grimpant les échelons depuis le bas de l’échelle. Parmi les membres du Grand Conseil, il était celui qui méritait le plus le titre d’homme le plus impitoyable.
Fannis se contenta de sangloter bruyamment en faisant ses adieux à Eugene, après avoir bu suffisamment du vin apporté par celui-ci pour être complètement ivre.
* * *
Par la suite, Eugene resta occupé à parcourir la ville.
Le rang de simple chevalier ne lui suffisait plus. Il lui fallait le statut de commandant. La sécurité était une préoccupation, certes, mais pour aller plus loin, il aurait besoin de gens à diriger.
« Quoi ? Je ne pensais pas que vous viendriez en personne, messire chevalier. »
À la Taverne de l’Ondine, un capitaine mercenaire qui buvait une bière se leva d’un bond et s’inclina avec respect.
« Restez assis, je vous prie. »
Eugene calma les hommes qui s’apprêtaient à se lever et tira une chaise à lui.
« Je paie vos consommations. Cela vous dérangerait-il que je me joigne à vous un moment ? »
« Bien sûr que non ! Quel mercenaire au monde refuserait de boire gratis ? »
Chaque fois que les troupes de la campagne s’installaient, Eugene parcourait le camp et inspectait tous les postes. Il était à la recherche d’hommes capables et rigoureusement disciplinés.
Les mercenaires devant lui étaient des soldats d’élite affectés au flanc droit, des hommes de valeur qui s’entraînaient à manier leurs armes même pendant leurs pauses.
« Nous sommes honorés que vous soyez venu nous voir en premier. Nous vous servirons de tout notre cœur. »
S’ils voulaient économiser avant l’arrivée de l’hiver, ils devaient trouver un nouvel employeur. Il n’y avait aucune raison de refuser quand le chevalier le plus puissant qu’ils eussent jamais vu voulait les engager.
Eugene s’asseyait aussi épaule contre épaule avec les mercenaires, levait sa chope avec eux, plaisantait et discutait sans façon. Il n’avait rien de l’arrogance qu’on prêtait aux chevaliers.
« On dit que seuls deux hommes du groupe de Brandon ont survécu. »
« Nous étions les suivants sur la ligne. Vous nous avez sauvé la vie, messire chevalier. »
Ils avaient tous vu des mercenaires chevronnés se faire massacrer de près, lorsque les bandits avaient lancé le wendigo à l’assaut.
Eux aussi se trouvaient sur le flanc droit. Si Eugene était arrivé ne serait-ce qu’un peu plus tard, plus de la moitié d’entre eux seraient devenus des cadavres.
Ils respectaient sa force écrasante, mais il leur avait aussi, pour ainsi dire, sauvé la vie. Tous lui en étaient reconnaissants.
« J’ai entendu dire que plusieurs compagnies de mercenaires ont été ainsi décimées pendant cette bataille. Je compte recruter parmi elles les hommes capables. Accepteriez-vous de m’aider ? »
« Comptez sur moi. J’ai beaucoup de relations dans cette ville. »
Eugene regarda avec bienveillance le capitaine mercenaire, qui se frappa la poitrine.
« Je placerai sous vos ordres tous ceux que vous recruterez. S’ils refusent de vous obéir, vous pourrez les punir à votre guise. »
« Merci ! »
Recruter des hommes compétents rehaussait le prestige d’une compagnie de mercenaires. Mais les plus talentueux avaient souvent un ego à la hauteur de leur talent, ce qui les rendait difficiles à maîtriser au début.
Personne ne serait assez fou pour faire le fier devant ce chevalier.
Avec Eugene pour le soutenir, le capitaine mercenaire pourrait facilement s’adjoindre des vétérans sans rencontrer ce genre de problème. Il n’avait pas l’intention de laisser passer cette double aubaine.
* * *
Après plusieurs jours à recruter des mercenaires compétents et à réunir nourriture et matériel pour la marche, Eugene et ses hommes achevèrent leurs préparatifs et se rassemblèrent à l’extérieur de la ville.
« Ouf… Il faut que je reste sur mes gardes. »
Eugene prit une profonde inspiration.
C’était différent des voyages qu’il faisait seul avec Homi. Il avait désormais des dépenses fixes et devrait donc gagner de l’argent sans relâche.
Il avait amassé une belle somme grâce à la Guerre des Salles et à la campagne contre les bandits, mais il était effrayant de penser à l’argent qui s’évaporait même quand il ne faisait que respirer.
Les vingt-trois mercenaires aguerris étaient expérimentés, dignes de confiance et bien équipés. Avec quatre ânes chargés du matériel, ils formaient un groupe qui avait fière allure.
« Messire chevalier, j’ai servi de nombreux employeurs, mais vous êtes le premier que je voie se soucier sincèrement de ses hommes. »
Le capitaine mercenaire contempla avec satisfaction les charges des ânes.
Elles ne contenaient pas des articles de luxe destinés à afficher la dignité d’un noble, mais des provisions pour les mercenaires : des médicaments, du matériel de campement et toutes sortes de denrées conservées.
« Nous travaillons tous pour gagner notre vie, non ? Pour garder le moral, il faut avoir quelque chose à attendre de la vie, même si c’est peu. »
Avant même d’avoir pris la route, les mercenaires furent émus par la réponse si simple de leur employeur.
« C’est vrai. Peu de choses sont aussi simples que la nourriture, et pourtant il y en a peu qui donnent autant d’espoir. »
« Merci à vous aussi, Varda. Ce n’était pas à une mage de s’en occuper, et pourtant vous m’avez aidé sans hésiter. »
Eugene s’inclina devant elle. Pendant qu’il recrutait des mercenaires, Varda et Homi étaient parties acheter des ânes et des provisions.
L’œil d’une elfe et le flair d’une femme-bête ne laissaient passer que les meilleures marchandises. Voici ce qu’elles avaient trouvé.
Des biscuits de mer, compagnons éternels des fantassins à travers les âges et les contrées, pour leur remplir l’estomac.
Des jujubes séchés, une spécialité de Samur qui apporterait une douceur bienvenue au groupe.
Du chou mariné et fermenté.
Des sacs remplis d’un mélange de céréales.
Du hareng fumé, célèbre dans le Royaume de Gord.
Du porc salé, semblable au jambon.
Du rhum pour remonter le moral après les combats et apaiser l’esprit des blessés.
Les provisions avaient été choisies pour se conserver et se transporter facilement ; elles ne seraient donc pas particulièrement savoureuses. Mais pour des mercenaires habitués à vivre au camp, elles valaient bien un festin.
Le capitaine mercenaire était si content qu’il en vint à s’inquiéter un peu.
Ces imbéciles ne vont quand même pas se reposer sur la bonté du chevalier et se relâcher ?
Que des mercenaires se relâchent quand on les traite bien était dans leur nature. Il ne voulait même pas imaginer le courroux ardent du chevalier victorieux s’il échouait à les tenir en main.
Heureusement, ni ses anciens compagnons ni les mercenaires nouvellement recrutés ne montrèrent le moindre signe de relâchement.
— Avec cet employeur, vous avez intérêt à faire particulièrement attention, compris ? Si l’un de vous fait une bêtise, je le corrigerai moi-même à coups de poing.
Après avoir adressé cet avertissement sévère aux nouvelles recrues, il les vit tous hocher la tête comme si cela allait de soi.
— Pourquoi tu t’inquiètes ? Tout le monde ici a vu le chevalier trancher la tête de cette bête magique. Quel idiot oserait faire des siennes ?
— C’est plutôt son lancer de lance qui me fait peur. Même un carreau de baliste ne volerait pas aussi droit.
— Exactement. Quelle lance peut parcourir plus de cent mètres et transpercer deux hommes en armure ? Je n’ai jamais vu un chevalier mettre fin à une mêlée de centaines d’hommes d’un seul lancer de lance, bon sang.
— Le type juste devant moi s’est fait déchiqueter, puis j’ai croisé le regard de la bête magique. C’est là que le chevalier est apparu. Je lui dois la vie.
Personne n’osa sortir du rang. Les mercenaires observaient le dos du chevalier qui chevauchait sa monture de guerre devant eux.
Flap !
Chaque fois que la cape noire flottait au vent, ils étaient saisis par sa présence intimidante. Mais ils en éprouvaient aussi de la fierté.
Ce chevalier terrifiant les menait !
Au-delà des frontières de Bonyard City, les plaines qui s’étendaient vers Roman apparurent à leur vue. Tous avançaient d’un pas léger, mais plein d’entrain.
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