Chapitre 24
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 24 : L’invitation de la mage
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Un peu plus tard, le hibou grand-duc s’envola.
« Et toi, Karas ? »
« Il y a quantité d’endroits qui réclament ma présence. Je partirai bientôt pour Roman. Cela fait longtemps que je veux m’y rendre. »
Même s’il ne s’était pas distingué lors du duel judiciaire, Karas était déjà un chevalier célèbre. Quand bien même on l’avait renié, il portait toujours le sang de la Maison Cruise. D’innombrables nobles ne rêvaient que de partager un repas avec lui.
« Tu as dû gagner une jolie somme cette fois-ci, et tu pars déjà ? Tu pourrais profiter encore un peu de la ville avant de t’en aller. »
« Le monde est trop vaste pour qu’on puisse le découvrir, même en y consacrant toute sa vie. Pendant que les autres sont attachés à un seul endroit et pelletent du fumier de porc, j’ai eu la chance de naître noble. Ne devrais-je pas me montrer reconnaissant pour cette liberté et user mes chaussures tant que je suis jeune ? »
Il fallait être un excentrique hors du commun pour considérer sa propre lignée comme un simple coup de chance. Karas était de ceux-là.
« Alors, nous allons bientôt nous séparer. C’est dommage. On dit que les gens se quittent au moment même où ils se sont attachés l’un à l’autre. »
« Tu t’es attaché à moi ? »
Karas se retourna, l’air surpris.
« Tu es sérieux ? L’alcool a fini par te monter à la tête ? »
« Je ne suis pas ivre. Même quelqu’un comme Cressy peut m’inspirer de la tristesse à l’idée de le quitter. Avec quelqu’un comme toi, l’amitié ne peut que s’enraciner. Tu es doué, et nous nous entendons étonnamment bien. »
« Hé, hé ! Pourquoi tu me mets mal à l’aise comme ça ? »
Malgré ses protestations et ses grands gestes, Karas avait l’air sincèrement ravi.
« Je n’ai vu que les déserts et les jungles de Samur. Maintenant, je devrais traverser des prairies et gravir des chaînes de montagnes enneigées. J’aimerais aussi découvrir le Royaume souterrain des Nains. »
« C’est justement un endroit que je veux absolument visiter, moi aussi. »
Si Bonyard City avait commencé comme une carrière, le Royaume souterrain des Nains, lui, avait commencé comme une mine.
Il était bien plus vaste et peuplé, et ses mines étaient toujours en activité.
« Benjamin m’a dit que je recevrais une montagne de lettres. J’espère qu’au moins quelques invitations en vaudront la peine. »
« Ne te fais pas trop d’illusions. La plupart chercheront à te flatter pour te demander de te battre gratuitement. Rassemble toutes les lettres envoyées par des gens de rang inférieur à celui de vicomte et brûle-les. C’est un conseil tiré de mon expérience. »
Karas grimaça de dégoût, comme s’il avait eu affaire à ce genre de requêtes à maintes reprises.
Ensuite, ils se turent, profitant de la brise nocturne et des lumières de la ville. Seul le sifflement de Karas, qui fredonnait un air de son pays natal, résonna dans la nuit.
* * *
Le lendemain, Eugene vint saluer Benjamin sur le départ. Le visage de celui-ci était ravagé par une terrible gueule de bois.
« Prenez ceci. »
« Beurk ! Qu’est-ce que c’est ? »
Benjamin prit le comprimé de ses mains tremblantes.
« Cela soulagera vos vertiges et vos nausées. Prenez-le avec beaucoup d’eau. Vous vous sentirez bien mieux. »
« Mer… merci. »
Même parler semblait difficile à Benjamin.
« Je… je ne manque pas autant de retenue d’habitude. »
Il craignait que le chevalier pour lequel il s’était pris d’affection ne le juge sévèrement.
« Je comprends. Je prendrai cela comme la preuve de votre joie devant ma victoire. À vrai dire, cela me rend plutôt fier de moi. »
« Si jamais vous passez près des terres de Morad, venez nous rendre visite ! C’est promis ? »
Benjamin serra fermement la main d’Eugene et refusa de la lâcher jusqu’à ce que son serviteur l’aide à monter dans le carrosse.
« Bien sûr. Je boirai avec plaisir le vin que vous m’avez offert. »
Benjamin était peut-être tombé éperdument sous le charme du chevalier qui se tenait devant lui, car il lui avait remis toutes les bouteilles de vin de la Maison Morad qu’il avait apportées.
« Beuââârk ! »
Ou peut-être pensait-il simplement qu’il ne pourrait plus boire avant d’être rentré chez lui.
Eugene fit signe à Benjamin jusqu’à ce que le carrosse disparaisse au coin de la rue.
* * *
Quelques jours plus tard, lorsque Fannis vint lui rendre visite, Eugene et Homi triaient des lettres. Il s’agissait de propositions venues des quatre coins du monde depuis qu’Eugene était devenu chevalier victorieux.
« Entrez, chef de la garde municipale. »
« Ah, je commence à être gêné quand vous vous adressez à moi avec tant de formalité, messire. »
Fannis rayonnait de voir que le chevalier ne le traitait pas différemment malgré sa toute nouvelle célébrité.
« Elles sont arrivées plus vite que je ne le pensais. »
« Combien d’endroits au monde ont besoin de combattants ? Ils doivent forcément se dépêcher s’ils ne veulent pas qu’un autre les devance. Ah, merci. »
Eugene servit à Fannis un peu de vin de la Maison Morad.
« Je suis venu aujourd’hui pour vous aider à trier les lettres. Il faut faire le tri parmi ces parasites inutiles. »
Fannis prit l’une des lettres déjà triées et la lut.
« Celle-ci, par exemple, vient de la Maison Garm. Ils vous demandent d’éliminer un croquemitaine. »
Contrairement à la plupart des monstres, qui n’étaient que muscles de la tête aux pieds, les croquemitaines avaient le corps si gras qu’ils semblaient atteints d’obésité morbide.
Mais le poids faisait leur force. La massue brandie par une créature dépassant un humain de deux têtes était terrifiante.
« Les croquemitaines sont connus pour être des monstres que les chevaliers détestent affronter. Leur chair est si épaisse que les épées et les flèches la transpercent difficilement. Et même quand on parvient à les taillader, la lame se retrouve couverte de graisse et perd son tranchant. »
« Ils traitent leurs épées comme des amantes, alors forcément, ils préfèrent éviter les croquemitaines. Pourquoi aiment-ils tant embrasser leur lame ? »
Fannis rit en entendant Eugene parler comme si les chevaliers ne le concernaient pas.
« Malgré tout, ce n’est pas très loin et la récompense est correcte, alors je l’ai mise de côté. C’est mieux que les requêtes qui en appellent seulement à votre honneur pour vous faire combattre gratuitement. »
Eugene pouvait simplement le rouer de coups avec son fléau à long manche. La tâche ne semblait donc pas particulièrement pénible.
« N’y allez pas. Le baron Garm a de nombreuses dettes, et sa famille est connue pour ne jamais payer à temps. Les mercenaires qu’ils ont privés de leur solde ont déjà pillé leurs villages à plusieurs reprises. »
« … On devrait la jeter. »
Homi jeta la demande de chasse au croquemitaine à la poubelle.
Voler les salaires, tout de même ! Gopri avait dit à Eugene que c’était courant, mais avoir failli en être victime lui-même était absurde.
« Je m’y connais assez bien dans ce domaine. Je ne garderai que les lettres qui en valent la peine. »
« Comment vous remercier ? »
Glou.
Fannis vida son verre et sourit, satisfait.
« Que ne ferais-je pas pour vous, messire ? Et puis, ce vin est vraiment excellent. Cela me suffit amplement. »
Alors qu’ils écartaient les lettres sans intérêt, ils découvrirent un expéditeur inattendu.
« Le comte Andar ? Ce n’est pas lui qui a manigancé ce duel judiciaire ? »
« Quel sans-gêne ! »
Fannis trembla en regardant le sceau de la lettre. Il avait envie de la déchirer sur-le-champ, mais n’osait pas le faire avant qu’Eugene l’ait lue.
« Si vous le souhaitez, chef de la garde, vous pouvez la déchirer ou la brûler. »
« Ouf. Rien que d’y penser, cela me soulage. »
Quelle audace : provoquer quelqu’un en duel, puis inviter un chevalier du camp adverse. Fannis était reconnaissant à Eugene de comprendre malgré tout ce qu’il ressentait.
Quand Eugene brisa le sceau, le contenu était exactement celui auquel il s’attendait. Le comte Andar souhaitait convier le grand guerrier dans son domaine pour lui offrir l’hospitalité.
« Il prépare sûrement un piège. »
« Il n’avait pas l’air d’être ce genre d’homme. »
Eugene se rappela le noble guerrier porter un toast en riant à gorge déployée, même après sa défaite.
En tant que guerrier, Eugene se fiait à son instinct. Andar lui semblait plutôt du genre à maudire quelqu’un en face et à brandir sa hache qu’à fomenter quelque mesquine machination.
« Je n’ai pas l’intention d’y aller tout de suite. »
Pour l’instant, mieux valait faire de Bonyard City une alliée solide.
Il n’a pas l’air du genre à bouder si je lui dis que je viendrai plus tard.
Le comte Andar était franc et généreux. Il l’accueillerait probablement à bras ouverts chaque fois qu’Eugene lui rendrait visite.
« Malgré tout, le comte Andar n’a montré aucun déplaisir après sa défaite. »
« Le tribut que lui verse Bonyard City ne représente que de l’argent de poche. Des rivières parcourent son domaine, et le commerce lui rapporte des sommes colossales. Ce sont les autres petits nobles de son alliance qui s’inquiétaient pour leurs intérêts. »
C’était aussi pour cette raison que les pillards des mers avaient autrefois pris pour cible le territoire de Gord plus souvent que celui de Barsia.
De grandes et de petites rivières reliées à la mer le sillonnaient comme les nervures d’une feuille, favorisant le commerce fluvial.
Ces cours d’eau empêchaient aussi Barsia de fondre sur le territoire avec sa puissante cavalerie.
On plaisantait même en disant qu’en cherchant au fond de n’importe quelle rivière de Gord, on trouverait au moins un crâne aux crocs saillants.
Ils continuèrent à trier les lettres, à la recherche d’invitations offrant mieux qu’une récompense ponctuelle. Des invitations qui pourraient leur proposer un fief ou une contrepartie équivalente.
« Hmm. »
« Hein ? »
Selon ce critère, il ne resta pas une seule lettre.
« Les grandes maisons ne tarderont pas à faire appel à vous ! J’en suis sûr ! »
Fannis avait du mal à croire qu’il n’y ait pas eu une seule invitation d’un noble de rang comtal.
Son regard se posa sur la lettre du comte Andar. Il semblait encore envisager de changer d’avis.
« C’est possible. Après tout, cette affaire est liée à la défaite du Margrave de Gord. Beaucoup de nobles préfèrent peut-être ne pas prendre de risques. »
« O-oui, bien sûr. Par sa richesse comme par sa puissance, c’est un personnage influent dans la région. »
Le comte Andar lui-même n’avait pas l’air de s’en soucier le moins du monde, mais les autres pouvaient facilement se méprendre et croire qu’il était furieux.
Eugene tapota l’épaule de Fannis et le raccompagna.
Il avait tout son temps. Avec ses capacités, d’autres occasions se présenteraient à lui : inutile de se précipiter.
« J’en attendais trop ? Je croyais que tout le monde se bousculerait pour m’inviter. »
— Nous sommes au bout du continent. Ta réputation mettra du temps à se répandre.
Homi écrivit sa réponse tandis qu’Eugene lui apprenait à lire et à écrire en triant le courrier. Son écriture, mélange étrange de rondeur et de lignes de travers, était incroyablement adorable.
Peut-être pour réconforter Eugene, une autre lettre arriva tard dans la nuit.
Son messager était toutefois des plus insolites.
Vrouuuum !
Un hibou grand-duc s’envola et se posa sur le rebord de la fenêtre.
« C’est toi, celui de l’autre fois ? »
C’était celui qui avait plané au-dessus du balcon le soir du banquet. Une lettre était attachée à sa patte. Eugene n’avait jamais entendu dire qu’on envoyait des lettres par un rapace, encore moins par un hibou grand-duc, plutôt que par un pigeon ou un corbeau.
Le hibou entra tranquillement dans la pièce et sauta sur la table.
Tac. Tac.
Puis il tapa la table de ses serres, comme pour dire à Eugene de prendre la lettre.
« Mais qu’est-ce que tu es, au juste ? »
Ses yeux jaunes ne manifestaient aucune méfiance, seulement l’intention claire de lui faire prendre la lettre au plus vite.
Quand Homi voulut viser l’oiseau avec son arbalète, Eugene l’arrêta. Elle désigna ses serres et mima une morsure en claquant la main.
Ayant vécu au pied des montagnes, elle savait bien à quel point les hiboux grands-ducs étaient dangereux. Leurs serres puissantes pouvaient écraser un renard d’un seul coup. Celui-ci était en outre bien plus grand qu’un spécimen ordinaire.
« Il n’a pas l’air de vouloir attaquer. »
Eugene s’approcha lentement, les deux mains levées pour montrer qu’il ne lui voulait aucun mal.
Le hibou le regarda de ses yeux mi-clos, avec un air compatissant.
Tac. Tac.
Il tapa de nouveau la table avec la patte à laquelle la lettre était attachée. Son geste arrogant semblait dire qu’il ne le grifferait pas, alors il ferait mieux de cesser d’avoir peur et de prendre la lettre.
« D’accord, d’accord. »
Quand Eugene tendit la main, le hibou leva même la patte pour lui faciliter le dénouement du lien. Qui avait bien pu le dresser aussi bien ?
Il ne tarda pas à le découvrir.
« Quel sceau étrange. »
À cette époque, on scellait les lettres en laissant couler de la cire rouge sur l’enveloppe, puis en y apposant un sceau.
Celui-ci avait toutefois la forme de lèvres, comme si quelqu’un avait mis du rouge à lèvres avant d’embrasser l’enveloppe.
Quand Eugene posa le doigt sur le sceau, les lèvres remuèrent.
< Ô chevalier qui recèle des mystères >
Une voix pareille à un murmure dans le vent.
!!!
Homi sursauta et se précipita vers lui.
« Tout va bien. Calme-toi. »
La voix était déformée, car elle ne venait pas de cordes vocales, mais c’était clairement celle d’une jeune femme.
Après cette brève salutation, le sceau s’éloigna comme une graine de pissenlit et disparut.
« Une mage l’a envoyé ? Fascinant. »
Vrouuuum !
Sa livraison terminée, le hibou grand-duc s’envola. Il se glissa dans l’obscurité sans un bruit d’ailes. C’était bel et bien le roi de la nuit.
Eugene s’assit au bord du lit et déplia la lettre. Elle était écrite en langue commune continentale.
« Moi, Varda de la Forêt d’Émeraude, vous adresse ce message.
J’ai entendu la ville faire vos louanges. Je vous présente mes respects pour votre éclatante victoire et l’honneur qui vous revient.
Mais cela ne révèle que la moitié de votre véritable nature. Je suis certaine que c’est vous qui avez prié dans un village isolé, il y a peu.
Je parle de l’Eucharistie, si grandiose qu’elle semblait pouvoir contenir la chair et le sang de Dieu dans notre monde.
Une personne qui m’est chère est devenue terriblement faible. Ni les remèdes ni la magie n’ont été efficaces, mais votre bénédiction pourrait être différente.
Je m’accroche donc à ce fragile espoir et vous invite à venir. Cherchez le manoir au cœur de la Forêt d’Émeraude.
Je vous récompenserai, moi aussi, à la mesure de l’aide que vous m’apporterez.
J’espère vous rencontrer bientôt. Le temps est compté pour la personne qui m’est chère. »
La lettre s’achevait là.
Son ton direct et son écriture élégante donnaient l’impression que l’expéditrice était une jeune dame ayant reçu une éducation stricte.
L’Eucharistie grandiose dont parlait la lettre devait désigner le moment où Eugene avait béni le sang d’un mulot avant de le donner à Maria.
Pourtant, seul Eugene était au courant, et il n’en avait parlé qu’à Homi. Comment une mage vivant dans la forêt pouvait-elle le savoir ?
« Quoi qu’il en soit, elle doit être une mage exceptionnelle. »
L’excitation fit battre le cœur d’Eugene à grands coups.
La mage n’était pas venue en ville, mais l’avait invité chez elle. Le souhait d’Eugene s’était réalisé d’une manière encore meilleure qu’il ne l’espérait.
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