Chapitre 23
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 23 : Le banquet de la victoire
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Un banquet fut organisé pour célébrer la victoire dans la Guerre des Salles.
« Vous avez vu le dernier chevalier s’écraser par terre ? On aurait dit une grenouille, ha ha ha ! »
« Volx, c’était encore mieux. Il était bâti comme une montagne, et pourtant il s’est roulé par terre quand on l’a attrapé sous le bras, comme un enfant en pleine crise. »
« Allez ! Vos coupes sont vides ! »
Peut-être en réaction à la morosité qui les avait accablés si longtemps, les notables de la ville burent et festoyèrent comme des fous.
« Quelle bande d’idiots ! »
Les joues de Fannis tressautèrent tandis qu’il les observait.
Il s’agissait bel et bien d’un banquet célébrant la victoire de Bonyard City. Pourtant, Eugene aurait dû en être le centre. C’était le chevalier qui avait surgi au moment où la ville était en péril et avait vaincu tous ses ennemis.
Cela n’avait rien à voir avec l’affection personnelle que Fannis lui portait. Honorer un héros qui avait rendu un tel service à la ville relevait aussi de la dignité de celle-ci.
Fannis était furieux de voir les premiers à devoir accueillir Eugene festoyer entre eux comme si de rien n’était.
« Essayez de comprendre, chef de la garde. Vous avez suivi le déroulement des événements, mais eux n’en savaient rien. »
Le Premier Magistrat tenta de le consoler.
« Au moins, une personne plus illustre que nous se tient aux côtés de sire Eugene. »
« Ouf, vous avez raison. Nous aurions presque eu trop honte pour le regarder en face. »
Leurs regards se tournèrent vers le noble romain qui discutait avec Eugene.
Il était courant d’inviter les témoins à un banquet de victoire, mais ils n’étaient nullement obligés d’y assister.
Benjamin, le témoin principal, était le second fils de la vénérable Maison Morad. Érudit et éloquent, il était très respecté dans de nombreux pays.
C’était un homme occupé qui rentrait généralement chez lui dès que son travail était terminé, mais cette épreuve judiciaire au combat avait dû le marquer profondément.
« Sire, accepteriez-vous un verre ? »
« Avec plaisir. »
« Je vous en prie, épargnez-moi cela. C’est moi qui suis honoré de servir du vin à un chevalier victorieux. Nous avons nous-mêmes cultivé les vignes et élaboré ce vin. »
Le vin que Benjamin versa avait une couleur exceptionnelle et un parfum riche.
« Sans vouloir dénigrer Bonyard City, il sera meilleur que tous les grands crus que vous pourrez trouver ici. »
Roman, au cœur du continent, possédait les plus vastes plaines par rapport à sa superficie. Son sol et son climat étaient parfaits, et le pays était réputé depuis l’Antiquité pour produire les meilleurs vins.
Le fait que Benjamin offre un vin qu’il avait apporté pour lui-même témoignait de l’estime qu’il portait au chevalier devant lui.
« Il est vraiment délicieux. Je n’ai jamais goûté un vin pareil. »
Benjamin accueillit le compliment sans fausse modestie.
« J’ai assisté à d’innombrables épreuves judiciaires au combat, mais jamais je n’en ai vu une d’aussi remarquable. Un homme auquel les dieux ont accordé la force, mais qui sait aussi faire preuve de compassion. »
« Sire Volx est pourtant mort. »
Et de façon plutôt brutale. Eugene avait même pensé qu’il aurait tout aussi bien pu lui trancher la tête d’un coup net.
« Ha ! Appeler ce barbare “sire”, c’est déjà trop généreux. Il peut porter une belle armure et avoir été adoubé chevalier, son sang reste celui d’un roturier. Il méritait de mourir comme une bête. »
Benjamin vida sa coupe, comme si cette seule pensée lui avait coupé l’appétit.
« J’ai assisté à une autre épreuve judiciaire au combat à laquelle Volx a participé. »
« Il était violent, mais vraiment doué. C’était le plus dangereux des trois. »
L’armure que Gopri avait léguée à Eugene était excellente, mais il était impossible de ne pas tenir compte de la hache à deux mains de Volx. Elle n’aurait peut-être pas traversé les plaques de fer qui protégeaient son torse, mais elle semblait tout à fait capable de déchirer les parties couvertes uniquement de cotte de mailles.
« C’est pour cela qu’on le convoquait partout. La dernière fois que je l’ai vu, il était d’une cruauté effroyable. »
Benjamin secoua la tête.
« Il enfonça sa hache dans la bouche d’un adversaire à qui on avait tranché la jambe et qui le suppliait de l’épargner. »
« Seigneur ! »
« La moitié supérieure de sa tête, séparée du reste, roula sur le sol et l’arène sombra dans le chaos. »
« Aussi cruel que cela puisse paraître, n’est-ce pas le propre d’un duel ? Il y a forcément du sang versé. »
« Un duel est avant tout un jugement rendu par les dieux. Les armes des hommes ne sont que les plumes dans Leurs mains. »
Eugene remplit la coupe vide de Benjamin.
« De même qu’un prophète qui consigne les paroles des dieux ne doit pas ajouter ses opinions personnelles aux Écritures, un guerrier qui entre dans une épreuve judiciaire au combat doit faire preuve de retenue avec son arme. »
« Seigneur Benjamin a raison. Le sang versé dans une arène de duel est comme de l’encre. En abuser ne fait que souiller les Écritures. »
« Ha ha ha ha ! »
Benjamin éclata d’un rire sonore.
« Je vous avais dit qu’il n’existait aucun chevalier comme vous, n’est-ce pas ? Il devrait y en avoir davantage, mais le monde devient plus barbare de jour en jour. »
Contrairement à Eugene, qui avait bu davantage sans que cela se voie, Benjamin était complètement ivre. À un moment, il s’était mis à se plaindre des affaires intérieures de Roman.
« Comment peuvent-ils prétendre descendre de l’Ancien Royaume et s’arroger le titre d’empereur ? Le monde court à sa perte, vraiment. »
Oh ! Voilà une information que je voulais connaître.
Eugene versa encore du vin dans la coupe vide de Benjamin.
Glou, glou !
Benjamin prônait d’ordinaire la modération, mais aujourd’hui, pour bien des raisons, il s’était laissé aller.
« J’ai compris que cet incident avait plongé l’Empire romain — non, le royaume — dans le tumulte. »
Benjamin vida sa coupe et fronça les sourcils.
« Ha ! Appelez-le empire si vous voulez. Ils sont déjà en train de réécrire les codes de loi. S’ils rejettent les lois dont ils ont hérité et cessent d’être un royaume, comment peuvent-ils encore se prétendre les héritiers de l’Ancien Royaume ? »
Voyant son seigneur dans un tel état, le serviteur de Benjamin tenta d’intervenir, mais Homi lui barra le passage.
« Écuyère, veuillez vous écarter… »
« Grrr. »
« Aah ! »
Le serviteur jeta un coup d’œil à sa haute stature, son expression glaciale, son regard farouche et ses crocs, puis recula, effrayé, comme s’il se trouvait face à un prédateur.
« Bon sang, pourquoi le seigneur Benjamin reste-t-il collé à sire Eugene ? A-t-il tant de choses à lui raconter ? »
« Tu m’étonnes. Il y a tant de gens qui veulent demander des faveurs au chevalier. Il devrait aussi penser à ceux qui attendent derrière lui. Tss, tss. »
Ceux qui comptaient louer les mérites d’Eugene avant de glisser une petite requête ne pouvaient que trépigner de frustration.
Eugene promena sur eux un regard froid. Il savait que ces hyènes ne pouvaient pas l’approcher à cause de Benjamin.
« Sire. Une grande guerre éclatera bientôt. »
« … ! »
Si Benjamin le disait, cela arriverait sûrement.
« Certains nobles ont déjà été déchus de leurs titres, et les héritiers d’autres nobles, retenus en otage dans la capitale, sont morts. »
« Ils ne resteront pas les bras croisés. »
« Ils se rassemblent déjà autour des grands seigneurs. Une guerre civile éclatera. À mon avis, elle commencera dans la région de Holden… »
Benjamin continua à divaguer jusqu’à finir par s’affaisser. Eugene lança un regard à Homi.
Elle lui laissa le passage, et le serviteur se hâta d’emporter Benjamin.
Les paysans vivent en temps de paix, mais les chevaliers vivent de la guerre.
Eugene était entré dans la ville simplement pour gagner de quoi vivre, mais il se rendit compte qu’une ambition plus grande bouillonnait en lui.
Il était bel et bien devenu chevalier. Même à l’idée d’une guerre, il ne ressentait pas de peur, mais de l’impatience.
* * *
« C’est impressionnant que vous puissiez boire autant sans que cela vous fasse le moindre effet. »
Karas rejoignit Eugene, qui profitait de la brise nocturne sur le balcon.
« Vous avez l’air de bien tenir l’alcool, vous aussi. »
« J’ai à peine bu. Après avoir goûté l’alcool de chez moi, je n’ai pas pu avaler cette eau infecte. »
« Vous êtes très fier de votre patrie. »
« C’est la seule chose plus puissante que mon épée. »
« Vous regrettez de ne pas avoir eu votre tour ? »
Karas sourit et vint se placer à côté d’Eugene.
« Au début, oui. Mais c’était aussi assez amusant à regarder. »
Karas leva la main à la verticale et la passa sous son aisselle.
« C’était quelque chose de voir cet ours virer au bleu. »
« Vous revenez des funérailles de Cressy ? »
Les funérailles de Cressy se tenaient près de la salle du banquet.
Même s’il n’avait guère été utile, c’était un chevalier mort en combattant lors de la crise qui avait frappé la ville. Lui offrir les plus belles funérailles possibles relevait de la fierté de la ville.
« Il faisait honte au titre de chevalier, mais il a été mon compagnon pendant un temps. Et puis, je n’aime pas les banquets. Tout le monde se couvre de louanges et rit comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde. »
Karas haussa les épaules.
« Alors j’ai déposé des fleurs à ses funérailles, puis je suis allé manger un morceau. »
Un remue-ménage éclata derrière eux. Homi empêchait des notables ivres de pénétrer sur le balcon.
« Poussez-vous ! Vous savez à qui vous bloquez le passage ? Hein ? »
Un riche marchand de tissus, ivre mort, l’apostropha avant d’afficher un sourire niais.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi votre queue est-elle si longue et si épaisse ? Fascinant. Vous venez d’où ? »
« H-hé ! Cette personne est… »
Un ami qui avait encore un peu de jugeote tenta de l’arrêter, mais l’alcool dans le sang pouvait transformer n’importe qui en guerrier.
« Hum ! Je suis Gazel, Gazel ! Dans toute cette ville, dès que je montre le bout de mon nez… »
Le marchand s’interrompit. Son ami lui agrippa le visage et le força à se tourner vers le balcon.
Dès qu’il croisa les regards des deux chevaliers, qui avaient l’air de bêtes sauvages, il retrouva complètement ses esprits.
« J-je suis désolé ! Je ne savais pas que vous étiez là, chevaliers ! »
Malgré sa démarche chancelante, le marchand s’enfuit à toute vitesse.
« Je me demandais pourquoi vous gardiez une écuyère incapable de parler. Je comprends mieux, maintenant. »
Karas montra à Eugene son poignet, où une empreinte rouge de main était restée.
« On dirait qu’Homi ne voulait pas vous laisser passer. »
« Oui. Elle semblait tenir à ce que vous puissiez vous reposer tranquillement, seul. Elle m’a barré la route avec une détermination farouche. »
Karas se frotta le poignet, comme s’il lui faisait encore mal.
« Comment avez-vous réussi à entrer ? Ne me dites pas que vous avez résisté à la force d’Homi. »
« Bien sûr que non. Je ne suis pas un faible, mais je n’ai pas réussi à prendre le dessus sur votre écuyère. Quoi qu’il en soit, vous allez bien ensemble. »
« Merci pour le compliment. »
« Je lui ai dit que je revenais des funérailles de Cressy. Quand je lui ai expliqué que je voulais pleurer sa mort avec vous, elle m’a laissé passer. »
Karas regarda Homi avec chaleur. L’écuyère qui montait la garde à l’entrée, droite et disciplinée, avait l’air d’une soldate.
« J’ai toujours voyagé seul parce que je détestais avoir quelqu’un qui me suivait partout, mais en vous voyant tous les deux, je vous envie un peu. »
Karas se toucha soudain le menton et le cou, rugueux sous ses doigts. Le visage d’Eugene, lui, était toujours parfaitement rasé.
« Pourquoi ne vous trouvez-vous pas un écuyer, vous aussi ? »
« J’en prendrai un si j’en trouve un comme elle. »
« Alors vous voyagerez seul toute votre vie. »
Eugene rit et le taquina.
« Alors, que comptez-vous faire maintenant, chevalier victorieux ? »
« Je compte rester quelque temps en ville. Je viens à peine de découvrir le monde, et il y a beaucoup de choses que j’ignore. C’est agréable, ici : toutes sortes d’informations me parviennent. »
Karas trouvait étrange que le chevalier devant lui se qualifie si librement de novice.
Avec un talent comme celui d’Eugene, il aurait pu se pavaner autant qu’il le voulait. Pourtant, il conservait un cynisme singulier. Même couvert de gloire, que tout le monde aurait convoitée, il paraissait indifférent.
Eugene regarda avec regret la salle du banquet, qu’on était en train de nettoyer.
« J’ai entendu dire qu’ils avaient aussi invité la magicienne de la forêt voisine, mais elle n’est pas venue. J’aurais vraiment aimé la rencontrer. »
« La Dame de la Forêt ? »
Elle était si célèbre que Karas lui-même avait entendu parler d’elle.
« Je n’ai jamais vu de magicienne, alors j’étais curieux. »
Pour les paysans de la Fin du Royaume, la magie n’existait que dans les vieux contes.
Eugene, en revanche, avait lui-même fait l’expérience d’un pouvoir surnaturel. Les magiciens l’intéressaient beaucoup.
« Qu’est-ce qu’un chevalier peut bien vouloir à une magicienne ? Vous êtes vraiment étrange. Enfin, si votre force absurde relève de la magie, on peut peut-être dire que vous en êtes un. Vous êtes attiré par vos semblables ? »
Pour les gens du peuple, les magiciens étaient comme des immortels de contes de fées, venus en aide aux pauvres paysans.
Pour un chevalier traditionnel comme Karas, c’étaient des êtres inquiétants, qui maniaient un pouvoir incompréhensible et déformaient le monde.
La vertu d’un chevalier consistait à se frayer un chemin par l’effort, la sueur et le courage. Aux yeux de Karas, un magicien se situait quelque part entre un fantôme et un être humain.
Fouuu !
À cet instant, un grand-duc survola le balcon et masqua la pleine lune.
« Cette bête tourne dans les parages depuis un moment. Elle me met mal à l’aise. »
Karas leva les yeux au ciel, inquiet. À cette époque, les hiboux et les grands-ducs étaient des présages de malheur.
Ils apparaissaient souvent dans les contes, parmi les animaux que commandaient les magiciens maléfiques.
« Il est peut-être venu attraper les souris attirées par le banquet. Il est vraiment majestueux. »
Eugene n’était pas prisonnier des superstitions et fut simplement heureux de voir un animal qu’il rencontrait rarement. Il était si grand qu’il aurait pu cacher toute la pleine lune.
Une chose, pourtant, était étrange.
Je me fais des idées ? J’ai l’impression qu’il ne m’a pas quitté des yeux depuis tout à l’heure.
Comme s’il n’avait aucun intérêt pour la chasse, le grand-duc se posa sur un toit lointain et fixa Eugene avec insistance.
Notes :
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