Chapitre 37
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 37 : Première campagne de soumission (8)
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Debout au-dessus du wendigo vaincu, Eugene entendait déjà le boulier cliqueter dans sa tête. L’honneur ? La gloire ? Il aurait le temps d’y penser plus tard.
« Rex. Le sang ou la peau de cette créature ont-ils une quelconque valeur ? J’ai entendu dire qu’à partir des monstres de taille moyenne, il n’y avait plus rien à jeter. »
Il devait forcément y avoir une pierre magique à l’intérieur : une véritable aubaine. Mais il devait bien y avoir d’autres façons d’en tirer de l’argent.
La mise à mort de monstres dangereux comme les yétis, les minotaures et les ogres pouvait rapporter à un chevalier davantage que plusieurs années de revenus d’un chevalier réputé.
« C’est la première fois que nous en affrontons un, nous aussi. Les anciens de notre tribu sauront peut-être. »
Même Rex, qui répondait toujours aux nombreuses questions d’Eugene, ne put que se gratter la tête, cette fois.
Contrairement aux monstres apparus naturellement, le wendigo était une bête magique créée par un rituel sacrificiel de haut niveau. Il était déjà rare d’en croiser un, et plus difficile encore de le tuer ; on en savait donc très peu à son sujet.
« Le sang d’une bête magique créée par un rituel sacrificiel ne diffère guère de celui de l’animal d’origine. Il ne se vendra pas très cher sur le marché de l’alchimie. »
« Hum, quel dommage. »
« L’argent n’est pas ce qui compte, pour l’instant. Vous avez abattu en un instant une bête magique aussi puissante qu’un wendigo. Qu’est-ce qui pourrait avoir plus de valeur pour un chevalier qu’une telle gloire ? »
Varda contemplait Eugene avec admiration. Elle savait qu’il était un chevalier exceptionnel, mais cela dépassait de loin tout ce qu’elle avait pu imaginer.
« La mage a raison. Pour trouver un exploit pareil, il faudrait fouiller non seulement les livres d’histoire, mais aussi les récits mythiques les plus anciens. »
Rex abonda lui aussi dans le sens de Varda.
« Si nous n’avons pas besoin de recueillir le sang, rien ne presse. »
« Ces bois de cerf, à eux seuls, vaudront le prix que nous en demanderons. La peau doit aussi pouvoir servir. Nous récupérerons la carcasse et l’examinerons. »
Les guerriers elfes noirs se portèrent volontaires. Toute leur tribu était composée de guerriers errants, et nul n’était plus habile qu’eux pour dépouiller les cadavres de monstres.
« À défaut, je pourrais l’accrocher comme trophée de chasse. »
« Un trophée de wendigo. L’exposer rehausserait sûrement le prestige de votre maison. »
Tout le monde, Varda comprise, éclata de rire quand Eugene saisit la tête du wendigo et la secoua.
« Assez bavardé. Nous devrions rejoindre les autres. Rex, détachez une escouade et renvoyez-la par où nous sommes venus. »
« Pour récupérer le butin du grand camp que nous avons dépassé ? »
« J’aime votre vivacité d’esprit. J’ai vu plusieurs compagnies de mercenaires en ville, mais vous êtes les seuls que je qualifierais d’armée. »
« C’est un honneur. »
Rex sourit et fit un geste. Dix elfes noirs repartirent aussitôt par le chemin emprunté.
« Je vais les accompagner. Je veux fouiller l’autel où ils ont accompli leurs rituels. Je trouverai peut-être un artefact qui vous sera utile. »
Varda rejoignit le groupe.
La bataille était terminée. Il ne restait plus qu’une chasse entre les poursuivants et les poursuivis.
« Capitaine ! Il faut partir d’ici, tout de suite ! »
« Même si nous fuyons, ne devrions-nous pas au moins nous regrouper d’abord ? Rassemblez tout le monde… »
Le capitaine mercenaire des bandits, qui essayait tant bien que mal de reprendre la situation en main, se figea.
« Capitaine ? »
Eugene fondit sur eux, juché sur Might. Le capitaine jeta son arme et prit lui aussi la fuite.
Le cours de la bataille, bouleversé par une terrifiante bête magique, fut une nouvelle fois renversé par un grand chevalier.
* * *
Eugene et ses hommes étaient peu nombreux, mais ils étaient les meilleurs tueurs de ce champ de bataille.
Chaque fois que les elfes noirs tiraient leurs épées courbes, préférant ne pas gaspiller de flèches, des bandits s’effondraient en se tenant le dos ou les membres.
L’écuyère et les serviteurs qui avaient été au service de Galia frappaient eux aussi avec férocité, déversant leur rage après la perte de leur maîtresse.
« Tuez le mage maléfique ! »
Un capitaine mercenaire des forces de soumission désigna une silhouette vêtue de noir parmi les bandits.
« Comment osez-vous, vermines ! »
Comprenant que tout était perdu, le mage se mordit l’index et traça un sceau de sang. Cette magie interdite libérait une malédiction au prix de la vie de son lanceur.
Boum !
La lance qu’Eugene avait lancée transperça le cœur du mage et interrompit le sort. La lance se planta dans le sol, laissant le cadavre suspendu en l’air.
« Vous comptez mettre fin à la guerre à vous seul, chevalier ? »
Le capitaine des gardes, qui menait l’assaut, esquissa un sourire à cette plaisanterie.
« J’ai déjà mis fin à une guerre à moi tout seul. »
« Quoi ? Qu’est-ce que vous… Ah ! »
Se souvenant de la Guerre des Salles, le capitaine des gardes éclata de rire.
« Je me demande si Bonyard City ne devrait pas vous ériger une statue. »
Les lieutenants le couvrirent d’éloges, à moitié pour plaisanter, à moitié sérieusement. La peur et le stress accumulés au cours de cette bataille désespérée se muèrent d’un seul coup en exaltation.
Je craignais que le mage ne s’échappe, mais je me faisais du souci pour rien.
Le mage hérétique s’était tenu près du front pour maîtriser le wendigo : il n’avait donc pas pu s’éloigner. Sa robe noire le rendait en outre facile à repérer, qu’on puisse sentir la magie ou non.
Homi fouilla la robe du mage et en tira une bourse contenant trois pièces d’argent, des dizaines de pièces de cuivre et plusieurs ingrédients magiques. Son odorat lui révélait ce que portait autrui aussi clairement que si elle l’avait dans sa propre poche.
« Replions-nous ici. Nous n’avons plus rien à faire. »
Leurs alliés avaient déjà avancé ; poursuivre leur progression ne ferait que les gêner.
Eugene baissa les yeux vers l’écuyère de Galia et ses serviteurs.
« Vous avez accompli votre devoir avec fidélité. Je vous rends le commandement que j’ai exercé temporairement. Puisse dame Galia reposer en paix. »
« Ce fut un honneur de vous servir, même brièvement. Merci encore d’avoir vengé notre dame. »
L’écuyère et les serviteurs inclinèrent la tête, puis coururent vers le camp ennemi. Ils semblaient retourner à leur petit campement pour récupérer le corps de leur maîtresse et soigner les blessés.
Eugene ramena les elfes noirs par le chemin emprunté, jusqu’au sentier latéral qui menait à l’autel où l’on avait pratiqué la magie sacrificielle.
« La magie forestière peut donc accomplir des choses aussi incroyables. »
Rex ne put cacher son admiration.
La magie de Varda ouvrait des raccourcis là où aucun chemin ne semblait exister. Elle n’avait pas l’éclat des sorts d’un mage du feu, mais offrait un immense potentiel tactique.
« Vous voilà de retour. Rien à signaler. »
Les elfes noirs postés en sentinelles dans tout le camp les saluèrent.
Eugene arrêta son cheval devant l’autel. Varda, assise sur un rocher, lisait un livre recouvert de peau animale.
« Le mage hérétique a été neutralisé. »
« Vous avez bien agi. »
« C’est son journal de recherches ? »
Varda acquiesça.
« Le mage servait Kalash, le dieu de la Marque Affamée. Autrement dit, c’était à la fois un mage et un prêtre. »
« Quelqu’un que les moines adoreraient. »
Même les ordres religieux qui reconnaissaient plusieurs dieux et vivaient en bonne entente ne faisaient preuve d’aucune clémence envers les hérétiques. Ajoutez-y la magie maléfique, et ils traqueraient la personne sans pitié.
« Mais, le dieu de la Marque Affamée ? Ça ne fait pas un titre très impressionnant pour un dieu. »
« C’est vrai, mais les habitants de ce monde ont de la chance. Kalash n’accepte pas les humains en sacrifice. »
« Pourquoi pas ? Les dieux hérétiques réclament généralement des sacrifices humains, non ? »
« Parce que même s’il les dévore, cela ne suffit pas à apaiser sa faim. C’est pourquoi Kalash n’accepte que le bétail de grande taille. »
« … Maintenant que je l’entends à nouveau, ce titre ne me paraît plus si mauvais. »
« Kalash reste un dieu maléfique. »
Varda referma le livre.
Les bruits de la bataille se rapprochaient peu à peu. Les forces de soumission semblaient avoir pénétré dans les environs.
« Chevalier, servir la mage est important, mais vous devriez quand même prendre votre part. »
Rex déposa devant Eugene les objets de valeur que ses hommes avaient pillés dans le camp.
« Vous avez… déjà tout pris. »
« Bien sûr. »
Chaque elfe noir avait ramassé tout ce qui lui semblait précieux. L’un d’eux portait même cinq épées à la ceinture. Comme leur tribu était composée de guerriers errants, chasseurs et pillards, ils savaient se montrer rapides dans ce genre de situation.
« Nous avons tout de même mis de côté ce qui nous semblait le plus précieux pour vous, chevalier. »
« Vous n’aviez pas à en faire autant, mais merci. »
Le paquet contenait des objets de cérémonie en or.
« L’argent et l’or conduisent très bien la magie. Mais on ne peut pas utiliser l’argent dans les rituels maléfiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles les mages hérétiques manquent toujours d’argent. »
« Ils dépassent donc les bornes pour financer leurs recherches et provoquent des catastrophes comme celle-ci ? Les villes et les nobles ne peuvent pas non plus les soutenir. »
« C’est pourquoi la plupart sont découverts et éliminés avant d’atteindre un niveau élevé. Les prêtres affirment que c’est l’une des lois du monde établies par les dieux. »
Avoir une mage dans le groupe lui permettait décidément d’apprendre toutes sortes de choses intéressantes.
« Benzin ! Cray ! Vous n’avez plus besoin de bloquer l’entrée. Abattez les bandits qui approchent, mais laissez passer les mercenaires des forces de soumission ! »
« Compris. »
Sur l’ordre de Rex, les deux elfes noirs s’écartèrent. Ils avaient récupéré les flèches des morts éparpillés dans le camp.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Je dissipe une malédiction. »
Varda enveloppait un poignard à la forme étrange dans de grandes feuilles vertes. On aurait dit qu’elle préparait un poisson à faire rôtir en pleine nature.
« Il a servi lors de rituels sacrificiels et porte une malédiction. »
« C’était un objet répugnant utilisé par un mage hérétique, alors ça se comprend. »
« Si on le laisse ainsi trois jours, la malédiction s’estompera. Il renferme un sort assez utile ; je vous le donnerai une fois la malédiction dissipée. »
« Quel genre de sort ? »
« Les blessures infligées par cette lame cessent difficilement de saigner. Elle ne se contente pas d’empêcher le sang de coaguler : elle aspire aussi un peu de sang ailleurs dans le corps et force la plaie à saigner. »
« Oh ! Elle sera utile contre les ennemis très résistants ou capables de se régénérer. »
Eugene garda pour lui : *Et pour les embuscades, si nécessaire.*
« C’est une arme assez vile à offrir à un chevalier, mais je doute que vous hésitiez à vous en servir. »
Varda disait cela en repensant à la façon dont Eugene avait vaincu le chevalier bandit.
« Vous m’avez bien cerné. »
« Ne souriez pas avec tant de fierté. Vous êtes censé être un chevalier honorable. »
Varda esquissa un sourire en coin tandis qu’Eugene levait le pouce.
« Il y a un camp, là-bas ! »
À cet instant, un groupe de mercenaires avides remonta le sentier. Leur visage s’assombrit en apercevant les elfes noirs, répartis dans le camp, qui affichaient tous un large sourire.
« Bon sang. »
« Nous arrivons trop tard. »
Ils continuèrent tout de même à fouiller les lieux, ramassant casques, boucliers utilisables, rations sèches, poignards et tout ce qu’ils pourraient revendre. Plusieurs dépouillèrent aussi les morts de leurs bottes et de leurs manteaux.
Le capitaine des gardes vint à la rencontre d’Eugene, qui revenait après avoir emporté tout ce qui en valait la peine.
« Si vous n’aviez pas été là, chevalier, nous aurions perdu cette bataille. Je serais probablement moi aussi un cadavre quelque part. »
« C’est aussi grâce à vous, qui avez tenu l’arrière-garde en étant prêt à mourir. La formation a tenu bon, ce qui nous a permis de nous occuper plus facilement du wendigo. Je devrais moi aussi vous remercier. »
Eugene tapota l’épaule du capitaine des gardes.
« Euh… »
Pris au dépourvu par ces éloges, le capitaine des gardes fut trop bouleversé pour répondre.
« Retournons au camp de départ. L’odeur du sang est trop forte, ici. »
Et celle de la merde aussi.
Eugene se frotta le nez et grimaça.
Alors, c’est ça, l’odeur après une grande bataille à l’arme blanche ?
Il s’était attendu à l’odeur pestilentielle du sang et des cadavres qui jonchaient le sol.
Mais l’odeur des excréments l’avait pris au dépourvu. C’était l’un de ces détails sordides que les films et les épopées passaient sous silence.
« Alors, c’est ça, la bête. »
« Regardez ces bois ! Les cornes d’un minotaure ne leur arrivent pas à la cheville. »
Les mercenaires admiraient la tête tranchée du wendigo, suspendue à la selle d’Eugene. Derrière eux, les gardes transportaient le reste de la carcasse sur une charrette.
« Chevalier, nous le dépecerons dès notre retour au camp. »
Les yeux de Rex brillaient.
« Vous ne devriez pas d’abord vous reposer ? »
« Nous avons les mains qui nous démangent. Si ce n’est pas maintenant, quand aurons-nous l’occasion de nous occuper d’une bête magique pareille ? »
On pouvait trouver d’autres monstres, non sans peine, en cherchant leur habitat. Le wendigo, en revanche, était une bête magique qu’un mage maléfique de haut niveau devait mettre longtemps à créer.
« Même les anciens de notre tribu n’en ont entendu parler que par tradition orale ; aucun n’en a jamais vu. Tout le monde nous enviera d’avoir assisté au combat de près et de pouvoir préparer sa carcasse. »
Rex avait l’air à moitié révérencieux, à moitié impatient de raconter autour d’un verre une histoire qui durerait toute une vie.
« Je n’ai jamais vu de monstre pareil. »
« Ce n’était pas un monstre, mais une bête magique. Le chevalier a tué une bête magique qu’un mage maléfique avait invoquée des enfers. »
Les murmures des mercenaires qu’ils croisaient se répandirent dans toutes les directions comme une traînée de poudre.
* * *
À leur retour à Bonyard City, les forces de soumission regagnèrent discrètement leurs quartiers et les infirmeries.
« On dirait qu’il n’y aura pas de procession triomphale, cette fois ? »
Tout se déroulait comme d’habitude. Eugene ne cherchait pas particulièrement les louanges ou les acclamations, mais cela lui semblait tout de même étrange.
Ils avaient remporté une grande victoire lors d’une bataille où un mage hérétique et une bête magique avaient failli anéantir les forces de soumission. À certains égards, l’exploit était même plus glorieux que la Guerre des Salles, et pourtant la ville restait calme.
« C’est la tradition. Quand un héros accomplit de grands exploits à plusieurs reprises dans une même région, on n’organise pas deux processions triomphales. »
« Drôle de tradition. On dirait qu’il doit y avoir une raison bien terre à terre derrière tout ça. »
« On croit que si les processions triomphales se succèdent, les dieux deviennent jaloux du héros et l’emportent prématurément. »
« Quoi ? C’est une superstition. »
« Comme vous le dites, ce n’est qu’une superstition. Mais n’est-ce pas une superstition qui permet de faire des économies ? »
« Ah ! »
Eugene eut l’air d’avoir compris.
« Ce genre de cas n’a pas été fréquent au cours de l’histoire, mais il s’est déjà produit. Les citoyens apprécient ces réjouissances, mais elles représentent une charge pour ceux qui doivent organiser et financer les processions. »
« Ils se sont donc servis des dieux comme prétexte pour faire des économies et justifier leur décision. Malin. »
« Ce sont toujours les classes dirigeantes qui instaurent et perpétuent de telles coutumes. Et puis, les chevaliers qui ont combattu sont tous morts ; il ne reste donc personne pour protester. »
Eugene, Homi et Varda furent conduits dans un manoir réservé aux hôtes de marque, où ils se reposèrent au milieu d’un luxe somptueux.
Chevalier victorieux.
Tueur de bêtes magiques.
À peine un mois s’était écoulé depuis son départ à l’aventure, et il avait déjà reçu deux titres éclatants.
Les nobles dames parleraient avec envie de l’honneur du chevalier victorieux, tandis que les chevaliers en parleraient avec rivalité et jalousie. Dans les tavernes, bardes et mercenaires se vanteraient du courage qu’il avait fallu pour vaincre une bête magique.
Le nom d’Eugene, d’abord apparu comme celui d’un chevalier inconnu, avait désormais grandi au point de dépasser Bonyard City elle-même.
Autrement dit…
Il était temps de s’aventurer dans un monde plus vaste.
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